Combat du Moulin-aux-Chèvres.--Reprise de Châtillon.--Batailles de la
Tremblaye et de Chollet.
Les armées républicaines pressaient chaque jour davantage les insurgés
et s'avançaient dans le Bocage; les divisions de Chantonnay, de la
Châtaigneraie et de Bressuire avaient fait leur jonction; Cérizais
était occupé; on avait brûlé tout auprès le château de Puyguyon qui
appartenait à M. de Lescure; Châtillon et la Boulaye n'étaient plus
une retraite sûre: nous partîmes pour Chollet. Ma mère était à peine
convalescente; ses jambes étaient enflées; on la mit à cheval: elle
n'y était pas montée depuis vingt ans. Nous avions avec nous ma tante
l'abbesse et ma petite fille qu'il avait fallu sevrer à neuf mois: le
chagrin et l'inquiétude avaient fait tarir le lait de sa nourrice. Nous
nous mimes en route pendant la nuit, au milieu du brouillard et de la
pluie.
Mon père était à Chollet, occupé à rassembler des soldats pour les
envoyer sur tous les points menacés; c'était du côté de M. de Lescure
que les secours étaient le plus nécessaires. MM. d'Elbée et de Bonchamps
étaient toujours à Clisson en face des Mayençais qui n'avaient point
repris l'offensive; M. de Lescure avait abandonné Saint-Sauveur pour se
replier devant Châtillon. Il n'avait que trois ou quatre mille hommes;
les bleus en avaient plus de vingt mille à Bressuire, et l'on voyait
qu'ils n'allaient pas tarder à attaquer. M. de La Rochejaquelein, tout
blessé qu'il était, vint rejoindre M. de Lescure; ils envoyaient sans
cesse demander des renforts à mon père. On ne pouvait, pour le moment,
compter sur les paysans de la Châtaigneraie, de Cérizais et de
Bressuire; ils étaient occupés à sauver de l'incendie leurs familles,
leurs bestiaux et leurs effets, et à les emmener plus avant dans le
pays.
M. de Talmont, retenu à Chollet par la goutte, crut, ainsi que quelques
autres, qu'il était plus pressant d'envoyer des secours à M. d'Elbée
qu'à M. de Lescure. Cette discussion, que mon père ne termina qu'en
usant de son autorité, mit du retard dans la marche des troupes qui
étaient envoyées vers Bressuire. M. des Sorinières, entre autres, qui
avait amené une fort bonne troupe de deux mille hommes, ne put arriver
qu'à la fin du combat.
Les républicains attaquèrent M. de Lescure au Moulin-aux-Chèvres; ils
avaient une telle supériorité de nombre, qu'ils s'emparèrent de cette
position et mirent les Vendéens en fuite. On aurait perdu beaucoup de
monde, si MM. de Lescure, de La Rochejaquelein et quelques officiers ne
s'étaient fait poursuivre pendant deux heures par les hussards en
se nommant à eux; les soldats s'échappaient pendant ce temps-là par
d'autres routes. M. Stofflet, qui était venu de l'Anjou secourir l'armée
de Châtillon, fut, ainsi que le chevalier de Beauvolliers, bien près
d'être atteint. Ils furent enveloppés dans un chemin creux; mais se
mettant debout sur la selle de leurs chevaux, ils sautèrent par-dessus
la haie: quelques soldats les suivirent; le chevalier de Beauvolliers
en tua deux à coups de pistolets; il mit le sabre à la main, les autres
s'enfuirent. M. Durivault fut grièvement blessé d'une balle qui lui
traversa les chairs près de la poitrine; M. de Lescure eut le pouce
effleuré d'une balle.
Un M. de S***, chevalier de Saint-Louis, qui avait proposé des plans,
qui avait voulu former un corps de maréchaussée et qui faisait
l'important, avait, jusqu'à ce moment, trouvé moyen de ne pas se battre.
Il venait de passer l'été aux eaux de Johannet, que les médecins lui
avaient, disait-il, ordonné de prendre pendant vingt-un ans; je ne sais
comment M. des Sorinières avait réussi à l'amener. Quand il vit nos
gens en fuite, il se sauva honteusement en criant: «Courage, mes amis,
ralliez-vous et laissez-moi passer.»
Châtillon fut pris le même jour: les braves paroisses des Aubiers, de
Saint-Aubin, de Nueil, de Rorthais, etc., furent saccagées et brûlées.
Les généraux vinrent nous retrouver à Chollet. Le paysan qui portait mon
drapeau vint me montrer que le bâton était entaillé de coups de sabre:
il s'était battu corps à corps avec un bleu, se défendant avec la lance
du drapeau.
MM. de Bonchamps et d'Elbée n'avaient pas quitté leur position. Ils
envoyaient sans cesse prier M. de Charette d'attaquer les Mayençais sur
leurs derrières; il ne répondit même pas à leurs lettres; nous devions
croire qu'il ne les recevait pas. Quelle que fût l'importance de leur
poste, on vit qu'il était encore plus pressant de réunir toutes les
forces pour reprendre Châtillon. On prit le parti d'évacuer, de Mortagne
à Beaupréau, les munitions, les blessés et les prisonniers. Je m'y
rendis aussi avec ma mère, ma tante, ma petite fille et M. Durivault que
M. de Lescure m'avait recommandé de soigner comme son frère: tout le
monde s'y réfugiait. Nous y trouvâmes madame d'Elbée; c'était son frère,
M. Duhoux d'Hautrive, qui commandait la ville.
Toute la grande armée se rassembla promptement, et revint sur Châtillon
deux jours après le combat du Moulin-aux-Chèvres. L'ardeur des soldats
était extrême. MM. de Bonchamps, de La Rochejaquelein, Duchaffault,
étaient là, le bras en écharpe; tous les officiers blessés qui pouvaient
monter à cheval s'y étaient rendus. La ville fut bientôt emportée, et
l'armée républicaine mise dans une déroute complète; elle perdit tous
ses canons et ses bagages; elle fut poursuivie avec acharnement: jamais
combat n'a été plus meurtrier pour nos ennemis. M. Duchaffault se fit
beaucoup remarquer dans cette bataille. Il était d'abord de l'armée de
Charette: venu de sa part, il se trouva au moment d'un combat de notre
armée, s'y distingua fort, fut blessé, et resta avec nous. Son jeune
frère, qui avait quinze ans, était aussi plein d'ardeur: leur père avait
émigré avec deux fils aînés.
La victoire était complète; on poursuivait l'ennemi de toutes parts. M.
de Lescure et la plupart des chefs suivaient la route de Saint-Aubin;
M. Girard de Beaurepaire, le brave Lejeay, paysan de la paroisse de
Chanzeau, capitaine de cavalerie, et quelques autres, s'étaient lancés
sur le chemin de Bressuire: c'était par-là que s'enfuyait le général
Westermann. Se voyant poursuivi par un si petit détachement, il
s'arrêta, repoussa vivement nos cavaliers, et conçut le hardi projet
de rentrer pour un instant dans Chàtillon. Il prit cent hussards, fit
monter cent grenadiers en croupe, et arriva à minuit aux portes de la
ville: il n'y avait ni sentinelles, ni gardes; les paysans avaient pillé
l'eau-de-vie dans les équipages qu'on venait de prendre: la plupart
étaient ivres. Les cavaliers, qui avaient d'abord poursuivi Westermann,
s'efforcèrent de l'arrêter, et se battirent courageusement; M. Girard
de Beaurepaire fut abattu par douze coups de sabre; Lejeay perdit son
cheval; alors il courut à l'hôpital où son frère était blessé; il le
prit dans ses bras, le plaça derrière un cavalier qui fuyait hors de la
ville, retourna dans la mêlée, tua un hussard, monta sur son cheval, et
continua à se battre. Mais Westermann était déjà entré dans la ville, et
c'était dans les rues qu'on combattait. Au milieu de tout ce désordre,
commença un épouvantable carnage; les hussards étaient ivres presque
autant que nos gens; dans l'obscurité on combattait pêle-mêle à coups de
sabre et de pistolet; les bleus massacraient les femmes et les enfans
dans les maisons; ils mettaient le feu partout. Pendant ce temps-là, des
officiers vendéens tuèrent un grand nombre de républicains qui étaient
si égarés qu'ils égorgeaient tous ceux qu'ils trouvaient, sans songer à
se défendre eux-mêmes. Le brave Loizeau reçut plusieurs coups de sabre,
mais il tua trois républicains. M. Allard se jeta au milieu de cette
mêlée, et tira plusieurs coups de pistolet à bout portant sur ces
furieux. Le prince de Talmont, en descendant un escalier, fut renversé
par les hussards qui montaient; ils ne lui firent aucun mal, et allèrent
assassiner la maîtresse de la maison et sa fille qui étaient cependant
connues pour opposées aux Vendéens; il y eut des femmes, dont les maris
étaient soldats républicains, qui furent massacrées par les gens de
Westermann. Après avoir passé quatre ou cinq heures à Châtillon,
Westermann se retira. Dans l'obscurité et le désordre, on ne se hasarda
plus à faire aucun mouvement; les chefs qui étaient hors de la ville,
attendirent le jour pour y rentrer, et ce fut alors qu'on put juger
des horreurs de la nuit: les maisons étaient en feu, les rues étaient
jonchées de cadavres, de blessés et de débris; on laissa cette
malheureuse ville. L'armée qui l'avait attaquée était en déroute, et il
fallait courir pour aller repousser d'un autre côté des agressions plus
redoutables encore.
Les Mayençais, après avoir fait leur jonction avec toutes les divisions
de l'ouest, avaient occupé Mortagne, le i4 octobre; la troupe de M. de
Royrand fuyait devant eux: ils marchaient sur Chollet. M. de Lescure
me fit dire de quitter Beaupréau, et de me rendre à Vezins; je ne pus
emmener M. Durivault qui était trop souffrant; nous nous égarâmes dans
les chemins de traverse, et le 15 au soir nous arrivâmes à Trémentine.
Ce jour-là même on devait attaquer les républicains à Chollet; on ne
doutait pas qu'ils n'eussent avancé jusque-là. Le 14, M. de Bonchamps
devait venir les surprendre par le chemin de Tiffauges, et la grande
armée par celui de Mortagne, en passant sur les derrières de l'armée.
Mais les bleus avaient marché plus lentement qu'on ne l'avait supposé;
M. de Lescure, qui commandait l'avant-garde, les rencontra dans les
avenues du château de la Tremblaye, à moitié chemin de Mortagne à
Chollet; et M. de Bonchamps, ne trouvant, personne à Chollet, ne put se
joindre assez tôt aux autres divisions.
M. de Lescure se porta en avant avec le jeune Beauvolliers; il monta sur
un tertre, et découvrit à vingt pas de lui un poste républicain: «Mes
amis, en avant!» cria-t-il. Au même instant une balle vint le frapper
auprès du sourcil gauche, et sortit derrière l'oreille; il tomba sans
connaissance. Des paysans s'étant élancés, passèrent sur le corps de
leur général sans le voir, et firent vivement reculer les républicains.
Le petit de Beauvolliers avait jeté son sabre, et criait en pleurant:
«Il est mort, il est mort!» L'alarme commença à se mettre parmi les
Vendéens; une réserve de Mayençais revint sur eux, et les mit en fuite.
Pendant ce temps-là, Bontemps, domestique de M. de Lescure, était
arrivé; il avait trouvé son maître respirant encore, mais baigné dans
son sang; M. Renou, exposé à une grêle de balles, cherchait à arrêter le
sang; il attacha M. de Lescure en croupe derrière Bontemps, et retourna
au combat: deux soldats à pied soutenaient le blessé, et de la sorte,
ils le conduisirent, comme par miracle, jusqu'à Beaupréau, au milieu de
la déroute. Les Vendéens se réfugièrent à Chollet; et comme on ne revit
plus M. de Lescure, tout le monde le crut mort.
Nous avions couché à Trémentine. Le 16 au matin je me rendis à l'église
où une foule de femmes priaient Dieu, pendant qu'on entendait le canon
du côté de Chollet. Tout d'un coup quelques fuyards arrivent; je vois
M. de Pérault qui vient à moi et me prend les mains en pleurant. Il
s'aperçut à ma figure que je ne savais rien; alors il me dit qu'il
pleurait sur la perte de la bataille. Je demandai où était M. de
Lescure: il me répondit qu'il était à Beaupréau; il ne pensait pas qu'il
fût vivant, et ne se sentait pas la force de m'apprendre l'affreuse
nouvelle de sa mort.
Il me conseilla aussi de retourner à Beaupréau: les hussards pouvaient à
chaque instant arriver à Trémentine. On ne pouvait pas trouver de boeufs
pour conduire ma pauvre vieille tante en voiture; je ne l'attendis pas;
j'étais mourante de frayeur; je montai à cheval; je pris ma fille dans
mes bras, et je partis avec ma mère. Nous nous arrêtâmes à Chemillé;
ma tante nous y rejoignit. A peine était-elle arrivée, qu'on nous fit
repartir pour aller plus loin; nous nous remîmes en route; je mis ma
fille dans la voiture. Un instant après on se mit à crier: «Voilà les
bleus! à la déroute!» La frayeur me saisit; je pris le galop; et comme
la route était embarrassée de voitures, je montai sur un petit sentier
qui était élevé de deux pieds au-dessus du chemin; mais ce sentier
allait toujours s'élevant au-dessus du vallon; alors je fis sauter mon
cheval entre les charrettes, et je grimpai de l'autre côté de la route,
dans un champ, pour pouvoir gagner la tête de la colonne. Un instant
après la raison me revint, et je rejoignis ma famille. Il n'y avait eu
aucun danger réel: c'étaient des canonniers vendéens qui, pour faire
déblayer les rues de Chemillé, pleines de femmes et de charrettes, et
faire passer leurs pièces, avaient imaginé de donner cette alarme. Nous
continuâmes à marcher; mais nous nous égarions sans cesse dans ces
chemins de traverse; et au lieu d'arriver à Beaupréau, nous nous
trouvâmes à la nuit dans le village de Beausse, à une lieue et demie de
la Loire, en face de Mont-Jean; nous nous jetâmes sur des lits dans
une chambre pleine de soldats qui allaient rejoindre l'armée de M. de
Bonchamps.
A trois heures du matin, le 17 octobre, nous fûmes réveillés par le
bruit du canon; on l'entendait à la fois du côté de Saint-Florent et
du côté de Mont-Jean, le long de la Loire. On se leva pour aller à la
grand'messe que le curé devait célébrer dans la nuit, pour que les
paysans eussent le temps de rejoindre l'armée: nous y allâmes; l'église
était pleine. Le prêtre, qui était un bon vieillard d'une figure
respectable, exhorta les soldats de la manière la plus touchante; il
les engagea à aller courageusement défendre leur Dieu, leur roi, leurs
femmes et leurs enfans que l'on massacrait. Les coups de canon se
faisaient entendre par intervalle pendant son discours; ce bruit, notre
position, l'incertitude où nous étions sur le sort de l'armée et
des personnes qui nous étaient chères, l'obscurité de la nuit, tout
contribuait à faire sur chacun une impression lugubre et affreuse. Le
prêtre finit par donner l'absolution aux pauvres gens qui allaient se
battre.
Après la messe, je voulus me confesser. On avait dit au prêtre que M.
de Lescure était mort, et qu'on était embarrassé pour m'annoncer cet
horrible malheur: on le pria de m'y préparer. Ce vieil ecclésiastique me
parla avec une bonté ingénieuse, évitant de porter de trop rudes coups.
Il me fit un grand éloge de M. de Lescure et de sa piété; il me dit que
je devais bien de la reconnaissance à Dieu pour m'avoir donné un tel
mari; que cela m'imposait de grands devoirs; que je ne devais pas me
contenter de remplir les obligations d'une simple chrétienne; que madame
de Lescure était appelée à une plus grande sainteté; que Dieu me ferait
sans doute la grâce de m'éprouver par de grands malheurs; que je
devais me résigner, et ne songer qu'au ciel et à la récompense qui m'y
attendait. Sa voix s'élevait et devenait comme prophétique: toute
glacée d'effroi, je le regardais, ne sachant que croire, et, pendant ce
temps-là, le bruit du canon redoublait; les coups se multipliaient et
semblaient s'approcher de nous. Il fallut sortir de l'église: je faillis
tomber évanouie; on me mit à cheval; nous continuâmes à fuir sans trop
savoir où nous trouverions un refuge. A une lieue de Beausse, l'abbé
Jagault trouva des personnes qui lui annoncèrent que M. de Lescure,
blessé, était à Chaudron. J'appris alors ce qu'on avait cru et ce qu'on
m'avait caché. Nous n'étions pas éloignés de Chaudron; j'y courus.
Je trouvai M. de Lescure dans un état affreux: sa tête était toute
fracassée; son visage était prodigieusement enflé; il pouvait à peine
parler. Mon arrivée le soulagea d'une horrible inquiétude; il avait
envoyé trois courriers qui n'avaient pu me rencontrer, ni savoir de
mes nouvelles: il s'imaginait que j'étais tombée entre les mains des
républicains. Le village de Chaudron était rempli de fugitifs et de
blessés: je retrouvai là M. Durivault.
La blessure de M. de Lescure, et le retard de l'arrivée de l'armée de
Bonchamps, avaient dans le moment ralenti l'ardeur de nos soldats et
même de nos officiers, et l'affaire de la Tremblaye fut plutôt une
retraite qu'une défaite. Les Vendéens étaient rentrés à Chollet, et
de-là ils avaient, pendant la nuit, marché vers Beaupréau pour s'y
rallier. Quelques chefs, entre autres M. de La Rochejaquelein, voulaient
qu'on défendît Chollet dont la position était bonne; mais on ne put y
retenir les soldats; on y laissa de la cavalerie et quelques petites
pièces de canon. Le 16 au matin, ces détachemens firent semblant de se
défendre pendant quelques momens, pour laisser à l'armée le temps de
se rallier à Beaupréau: c'était la cause des coups de canon que nous
entendions de Trémentine; et lorsque je vis M. de Pérault, il quittait
Chollet pour aller rejoindre l'armée. Les républicains entrèrent avec de
grandes précautions à Chollet, et n'avancèrent pas davantage ce jour-là.
Les généraux vendéens, assemblés à Beaupréau, résolurent de tenter un
dernier effort pour chasser les républicains. On pouvait encore espérer
le succès; l'armée était nombreuse et les soldats animés par la
vengeance et la nécessité de vaincre. Cependant M. de Bonchamps,
prévoyant qu'on pouvait être battu, et, dans ce cas, qu'il fallait avoir
une retraite, proposa de détacher un petit nombre d'hommes pour aller
surprendre Varades, sur la rive droite de la Loire, afin de passer le
fleuve en cas de défaite. Il avait toujours pensé qu'il y aurait de
grands avantages à faire la guerre sur la rive droite; il connaissait
la Bretagne; il était sûr qu'elle se joindrait aux Vendéens, et cette
opération ne lui paraissait pas aussi fâcheuse qu'aux autres chefs du
pays. S'il eût vécu, et qu'il eût pris le commandement de l'armée, les
insurgés auraient peut-être tiré un grand parti d'un événement qui
fit leur perte. Il mourut sans que personne connût ses projets, ses
relations, ni la direction qu'il comptait prendre; et cette entreprise
de Varades fit un mal sensible; elle éloigna de l'armée des officiers
qui eussent été bien utiles en un jour décisif; elle montra aux soldats
que l'on ne comptait pas absolument sur le gain de la bataille, et leur
fit entrevoir un moyen de retraite. Beaucoup de chefs ont pensé qu'il
aurait mieux valu, même après la défaite, ne point quitter la rive
gauche. On aurait pu reformer une armée nombreuse, car la plupart des
Poitevins n'avaient pu encore rejoindre, et se trouvaient dispersés
derrière les républicains; on aurait aussi fini par déterminer M. de
Charette à faire une diversion.
MM. de Talmont, d'Autichamp et Duhoux furent donc envoyés, à la tête de
quatre mille Bretons ou Angevins, presque tous de la rive droite, pour
passer la Loire à Saint-Florent et occuper Varades. Les coups de canon
que nous entendions à Beausse provenaient de cette attaque; ceux que
nous entendions en même temps du côté de Mont-Jean venaient d'une
tentative que les bleus y avaient faite; ils se rembarquèrent, voyant
que nous attaquions Varades.
Le 17 au matin, MM. d'Elbée, de Bonchamps, de La Rochejaquelein, de
Royrand, mon père et tous les autres chefs marchèrent sur Chollet à
la tête de quarante mille hommes. Les républicains avaient fait leur
jonction avec les divisions de Bressuire: ils étaient quarante-cinq
mille. Ce fut sur la lande en avant de Chollet, du côté de Beaupréau,
que les armées se rencontrèrent. M. de La Rochejaquelein et Stofflet
entamèrent l'attaque avec fureur; pour la première fois, les Vendéens
marchaient en colonne serrée comme la troupe de ligne; ils enfoncèrent
le centre de l'ennemi, le culbutèrent jusque dans les faubourgs de
Chollet, et furent un instant maîtres du grand parc de leur artillerie.
Le général Beaupuy, qui commandait les républicains, venait d'être
abattu de son cheval pour la seconde fois, en tâchant de rallier ses
soldats: peu s'en fallut qu'il ne fût pris; la déroute se mettait
parmi les bleus, lorsqu'arriva la réserve des Mayençais: les Vendéens
soutinrent leur premier choc et les repoussèrent; ils recommencèrent
d'autres charges qui eurent plus de succès. Nos gens plièrent, et le
désordre se mit parmi eux; alors tous les chefs firent des prodiges de
valeur pour les rallier; ils en ramenèrent quelques-uns, et on se battit
en furieux, faisant acheter bien cher la victoire. MM. d'Elbée et de
Bonchamps furent mortellement blessés, et enfin la déroute devint
complète. Cependant M. de Piron arriva avec une grande partie de la
division de M. de Lyrot, et protégea un peu la fuite des Vendéens;
on put relever les blessés; d'ailleurs les républicains avaient tant
souffert, qu'ils ne songèrent pas à poursuivre; ils rentrèrent à
Chollet, mirent le feu à la ville, et se livrèrent, pendant toute la
nuit, à leurs horreurs accoutumées.
MM. de Bonchamps et d'Elbée furent transportés d'abord à Beaupréau: M.
d'Elbée y demeura; M. de Bonchamps fut porté ensuite à Saint-Florent où
se rassemblaient tous les débris des armées de la Vendée. On laissa une
arrière-garde à Beaupréau: elle fit peu de défense. Westermann s'empara,
le 18, de la ville; il la brûla, ainsi que les villages voisins; mais il
n'avança pas au-delà.