CHAPITRE XIII.

Combat du Moulin-aux-Chèvres.--Reprise de Châtillon.--Batailles de la

Tremblaye et de Chollet.

Les armées républicaines pressaient chaque jour davantage les insurgés

et s'avançaient dans le Bocage; les divisions de Chantonnay, de la

Châtaigneraie et de Bressuire avaient fait leur jonction; Cérizais

était occupé; on avait brûlé tout auprès le château de Puyguyon qui

appartenait à M. de Lescure; Châtillon et la Boulaye n'étaient plus

une retraite sûre: nous partîmes pour Chollet. Ma mère était à peine

convalescente; ses jambes étaient enflées; on la mit à cheval: elle

n'y était pas montée depuis vingt ans. Nous avions avec nous ma tante

l'abbesse et ma petite fille qu'il avait fallu sevrer à neuf mois: le

chagrin et l'inquiétude avaient fait tarir le lait de sa nourrice. Nous

nous mimes en route pendant la nuit, au milieu du brouillard et de la

pluie.

Mon père était à Chollet, occupé à rassembler des soldats pour les

envoyer sur tous les points menacés; c'était du côté de M. de Lescure

que les secours étaient le plus nécessaires. MM. d'Elbée et de Bonchamps

étaient toujours à Clisson en face des Mayençais qui n'avaient point

repris l'offensive; M. de Lescure avait abandonné Saint-Sauveur pour se

replier devant Châtillon. Il n'avait que trois ou quatre mille hommes;

les bleus en avaient plus de vingt mille à Bressuire, et l'on voyait

qu'ils n'allaient pas tarder à attaquer. M. de La Rochejaquelein, tout

blessé qu'il était, vint rejoindre M. de Lescure; ils envoyaient sans

cesse demander des renforts à mon père. On ne pouvait, pour le moment,

compter sur les paysans de la Châtaigneraie, de Cérizais et de

Bressuire; ils étaient occupés à sauver de l'incendie leurs familles,

leurs bestiaux et leurs effets, et à les emmener plus avant dans le

pays.

M. de Talmont, retenu à Chollet par la goutte, crut, ainsi que quelques

autres, qu'il était plus pressant d'envoyer des secours à M. d'Elbée

qu'à M. de Lescure. Cette discussion, que mon père ne termina qu'en

usant de son autorité, mit du retard dans la marche des troupes qui

étaient envoyées vers Bressuire. M. des Sorinières, entre autres, qui

avait amené une fort bonne troupe de deux mille hommes, ne put arriver

qu'à la fin du combat.

Les républicains attaquèrent M. de Lescure au Moulin-aux-Chèvres; ils

avaient une telle supériorité de nombre, qu'ils s'emparèrent de cette

position et mirent les Vendéens en fuite. On aurait perdu beaucoup de

monde, si MM. de Lescure, de La Rochejaquelein et quelques officiers ne

s'étaient fait poursuivre pendant deux heures par les hussards en

se nommant à eux; les soldats s'échappaient pendant ce temps-là par

d'autres routes. M. Stofflet, qui était venu de l'Anjou secourir l'armée

de Châtillon, fut, ainsi que le chevalier de Beauvolliers, bien près

d'être atteint. Ils furent enveloppés dans un chemin creux; mais se

mettant debout sur la selle de leurs chevaux, ils sautèrent par-dessus

la haie: quelques soldats les suivirent; le chevalier de Beauvolliers

en tua deux à coups de pistolets; il mit le sabre à la main, les autres

s'enfuirent. M. Durivault fut grièvement blessé d'une balle qui lui

traversa les chairs près de la poitrine; M. de Lescure eut le pouce

effleuré d'une balle.

Un M. de S***, chevalier de Saint-Louis, qui avait proposé des plans,

qui avait voulu former un corps de maréchaussée et qui faisait

l'important, avait, jusqu'à ce moment, trouvé moyen de ne pas se battre.

Il venait de passer l'été aux eaux de Johannet, que les médecins lui

avaient, disait-il, ordonné de prendre pendant vingt-un ans; je ne sais

comment M. des Sorinières avait réussi à l'amener. Quand il vit nos

gens en fuite, il se sauva honteusement en criant: «Courage, mes amis,

ralliez-vous et laissez-moi passer.»

Châtillon fut pris le même jour: les braves paroisses des Aubiers, de

Saint-Aubin, de Nueil, de Rorthais, etc., furent saccagées et brûlées.

Les généraux vinrent nous retrouver à Chollet. Le paysan qui portait mon

drapeau vint me montrer que le bâton était entaillé de coups de sabre:

il s'était battu corps à corps avec un bleu, se défendant avec la lance

du drapeau.

MM. de Bonchamps et d'Elbée n'avaient pas quitté leur position. Ils

envoyaient sans cesse prier M. de Charette d'attaquer les Mayençais sur

leurs derrières; il ne répondit même pas à leurs lettres; nous devions

croire qu'il ne les recevait pas. Quelle que fût l'importance de leur

poste, on vit qu'il était encore plus pressant de réunir toutes les

forces pour reprendre Châtillon. On prit le parti d'évacuer, de Mortagne

à Beaupréau, les munitions, les blessés et les prisonniers. Je m'y

rendis aussi avec ma mère, ma tante, ma petite fille et M. Durivault que

M. de Lescure m'avait recommandé de soigner comme son frère: tout le

monde s'y réfugiait. Nous y trouvâmes madame d'Elbée; c'était son frère,

M. Duhoux d'Hautrive, qui commandait la ville.

Toute la grande armée se rassembla promptement, et revint sur Châtillon

deux jours après le combat du Moulin-aux-Chèvres. L'ardeur des soldats

était extrême. MM. de Bonchamps, de La Rochejaquelein, Duchaffault,

étaient là, le bras en écharpe; tous les officiers blessés qui pouvaient

monter à cheval s'y étaient rendus. La ville fut bientôt emportée, et

l'armée républicaine mise dans une déroute complète; elle perdit tous

ses canons et ses bagages; elle fut poursuivie avec acharnement: jamais

combat n'a été plus meurtrier pour nos ennemis. M. Duchaffault se fit

beaucoup remarquer dans cette bataille. Il était d'abord de l'armée de

Charette: venu de sa part, il se trouva au moment d'un combat de notre

armée, s'y distingua fort, fut blessé, et resta avec nous. Son jeune

frère, qui avait quinze ans, était aussi plein d'ardeur: leur père avait

émigré avec deux fils aînés.

La victoire était complète; on poursuivait l'ennemi de toutes parts. M.

de Lescure et la plupart des chefs suivaient la route de Saint-Aubin;

M. Girard de Beaurepaire, le brave Lejeay, paysan de la paroisse de

Chanzeau, capitaine de cavalerie, et quelques autres, s'étaient lancés

sur le chemin de Bressuire: c'était par-là que s'enfuyait le général

Westermann. Se voyant poursuivi par un si petit détachement, il

s'arrêta, repoussa vivement nos cavaliers, et conçut le hardi projet

de rentrer pour un instant dans Chàtillon. Il prit cent hussards, fit

monter cent grenadiers en croupe, et arriva à minuit aux portes de la

ville: il n'y avait ni sentinelles, ni gardes; les paysans avaient pillé

l'eau-de-vie dans les équipages qu'on venait de prendre: la plupart

étaient ivres. Les cavaliers, qui avaient d'abord poursuivi Westermann,

s'efforcèrent de l'arrêter, et se battirent courageusement; M. Girard

de Beaurepaire fut abattu par douze coups de sabre; Lejeay perdit son

cheval; alors il courut à l'hôpital où son frère était blessé; il le

prit dans ses bras, le plaça derrière un cavalier qui fuyait hors de la

ville, retourna dans la mêlée, tua un hussard, monta sur son cheval, et

continua à se battre. Mais Westermann était déjà entré dans la ville, et

c'était dans les rues qu'on combattait. Au milieu de tout ce désordre,

commença un épouvantable carnage; les hussards étaient ivres presque

autant que nos gens; dans l'obscurité on combattait pêle-mêle à coups de

sabre et de pistolet; les bleus massacraient les femmes et les enfans

dans les maisons; ils mettaient le feu partout. Pendant ce temps-là, des

officiers vendéens tuèrent un grand nombre de républicains qui étaient

si égarés qu'ils égorgeaient tous ceux qu'ils trouvaient, sans songer à

se défendre eux-mêmes. Le brave Loizeau reçut plusieurs coups de sabre,

mais il tua trois républicains. M. Allard se jeta au milieu de cette

mêlée, et tira plusieurs coups de pistolet à bout portant sur ces

furieux. Le prince de Talmont, en descendant un escalier, fut renversé

par les hussards qui montaient; ils ne lui firent aucun mal, et allèrent

assassiner la maîtresse de la maison et sa fille qui étaient cependant

connues pour opposées aux Vendéens; il y eut des femmes, dont les maris

étaient soldats républicains, qui furent massacrées par les gens de

Westermann. Après avoir passé quatre ou cinq heures à Châtillon,

Westermann se retira. Dans l'obscurité et le désordre, on ne se hasarda

plus à faire aucun mouvement; les chefs qui étaient hors de la ville,

attendirent le jour pour y rentrer, et ce fut alors qu'on put juger

des horreurs de la nuit: les maisons étaient en feu, les rues étaient

jonchées de cadavres, de blessés et de débris; on laissa cette

malheureuse ville. L'armée qui l'avait attaquée était en déroute, et il

fallait courir pour aller repousser d'un autre côté des agressions plus

redoutables encore.

Les Mayençais, après avoir fait leur jonction avec toutes les divisions

de l'ouest, avaient occupé Mortagne, le i4 octobre; la troupe de M. de

Royrand fuyait devant eux: ils marchaient sur Chollet. M. de Lescure

me fit dire de quitter Beaupréau, et de me rendre à Vezins; je ne pus

emmener M. Durivault qui était trop souffrant; nous nous égarâmes dans

les chemins de traverse, et le 15 au soir nous arrivâmes à Trémentine.

Ce jour-là même on devait attaquer les républicains à Chollet; on ne

doutait pas qu'ils n'eussent avancé jusque-là. Le 14, M. de Bonchamps

devait venir les surprendre par le chemin de Tiffauges, et la grande

armée par celui de Mortagne, en passant sur les derrières de l'armée.

Mais les bleus avaient marché plus lentement qu'on ne l'avait supposé;

M. de Lescure, qui commandait l'avant-garde, les rencontra dans les

avenues du château de la Tremblaye, à moitié chemin de Mortagne à

Chollet; et M. de Bonchamps, ne trouvant, personne à Chollet, ne put se

joindre assez tôt aux autres divisions.

M. de Lescure se porta en avant avec le jeune Beauvolliers; il monta sur

un tertre, et découvrit à vingt pas de lui un poste républicain: «Mes

amis, en avant!» cria-t-il. Au même instant une balle vint le frapper

auprès du sourcil gauche, et sortit derrière l'oreille; il tomba sans

connaissance. Des paysans s'étant élancés, passèrent sur le corps de

leur général sans le voir, et firent vivement reculer les républicains.

Le petit de Beauvolliers avait jeté son sabre, et criait en pleurant:

«Il est mort, il est mort!» L'alarme commença à se mettre parmi les

Vendéens; une réserve de Mayençais revint sur eux, et les mit en fuite.

Pendant ce temps-là, Bontemps, domestique de M. de Lescure, était

arrivé; il avait trouvé son maître respirant encore, mais baigné dans

son sang; M. Renou, exposé à une grêle de balles, cherchait à arrêter le

sang; il attacha M. de Lescure en croupe derrière Bontemps, et retourna

au combat: deux soldats à pied soutenaient le blessé, et de la sorte,

ils le conduisirent, comme par miracle, jusqu'à Beaupréau, au milieu de

la déroute. Les Vendéens se réfugièrent à Chollet; et comme on ne revit

plus M. de Lescure, tout le monde le crut mort.

Nous avions couché à Trémentine. Le 16 au matin je me rendis à l'église

où une foule de femmes priaient Dieu, pendant qu'on entendait le canon

du côté de Chollet. Tout d'un coup quelques fuyards arrivent; je vois

M. de Pérault qui vient à moi et me prend les mains en pleurant. Il

s'aperçut à ma figure que je ne savais rien; alors il me dit qu'il

pleurait sur la perte de la bataille. Je demandai où était M. de

Lescure: il me répondit qu'il était à Beaupréau; il ne pensait pas qu'il

fût vivant, et ne se sentait pas la force de m'apprendre l'affreuse

nouvelle de sa mort.

Il me conseilla aussi de retourner à Beaupréau: les hussards pouvaient à

chaque instant arriver à Trémentine. On ne pouvait pas trouver de boeufs

pour conduire ma pauvre vieille tante en voiture; je ne l'attendis pas;

j'étais mourante de frayeur; je montai à cheval; je pris ma fille dans

mes bras, et je partis avec ma mère. Nous nous arrêtâmes à Chemillé;

ma tante nous y rejoignit. A peine était-elle arrivée, qu'on nous fit

repartir pour aller plus loin; nous nous remîmes en route; je mis ma

fille dans la voiture. Un instant après on se mit à crier: «Voilà les

bleus! à la déroute!» La frayeur me saisit; je pris le galop; et comme

la route était embarrassée de voitures, je montai sur un petit sentier

qui était élevé de deux pieds au-dessus du chemin; mais ce sentier

allait toujours s'élevant au-dessus du vallon; alors je fis sauter mon

cheval entre les charrettes, et je grimpai de l'autre côté de la route,

dans un champ, pour pouvoir gagner la tête de la colonne. Un instant

après la raison me revint, et je rejoignis ma famille. Il n'y avait eu

aucun danger réel: c'étaient des canonniers vendéens qui, pour faire

déblayer les rues de Chemillé, pleines de femmes et de charrettes, et

faire passer leurs pièces, avaient imaginé de donner cette alarme. Nous

continuâmes à marcher; mais nous nous égarions sans cesse dans ces

chemins de traverse; et au lieu d'arriver à Beaupréau, nous nous

trouvâmes à la nuit dans le village de Beausse, à une lieue et demie de

la Loire, en face de Mont-Jean; nous nous jetâmes sur des lits dans

une chambre pleine de soldats qui allaient rejoindre l'armée de M. de

Bonchamps.

A trois heures du matin, le 17 octobre, nous fûmes réveillés par le

bruit du canon; on l'entendait à la fois du côté de Saint-Florent et

du côté de Mont-Jean, le long de la Loire. On se leva pour aller à la

grand'messe que le curé devait célébrer dans la nuit, pour que les

paysans eussent le temps de rejoindre l'armée: nous y allâmes; l'église

était pleine. Le prêtre, qui était un bon vieillard d'une figure

respectable, exhorta les soldats de la manière la plus touchante; il

les engagea à aller courageusement défendre leur Dieu, leur roi, leurs

femmes et leurs enfans que l'on massacrait. Les coups de canon se

faisaient entendre par intervalle pendant son discours; ce bruit, notre

position, l'incertitude où nous étions sur le sort de l'armée et

des personnes qui nous étaient chères, l'obscurité de la nuit, tout

contribuait à faire sur chacun une impression lugubre et affreuse. Le

prêtre finit par donner l'absolution aux pauvres gens qui allaient se

battre.

Après la messe, je voulus me confesser. On avait dit au prêtre que M.

de Lescure était mort, et qu'on était embarrassé pour m'annoncer cet

horrible malheur: on le pria de m'y préparer. Ce vieil ecclésiastique me

parla avec une bonté ingénieuse, évitant de porter de trop rudes coups.

Il me fit un grand éloge de M. de Lescure et de sa piété; il me dit que

je devais bien de la reconnaissance à Dieu pour m'avoir donné un tel

mari; que cela m'imposait de grands devoirs; que je ne devais pas me

contenter de remplir les obligations d'une simple chrétienne; que madame

de Lescure était appelée à une plus grande sainteté; que Dieu me ferait

sans doute la grâce de m'éprouver par de grands malheurs; que je

devais me résigner, et ne songer qu'au ciel et à la récompense qui m'y

attendait. Sa voix s'élevait et devenait comme prophétique: toute

glacée d'effroi, je le regardais, ne sachant que croire, et, pendant ce

temps-là, le bruit du canon redoublait; les coups se multipliaient et

semblaient s'approcher de nous. Il fallut sortir de l'église: je faillis

tomber évanouie; on me mit à cheval; nous continuâmes à fuir sans trop

savoir où nous trouverions un refuge. A une lieue de Beausse, l'abbé

Jagault trouva des personnes qui lui annoncèrent que M. de Lescure,

blessé, était à Chaudron. J'appris alors ce qu'on avait cru et ce qu'on

m'avait caché. Nous n'étions pas éloignés de Chaudron; j'y courus.

Je trouvai M. de Lescure dans un état affreux: sa tête était toute

fracassée; son visage était prodigieusement enflé; il pouvait à peine

parler. Mon arrivée le soulagea d'une horrible inquiétude; il avait

envoyé trois courriers qui n'avaient pu me rencontrer, ni savoir de

mes nouvelles: il s'imaginait que j'étais tombée entre les mains des

républicains. Le village de Chaudron était rempli de fugitifs et de

blessés: je retrouvai là M. Durivault.

La blessure de M. de Lescure, et le retard de l'arrivée de l'armée de

Bonchamps, avaient dans le moment ralenti l'ardeur de nos soldats et

même de nos officiers, et l'affaire de la Tremblaye fut plutôt une

retraite qu'une défaite. Les Vendéens étaient rentrés à Chollet, et

de-là ils avaient, pendant la nuit, marché vers Beaupréau pour s'y

rallier. Quelques chefs, entre autres M. de La Rochejaquelein, voulaient

qu'on défendît Chollet dont la position était bonne; mais on ne put y

retenir les soldats; on y laissa de la cavalerie et quelques petites

pièces de canon. Le 16 au matin, ces détachemens firent semblant de se

défendre pendant quelques momens, pour laisser à l'armée le temps de

se rallier à Beaupréau: c'était la cause des coups de canon que nous

entendions de Trémentine; et lorsque je vis M. de Pérault, il quittait

Chollet pour aller rejoindre l'armée. Les républicains entrèrent avec de

grandes précautions à Chollet, et n'avancèrent pas davantage ce jour-là.

Les généraux vendéens, assemblés à Beaupréau, résolurent de tenter un

dernier effort pour chasser les républicains. On pouvait encore espérer

le succès; l'armée était nombreuse et les soldats animés par la

vengeance et la nécessité de vaincre. Cependant M. de Bonchamps,

prévoyant qu'on pouvait être battu, et, dans ce cas, qu'il fallait avoir

une retraite, proposa de détacher un petit nombre d'hommes pour aller

surprendre Varades, sur la rive droite de la Loire, afin de passer le

fleuve en cas de défaite. Il avait toujours pensé qu'il y aurait de

grands avantages à faire la guerre sur la rive droite; il connaissait

la Bretagne; il était sûr qu'elle se joindrait aux Vendéens, et cette

opération ne lui paraissait pas aussi fâcheuse qu'aux autres chefs du

pays. S'il eût vécu, et qu'il eût pris le commandement de l'armée, les

insurgés auraient peut-être tiré un grand parti d'un événement qui

fit leur perte. Il mourut sans que personne connût ses projets, ses

relations, ni la direction qu'il comptait prendre; et cette entreprise

de Varades fit un mal sensible; elle éloigna de l'armée des officiers

qui eussent été bien utiles en un jour décisif; elle montra aux soldats

que l'on ne comptait pas absolument sur le gain de la bataille, et leur

fit entrevoir un moyen de retraite. Beaucoup de chefs ont pensé qu'il

aurait mieux valu, même après la défaite, ne point quitter la rive

gauche. On aurait pu reformer une armée nombreuse, car la plupart des

Poitevins n'avaient pu encore rejoindre, et se trouvaient dispersés

derrière les républicains; on aurait aussi fini par déterminer M. de

Charette à faire une diversion.

MM. de Talmont, d'Autichamp et Duhoux furent donc envoyés, à la tête de

quatre mille Bretons ou Angevins, presque tous de la rive droite, pour

passer la Loire à Saint-Florent et occuper Varades. Les coups de canon

que nous entendions à Beausse provenaient de cette attaque; ceux que

nous entendions en même temps du côté de Mont-Jean venaient d'une

tentative que les bleus y avaient faite; ils se rembarquèrent, voyant

que nous attaquions Varades.

Le 17 au matin, MM. d'Elbée, de Bonchamps, de La Rochejaquelein, de

Royrand, mon père et tous les autres chefs marchèrent sur Chollet à

la tête de quarante mille hommes. Les républicains avaient fait leur

jonction avec les divisions de Bressuire: ils étaient quarante-cinq

mille. Ce fut sur la lande en avant de Chollet, du côté de Beaupréau,

que les armées se rencontrèrent. M. de La Rochejaquelein et Stofflet

entamèrent l'attaque avec fureur; pour la première fois, les Vendéens

marchaient en colonne serrée comme la troupe de ligne; ils enfoncèrent

le centre de l'ennemi, le culbutèrent jusque dans les faubourgs de

Chollet, et furent un instant maîtres du grand parc de leur artillerie.

Le général Beaupuy, qui commandait les républicains, venait d'être

abattu de son cheval pour la seconde fois, en tâchant de rallier ses

soldats: peu s'en fallut qu'il ne fût pris; la déroute se mettait

parmi les bleus, lorsqu'arriva la réserve des Mayençais: les Vendéens

soutinrent leur premier choc et les repoussèrent; ils recommencèrent

d'autres charges qui eurent plus de succès. Nos gens plièrent, et le

désordre se mit parmi eux; alors tous les chefs firent des prodiges de

valeur pour les rallier; ils en ramenèrent quelques-uns, et on se battit

en furieux, faisant acheter bien cher la victoire. MM. d'Elbée et de

Bonchamps furent mortellement blessés, et enfin la déroute devint

complète. Cependant M. de Piron arriva avec une grande partie de la

division de M. de Lyrot, et protégea un peu la fuite des Vendéens;

on put relever les blessés; d'ailleurs les républicains avaient tant

souffert, qu'ils ne songèrent pas à poursuivre; ils rentrèrent à

Chollet, mirent le feu à la ville, et se livrèrent, pendant toute la

nuit, à leurs horreurs accoutumées.

MM. de Bonchamps et d'Elbée furent transportés d'abord à Beaupréau: M.

d'Elbée y demeura; M. de Bonchamps fut porté ensuite à Saint-Florent où

se rassemblaient tous les débris des armées de la Vendée. On laissa une

arrière-garde à Beaupréau: elle fit peu de défense. Westermann s'empara,

le 18, de la ville; il la brûla, ainsi que les villages voisins; mais il

n'avança pas au-delà.

Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même · 第 14 / 56 题