CHAPITRE XII.

Combats de la Roche-d'Érigné, de Martigné, de Doué, de Thouars, de

Coron, de Beaulieu, de Torfou, de Montaigu, de Saint-Fulgent.--Attaque

du convoi de Clisson.

J'arrive à un cruel moment: bientôt je n'aurai plus à raconter la

prospérité et les espérances des Vendéens; il y aura toujours du courage

et de la gloire, mais les succès mêmes deviendront un spectacle de

détresse.

Le pays insurgé était cerné par deux cent quarante mille hommes: une

grande partie était formée des levées en masse des provinces voisines;

mais on y comptait aussi beaucoup d'excellentes troupes. Des mesures

affreuses avaient été prises: les bleus ne marchaient plus qu'avec la

flamme à la main; toutes leurs victoires étaient suivies de massacres;

les femmes et les enfans n'étaient pas épargnés; les prisonniers étaient

égorgés; enfin la Convention avait donné ordre que tout le pays devînt

un désert sans hommes, sans maisons et même sans arbres: cet ordre a été

exécuté en partie.

Ce fut la division Bonchamps qui, dans les premiers jours de septembre,

recommença à agir contre la vaste armée qui venait entourer tout le

théâtre de la guerre civile. Elle se porta sur la Roche-d'Érigné où les

républicains avaient établi un camp qui défendait les Ponts-de-Cé: la

position fut emportée.

En même temps, la partie angevine de la grande armée, commandée par M.

de La Rochejaquelein, s'était dirigée sur Martigné. L'ennemi, se fiant

sur la supériorité de ses forces, vint attaquer. Le combat fut sanglant

et opiniâtre. Henri était dans un chemin creux à donner des ordres; des

tirailleurs s'avancèrent sur lui, et il reçut une balle à la main: le

pouce fut cassé en trois endroits, et la balle alla le frapper au coude.

Il tenait dans ce moment un pistolet; il ne le quitta pas, et dit à son

domestique: «Regardez si le coude saigne.--Non, Monsieur.--Hé bien!

dit-il, il n'y a donc que le pouce de cassé;» et il continua à diriger

ses soldats. Mais la nuit arriva; les Vendéens, qui avaient eu

l'avantage, ne purent en profiter, et l'armée ennemie se retira sur

Doué.

Le lendemain, la division Bonchamps vint se joindre à celle de M. de La

Rochejaquelein; sa blessure le força à quitter l'armée. Stofflet prit

le commandement et marcha sur Doué. Les républicains s'y étaient

retranchés: on les attaqua d'abord avec succès; mais une charge de

cavalerie fit plier la droite des Vendéens, et jeta du désordre parmi

eux. Un moment après, Stofflet fut atteint d'une balle dans la cuisse;

il fallut alors se retirer, en perdant même quelques pièces de canon. M.

Stofflet, bien que grièvement blessé, continua à commander, et, grâce à

lui, la retraite se fit en assez bon ordre. Les troupes républicaines

et les levées en masse s'accumulaient chaque jour, et c'était seulement

contre des avant-gardes qu'on avait eu à combattre; de fortes armées

venaient de déboucher de Nantes, d'Angers, de Saumur, de Poitiers.

M. de Lescure quitta son camp de Saint-Sauveur, et vint le 14 septembre,

avec deux mille hommes, s'opposer aux bleus qui se rassemblaient à

Thouars; les gardes nationales, les levées en masse y formaient un camp

de plus de vingt mille hommes. Nos gens eurent d'abord un succès marqué;

la déroute était complète, lorsqu'un grand renfort de républicains

arriva d'Airvault: alors M. de Lescure prit le parti de se retirer. La

retraite se fit en bon ordre; les gendarmes voulurent la troubler; M. de

Lescure et ses officiers les attendirent de pied ferme et les défièrent:

ils n'osèrent avancer. Alors on emporta paisiblement les blessés, M.

de Lescure aidant à porter les brancards, ce qui lui arrivait souvent,

ainsi qu'à tous les autres officiers.

Cette attaque de Thouars fut fort utile; elle dissipa toute la nuée des

levées en masse de ce côté, et intimida les bleus de cette armée où il

n'y avait pas de troupe de ligne, au point qu'ils se débandèrent et ne

reparurent plus.

Ce fut après ce combat que les républicains ramassèrent, parmi les

morts, le corps d'une femme. Les gazettes firent grand bruit de cet

événement: les uns dirent que c'était moi; d'autres, Jeanne de Lescure,

soeur du chef des brigands; on a supposé aussi qu'elle passait, parmi

les Vendéens, pour une fille miraculeuse, comme Jeanne d'Arc: cette

dernière conjecture était aussi fausse que les autres. Tous les généraux

avaient défendu fort sévèrement qu'aucune femme ne suivît les armées;

ils avaient menacé la première qui serait trouvée, d'être chassée

honteusement; et le peu de temps que duraient les rassemblemens, faisait

qu'on n'y souffrait pas même une vivandière. Quelque temps avant

l'affaire de Thouars un soldat m'avait abordée à la Boulaye, en me

disant qu'il voulait me confier un secret: c'était une fille; elle

désirait changer sa veste de laine pour une des vestes de siamoise

que l'on distribuait aux soldats les plus pauvres; craignant d'être

reconnue, elle s'adressait à moi, en me priant de n'en rien dire à M. de

Lescure. Je sus qu'elle s'appelait Jeanne Robin, de Courlay. J'écrivis

au vicaire de la paroisse; il me répondit qu'elle était fort honnête

fille; mais que jamais il n'avait pu la dissuader d'aller se battre:

elle avait communié avant de partir. La veille du combat de Thouars,

elle vint trouver M. de Lescure, et lui dit: «Mon général, je suis une

fille; madame de Lescure le sait: elle sait aussi qu'il n'y a rien à

dire sur mon compte. C'est la bataille demain; faites-moi donner une

paire de souliers: après que vous aurez vu comme je me bats, je suis

sûre que vous ne me renverrez pas.» En effet, elle combattit sans cesse

sous les yeux de M. de Lescure; elle lui criait: «Mon général, vous ne

me passerez pas; je serai toujours plus près des bleus que vous.» Elle

fut blessée à la main, et cela ne fit que l'animer davantage; elle la

lui montra en disant: «Ce n'est rien que cela.» Enfin elle fut tuée dans

la mêlée où elle se précipitait en furieuse.

Il y avait dans les autres divisions quelques femmes qui combattaient

aussi déguisées. J'ai vu une petite fille de treize ans qui était

tambour dans l'armée d'Elbée, et passait pour fort brave; une de ses

parentes était avec elle au combat de Luçon où elles furent tuées toutes

deux. A l'armée de M. de Bonchamps, une fille s'était fait cavalier,

pour venger la mort de son père; elle a fait des prodiges de valeur

dans toutes les guerres de la Vendée, sous le nom de _l'Angevin_. Elle

s'appelle Renée Bordereau: c'est, je crois, des paysannes qui se sont

battues, la seule qui vive encore. Elle est couverte de blessures, a

été six ans prisonnière de Bonaparte, et même un an enchaînée: elle n'a

recouvré la liberté qu'au retour du roi, et s'est battue encore en 1815.

Je vis aussi un jour arriver à Chollet une jeune fille, grande et fort

belle, qui portait deux pistolets à sa ceinture, et un sabre: elle était

accompagnée de deux autres femmes armées de piques; elle amenait à mon

père un espion. On l'interrogea; elle répondit qu'elle était de la

paroisse _de Tout-le-Monde_, et que les femmes y faisaient la garde

quand les hommes étaient à l'armée. On lui donna beaucoup d'éloges; son

petit air martial la rendait encore plus jolie.

Je crois qu'il n'y a pas eu, en tout, dix femmes déguisées qui aient

porté les armes; et c'est apparemment pour autoriser en quelque sorte

leurs atrocités, que les bleus parlaient tant des femmes qui se

battaient. Il est vrai que, dans les déroutes, les fuyards étaient

souvent saisis et assommés par les enfans et les femmes des villages:

c'était une horrible représaille; mais les incendies et les massacres

donnaient quelquefois au peuple un vif sentiment de rage.

On a dit faussement aussi que les prêtres combattaient. Ils confessaient

les mourans au milieu du feu, sur le champ de bataille; ainsi on a pu

y trouver leurs corps: mais aucun n'a jamais songé à autre chose qu'à

exhorter et rallier les soldats, à leur inspirer du courage et de la

résignation dans leurs souffrances. Si les paysans les eussent vus

sortir ainsi de leur caractère, ils auraient perdu toute vénération

pour eux. Cela était si loin des idées vendéennes, que les généraux

envoyèrent en prison M. du Soulier, qui avait caché sa qualité de

sous-diacre, et qui se battait depuis longtemps.

On a aussi reproché aux prêtres d'exciter les Vendéens à la cruauté;

rien n'est plus faux; au contraire, il serait possible de citer

beaucoup de traits d'une humanité courageuse, dont se sont honorés des

ecclésiastiques; une foule de personnes ont dû la vie aux instances

qu'ils ont faites à des soldats furieux et animés au carnage. Les

prêtres les plus ardens à exciter les paysans au combat, étaient souvent

les plus ardens aussi à les empêcher de répandre le sang des vaincus. M.

Doussin, curé de Sainte-Marie-de-Ré, un des plus zélés ecclésiastiques

de l'armée, sauva une fois la vie à un grand nombre de prisonniers, et

arrêta le massacre par de vives et éloquentes représentations qu'il

adressa aux Vendéens. Quelques années après, ayant été traduit à un

tribunal républicain, il fut acquitté en souvenir de cette action. Un

vénérable missionnaire de la communauté du Saint-Esprit, M. Supiaud, se

plaça un jour à Saint-Laurent-sur-Sèvre, devant la porte d'un dépôt de

prisonniers, et déclara qu'il faudrait passer sur son corps pour arriver

jusqu'à eux. Il faut absolument ranger parmi les calomnies des

gens irréligieux et prévenus, ce qui a été débité sur le fanatisme

sanguinaire des prêtres vendéens.

Quant aux enfans, il y en avait qui suivaient l'armée; on a vu un petit

garçon de sept ans aller courageusement au feu.

Cependant l'armée qui avait débouché par la route de Saumur, et qui

avait repoussé Stofflet devant Doué, poursuivait son mouvement; elle

était nombreuse et commandée par le général Santerre; elle arriva sur

Coron. Les principaux généraux de la grande armée étaient occupés à

défendre le territoire sur d'autres points. MM. de Bonchamps, de La

Rochejaquelein et Stofflet étaient blessés; on manquait de chefs et

de soldats pour arrêter la marche de Santerre. MM. de Talmont et de

Pérault, fort imprudemment, voulurent les attaquer, le 14 septembre,

avec peu de forces. M. de Scépeaux et quelques jeunes officiers

s'étaient défiés à qui approcherait le plus près des bleus: ils

s'avancèrent trop, et furent obligés de revenir au grand galop: ce

mouvement troubla les paysans. Ce combat n'eut aucun succès et fut peu

important; cependant il retarda la marche de Santerre.

Heureusement M. de Piron parvint à rassembler du monde du côté de

Chollet. M. de La Rochejaquelein, qui était à Saint-Aubin, souffrant de

sa blessure, s'employa avec M. l'abbé Jagault à réunir des paysans

dans les paroisses environnantes; il les envoya à M. de Piron, sous le

commandement de M. de Laugrenière: c'était à peu près le seul officier

connu qui restât dans ce canton; tous les autres étaient avec les

généraux vers Mortagne, où, comme on le verra par la suite, le danger

était plus grand encore, ce qui y avait attiré aussi MM. de Talmont et

de Pérault.

M. de Piron, à la tête de dix ou douze mille hommes, revint s'opposer à

Santerre. Les bleus, qui s'étaient arrêtés, marchaient alors de Coron

sur Vezins; et leur armée, forte de quarante mille hommes, la plupart

de la levée en masse, occupait une ligne de quatre lieues sur la grande

route. M. de Piron saisit le vice de cette disposition; il attaqua avec

vigueur le centre des républicains. Après une heure et demie de

combat, leur ligne fut coupée, et le désordre fut jeté parmi eux: leur

artillerie défilait en ce moment dans la rue longue et étroite du bourg

de Coron. M. de Piron, sans perdre de temps, se porta en forces en ayant

et en arrière du village; les canons de l'ennemi lui devinrent inutiles,

et bientôt la déroute fut complète. Il fut poursuivi pendant quatre

lieues; il perdit dix-huit canons avec leurs caissons. Cette victoire

fit un honneur infini à. M. de Piron qui avait montré tant d'habileté et

de courage, et qui n'avait pu être secondé par aucun officier marquant.

Les soldats, au milieu de la bataille, criaient: _vive Piron! vive

Piron!_

Il envoya, aussitôt après, une partie de son infanterie et toute

sa cavalerie à M. le chevalier Duhoux, qui, avec MM. Cadi et des

Sorinières, tâchait de se défendre contre l'armée républicaine qui

était arrivée par Angers et le Pont-de-Cé: un général Duhoux, oncle du

chevalier, la commandait. Les Vendéens, encouragés par le succès de M.

de Piron et par le renfort qu'il avait envoyé, reprirent l'offensive et

repoussèrent vivement l'avant-garde républicaine, qui se replia derrière

la rivière du Layon, par le pont Barré: ce pont était bien défendu par

de l'artillerie, et les Vendéens se trouvèrent arrêtés. A un quart de

lieue plus loin, était un autre pont qui avait été coupé; une colonne

de paysans sans officiers se dirigea sur ce point. Jean Bernier, garçon

meunier de la paroisse de Saint-Lambert, quitte son rang, se jette à la

nage, traverse la rivière; quelques--uns l'imitent: on répare le

pont; la colonne passe; Bernier prend un drapeau, s'écrie: «Mes

amis, suivez-moi;» et il arrive bientôt sur les derrières de l'armée

républicaine qui était toute accumulée dans un terrain resserré: les

bleus sont troublés par cette charge imprévue; alors MM. le chevalier

Duhoux, Cadi et des Sorinières, parviennent à forcer le pont Barré. La

déroute de l'ennemi fut en un instant complète; il perdit toute son

artillerie, et fut poursuivi jusqu'aux Ponts-de-Cé. Les républicains ont

beaucoup reproché à leur général Duhoux d'avoir eu des intelligences

avec son neveu qui commandait les Vendéens à cette affaire de Beaulieu:

il n'en était rien; le chevalier Duhoux était un jeune homme de vingt

ans, fort brave et fort étourdi; il n'était point d'un caractère à user

de tels moyens; d'ailleurs, ce genre de trahison est sans exemple dans

notre guerre civile.

Ainsi les attaques furent repoussées sur les routes de Thouars,

de Saumur et d'Angers, et les levées en masse furent dissoutes et

dispersées de ces trois côtés; mais en même temps la basse Vendée était

toute envahie.

Malheureusement la garnison de Mayence, qui avait débouché de Nantes,

n'avait pu être arrêtée par M. de Charette. L'oubli où les puissances

coalisées nous avaient laissés, ne songeant pas même à stipuler dans les

capitulations que les garnisons ne pourraient marcher contre nous, fut

une circonstance cruelle pour les Vendéens, et leur montra bien qu'en

effet la coalition ne servait pas la même cause.

Les Mayençais [13], au nombre de quatorze mille hommes, les troupes que

le général Beysser avait à Nantes, une division qui était aux Sables,

attaquèrent à la fois les insurgés du Bas-Poitou par trois routes. Les

petits corps de Jolly, de Savin, de Coëtus, de Chouppes, furent obligés

de se replier sur Légé où était M. de Charette. Comme les massacres

avaient commencé, les vieillards, les femmes, les enfans suivaient les

soldats dans leur retraite; la marche était embarrassée de voitures,

de bestiaux; le désordre était extrême, et la terreur s'accroissait à

chaque moment. M. de Charette abandonna Légé pour se retirer à Montaigu;

il y fut attaqué et battu: il se réfugia à Clisson; il ne put pas y

tenir non plus; enfin il arriva à Tiffauges, après avoir perdu le

terrain où jusqu'alors il avait fait la guerre; il emmenait avec lui une

foule immense qui fuyait le fer et le feu des républicains.

[Note 13: C'est le nom qu'on a donné à la célèbre garnison de

Mayence.]

M. de Charette envoya demander des secours à la grande armée: on sentit

que le sort de la Vendée dépendait de ce moment.

Ce fut à peu près à cette époque qu'un officier et deux sous-officiers

de l'armée de Mayence, déguisés en paysans, vinrent au château de la

Boulaye. Ils offrirent de passer dans notre armée; mais ils demandaient

une paie de trente sous par jour pour les soldats, et en outre une somme

très-forte pour les officiers: cette somme était d'un à deux millions.

Les chefs vendéens n'avaient pas d'argent comptant; ils firent des

offres très-fortes pour l'avenir: mais cela ne pouvait satisfaire les

hommes qui faisaient de telles propositions; il n'y eut rien de conclu.

On le regretta peu: quelle confiance pouvaient inspirer des gens qui se

marchandaient ainsi? Une somme encore plus forte les eût fait trahir

les Vendéens à leur tour. D'ailleurs rien n'attestait que ces envoyés

traitassent au nom de leurs généraux et de leurs camarades. Les

renseignemens qu'ils donnèrent sur la force de leur armée et sur sa

position, qu'ils vantaient beaucoup, servirent, à ce que j'ai entendu

assurer, au succès de la bataille de Torfou.

L'armée s'assembla à Chollet. Les généraux se décidèrent à périr ou à

vaincre dans l'affaire qui allait avoir lieu. M. de Bonchamps s'y rendit

le bras en écharpe, et M. de La Rochejaquelein, retenu par sa blessure,

fut le seul chef qui ne s'y trouva pas. Les horreurs commises par les

bleus animaient de fureur tout le monde; on décida que l'on ne sauverait

pas de prisonniers, que les Mayençais seraient considérés comme violant

la capitulation par laquelle ils avaient promis de ne pas servir d'un an

contre les alliés, et où la Vendée se trouvait implicitement comprise,

étant l'armée fidèle et légitime du roi de France, et son contingent

dans la coalition. Ainsi on défendit de crier: _Rendez-vous, grâce!_ Le

curé de Saint-Laud célébra la messe à minuit; avant le départ il fit un

fort beau sermon, et bénit solennellement un grand drapeau blanc que

j'avais fait broder pour l'armée de M. de Lescure[14].

[Note 14: Ce drapeau portait une grande croix d'or, trois fleurs de

lis, et au-dessus ces mots: _Vive le roi!_]

Les armées réunies formèrent environ quarante mille hommes. Le 19

septembre, le jour même où le chevalier Duhoux remportait la victoire à

Beaulieu, on marcha à l'ennemi: il était en marche pour se porter de la

ville de Clisson à Torfou. Les Mayençais occupèrent d'abord le village

de Boussay et en chassèrent un poste assez faible de Vendéens, qui ne

fit point de résistance; ils avancèrent sur Torfou, emportèrent encore

cette position, et rangèrent deux bataillons en avant du village. Au

premier feu, les Vendéens prirent la fuite, surtout les soldats de M.

de Charette, que leurs revers avaient découragés. Alors M. de Lescure,

mettant pied à terre avec quelques-uns de ses officiers, s'écria: «Y

a-t-il quatre cents hommes assez braves pour venir mourir avec moi?» Les

gens de la paroisse des Echaubroignes, qui, ce jour-là, étaient dix-sept

cents sous les armes, répondirent tous à grands cris: «Oui, monsieur le

marquis; nous vous suivrons où vous voudrez.» Ces braves paysans et ceux

des paroisses voisines étaient les meilleurs soldats de son armée; on

les avait surnommés les grenadiers de la Vendée: ils étaient commandés

par Bourasseau, un de leurs camarades. Treize cents autres paysans se

réunirent à eux. Ce fut à la tête de ces trois mille braves que M. de

Lescure parvint à se maintenir pendant deux heures. Le pays, qui est

plus couvert et plus inégal que dans aucun endroit du Bocage, ne

permettait pas aux Mayençais de s'apercevoir combien était faible le

corps qui leur était opposé. M. de Bonchamps arriva avec sa division. M.

de Charette et les autres chefs réussirent à ramener les soldats et à

leur faire reprendre courage. Alors on commença à se répandre en foule

sur la gauche des républicains; les haies et la disposition du terrain

leur dérobaient les mouvemens de l'armée vendéenne; ils ne savaient sur

quel point porter leurs forces pour se défendre: enfin une fusillade

s'étant engagée tout-à-fait sur les derrières, près de leur artillerie,

ils craignirent de la perdre, et les dispositions qu'ils tentèrent pour

la défendre jetèrent tout-à-fait le désordre parmi eux; leurs colonnes

s'engagèrent dans les chemins tortueux et profonds, et furent exposées

aux coups de fusil des Vendéens; leurs canons même ne furent pas sauvés:

on tua les canonniers qui défendaient les pièces.

Le général Kléber, qui commandait les Mayençais, parvint, par son

sang-froid et son habileté, à rétablir un peu d'ordre dans son armée

et à prévenir une déroute complète; cependant, malgré le courage des

officiers républicains et la constance de leurs soldats, ils auraient

peut-être fini par être détruits; mais le général Kléber, voyant qu'au

bout d'une retraite d'une lieue, les Vendéens commençaient à jeter

encore le désordre dans sa troupe, plaça deux pièces sur le pont de

Boussay, et dit à un lieutenant-colonel: «Faites-vous tuer là avec votre

bataillon.--Oui, mon général,» répondit ce brave homme, et en effet,

il y périt. Pendant ce temps-là, Kléber avait rallié les Mayençais et

s'était mis en mesure d'arrêter les Vendéens qui n'allèrent pas plus

loin.

Le lendemain MM. de Charette et de Lescure allèrent attaquer de concert

le général Beysser à Montaigu, pour l'empêcher de faire sa jonction avec

l'année de Mayence; ils le surprirent à l'improviste. Les républicains

résistèrent d'abord; les gens de M. de Charette se débandèrent encore:

mais il mit tant de courage et de ténacité à les rallier, qu'il les

ramena au combat. Les soldats de la grande armée ne plièrent pas un

instant; jamais ils ne s'étaient montrés si braves et si ardens qu'en ce

moment: ils commençaient à s'aguerrir, et les officiers avaient acquis

de l'expérience. Le général Beysser fut complètement battu; ses troupes

ne valaient pas les Mayençais: la déroute fut entière; il perdit ses

canons et ses équipages; lui-même fut grièvement blessé, et sa division

ne put se rallier qu'à Nantes.

On était convenu que le lendemain toute l'armée vendéenne attaquerait

les Mayençais dans leur retraite. Ils avaient formé à Clisson des

magasins considérables de vivres; leurs blessés s'y trouvaient; ils

voulaient aussi emporter leur butin; ainsi leur marche devait être

gênée par un convoi de douze cents voitures environ. Cette circonstance

rendait l'attaque plus facile: elle devait avoir lieu de deux côtés; sur

la droite, par MM. d'Elbée et de Bonchamps, et sur la gauche par MM. de

Charette et de Lescure.

Après la prise de Montaigu, M. de Charette crut qu'il valait mieux se

porter tout de suite sur Saint-Fulgent et combattre la division des

Sables qui était venue par cette route: elle faisait des ravages

horribles, et les habitans demandaient instamment qu'on les délivrât: il

insista, et finit par gagner M. de Lescure. Ces messieurs pensèrent que

l'attaque de droite suffirait pour disperser le convoi des Mayençais;

ils envoyèrent un officier de l'armée de M. de Charette à M. de

Bonchamps, pour le prévenir qu'ils se dirigeaient sur Saint-Fulgent:

l'officier négligent n'arriva pas à temps: ce fut la cause d'un funeste

malentendu.

La victoire fut complète à Saint--Fulgent. L'armée de Charette se montra

de même un peu faible au commencement de l'action; le général et les

officiers avaient un sang-froid et une fermeté qui réparaient cet

inconvénient. Les bleus furent mis en fuite assez promptement, et la

cavalerie les poursuivit avec une grande ardeur. Avril, fameux paysan de

la paroisse du May, eut le bras cassé; un de nos Suisses, nommé Rynks,

tira un flageolet de sa poche et se mit à jouer par dérision, l'air _Çà

ira_; pendant qu'on chargeait l'ennemi, un boulet emporta la tête de son

cheval; Rynks se releva en continuant l'air. Beaucoup de paysans, qui

étaient dans la cavalerie, se distinguèrent ce jour-là.

M. de Lescure, le chevalier de Beauvolliers et le petit de Mondyon,

s'étaient tellement lancés à la poursuite des ennemis, qu'à dix

heures du soir ils se trouvèrent seuls tout-à-fait en avant. Quatre

républicains, cachés derrière une haie, tirèrent sur eux; M. de Lescure

crut que c'étaient des soldats à lui, et avança en leur disant: «Ne

tirez pas; ce sont vos généraux.» Ils tirèrent encore à bout portant;

heureusement leurs fusils n'étaient chargés que de plomb de chasse:

l'habit de M. de Lescure en fut criblé, et le chevalier de Mondyon fut

douloureusement blessé à la main.

L'artillerie et les bagages demeurèrent entre les mains des Vendéens, et

cette division des Sables ne s'arrêta qu'à Chantonnay. Les cavaliers

de M. de Royrand étaient arrivés par la route des Herbiers, et avaient

poursuivi les républicains plus loin encore que ceux de M. de Lescure.

Pendant ce temps-là, MM. d'Elbée, de Bonchamps et de Talmont, secondés

par les divisions de MM. de Lyrot et d'Isigny, attaquèrent le convoi de

Clisson: si toute l'armée avait été réunie, si le plan du combat n'avait

pas été entièrement dérangé par l'attente où l'on fut vainement des

divisions de la gauche, il est probable que les redoutables Mayençais

auraient éprouvé une entière destruction; mais le succès fut bien

incomplet. Trois fois M. de Bonchamps revint à la charge avec un courage

et une ardeur héroïques; il fut repoussé: cependant il perdit peu de

monde, et s'empara de cent chariots; mais l'expédition fut manquée,

et l'on ne doit pas se dissimuler qu'elle devait avoir un résultat

important. M. de Bonchamps fut fort affligé de n'avoir pas été secondé

dans une telle opération: cette circonstance commença à jeter un peu de

dissension entre les chefs des diverses armées vendéennes; les paysans

angevins en gardèrent un souvenir amer qui se montre encore, quand ils

viennent à se rappeler ces temps de malheur.

Ainsi, par un effort de courage et de constance, les Vendéens avaient

repoussé presque en même temps six armées qui étaient venues les

assaillir: malheureusement la plus redoutable était celle qui avait le

moins souffert. Il fallut quelques jours de repos avant d'entreprendre

rien de nouveau. MM. d'Elbée et de Bonchamps restèrent toujours postés

du côté de Tiffauges, pour faire face aux Mayençais; MM. de Talmont et

Stofflet gardaient l'Anjou; M. de Charette était aux Herbiers; M. de la

Ville-Baugé était, depuis l'affaire de Thouars, à Poussanges, pour

tenir en échec les troupes de la Châtaigneraie; M. de Lescure revint

à Châtillon: il fallait songer à la sûreté de ce canton. Le général

Westermann arrivait de Niort; la division républicaine de Luçon occupait

Chantonnay.

Les soldats revinrent dans leurs foyers, bien triomphans de tant de

victoires; on chanta des _Te Deum_ dans toutes les paroisses: j'assistai

à celui de Châtillon; M. le chevalier de *** le fit célébrer en grande

pompe: c'était un général parfait pour les processions; il mettait dans

les cérémonies une gravité et une dévotion qui charmaient tous les

paysans; d'ailleurs il en était fort aimé, à cause du soin qu'il prenait

des blessés. Il vint à la tête des habitans prendre l'évêque d'Agra, les

généraux et le conseil supérieur. M. de Lescure, qui venait de montrer

tant de courage et de mériter les louanges de toute l'armée, et que tout

le pays appelait son sauveur, était là à genoux derrière une colonne, se

dérobant aux hommages et aux regards, et remerciant Dieu avec sincérité

et ferveur.

Le soir, comme j'étais à me promener, j'entendis crier: «Aux armes, les

prisonniers se révoltent!» Il y en avait dix-huit cents dans une abbaye

mal close: deux pièces de canon chargées étaient en face de la porte;

mais le service était fait sans aucun soin. Je craignais qu'ils ne se

portassent à l'état-major qui était auprès, et qu'ils ne surprissent ces

messieurs; j'y courus tout éperdue. Ils sautèrent sur leurs sabres et

volèrent aux prisons: c'était une fausse alerte. Au reste, on avait

souvent des inquiétudes de ce genre-là; quelquefois il s'était trouvé

dans la ville infiniment plus de prisonniers que de soldats. Il y avait

déjà eu une révolte dans laquelle on avait été contraint de tirer sur

les mutins. Un autre jour, deux prisonniers avaient prêté serment au roi

en demandant à servir dans l'armée, puis avaient cherché à ouvrir les

prisons: ils avaient été fusillés. En apprenant les massacres que les

bleus faisaient de nos prisonniers, il avait été question plus d'une

fois d'user de représailles; mais cette cruelle proposition avait

toujours été repoussée avec horreur. Dans les premiers mois, les

républicains avaient épargné une partie de nos prisonniers et se

bornaient à les retenir. Ils faisaient périr les plus marquans sur

l'échafaud; mais il n'y avait pas eu encore de massacres, ni de

proscription générale comme à cette époque.

Deux jours après la séparation des armées, M. de Charette envoya, des

Herbiers, un officier à Châtillon pour réclamer le partage d'une caisse

de 7,000 francs en assignats qui avait été prise à Saint-Fulgent; cette

demande ne souffrait aucune difficulté. M. de Lescure était convenu avec

M. de Charette, avant de le quitter, qu'ils attaqueraient de concert,

après un peu de repos. La grande armée l'avait sauvé; il était bien

juste qu'il l'aidât à son tour. Chantonnay et la Châtaigneraie étaient

occupés par l'ennemi; ce dernier poste surtout, fort avancé dans le

Bocage, nous inquiétait beaucoup. M. de Lescure voulait que nos efforts

fussent dirigés sur ce point. Un de MM. de la Roberie, qui était venu

au nom de M. de Charette, dit de sa part que son opinion était qu'il

fallait d'abord se porter sur Chantonnay. M. de Lescure et ses officiers

écrivirent à M. de Charette qu'ils se faisaient un devoir de déférer

à son avis, et que, malgré les motifs qui semblaient commander de

préférence l'attaque de la Châtaigneraie, ils s'en rapportaient à ses

talens et à son expérience; en conséquence, ils lui promettaient qu'ils

seraient aux Herbiers le surlendemain avec leur armée. Je vis la lettre;

elle fut signée de MM. de Lescure, de Beauvolliers, Desessarts et de

Beaugé, les seuls chefs qui fussent à Châtillon.

Le lendemain, on fut bien surpris d'apprendre que M. de Charette avait

quitté les Herbiers et s'était rendu à Mortagne; il y demanda le partage

du butin pris à Saint-Fulgent. Mon père n'était pas à Mortagne; il était

auprès de Tiffauges, à l'armée de MM. de Bonchamps et d'Elbée; M. de

Charette ne trouva que M. de Marigny, qui, généreux et peu réfléchi,

avait déjà distribué aux soldats les souliers, les vestes et autres

effets; de manière que M. de Charette ne put en avoir sa part, qui du

reste eût été petite, car le butin était peu considérable.

M. de Charette se montra fort mécontent, et partit brusquement,

sans prévenir personne de ses projets: il rentra dans ses anciens

cantonnemens de Légé. Il aurait dû juger que son sort dépendait de celui

de notre armée.

Cette retraite changea tous les plans: aucun chef n'avait maintenant

assez de forces pour prendre l'offensive. M. de Lescure parut devant la

Châtaigneraie sans attaquer, se bornant à quelques escarmouches pour

contenir l'ennemi; puis, apprenant que le général Westermann marchait

sur Châtillon, il revint prendre la position de Saint-Sauveur. Cela ne

sauva pas Bressuire, que les bleus occupèrent; mais ils n'avancèrent pas

au-delà. Une ou deux fois il y eut de petites rencontres. M. de Lescure

attaqua Bressuire une nuit: il n'avait pas de succès marqués, mais il

arrêtait les républicains.

J'étais à cette époque bien inquiète; ma mère avait une fièvre maligne.

Pendant que je la soignais à la Boulaye, j'appris que M. de Lescure

venait d'arriver à Châtillon. Il envoyait un courrier pour remettre une

lettre à mon père; mais il était à Mortagne. Le courrier avait ordre

d'aller, sans s'arrêter, le joindre quelque part qu'il fût. Je ne pus

résister à mes inquiétudes; j'avoue que j'ouvris la lettre. M. de

Lescure demandait du secours et de la poudre; il s'attendait à être

attaqué par Westermann. Je recachetai cette dépêche et fis repartir le

courrier; puis j'allai précipitamment revoir M. de Lescure et lui dire

toutes mes alarmes. Je retournai la même nuit près de ma mère, et lui à

Saint-Sauveur.

Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même · 第 13 / 56 题