Arrivée de M. Tinténiac.--Seconde bataille de Luçon.--Victoire de
Chantonnay.
Après la bataille de Luçon, l'armée rentra dans son pays pour le
défendre; car on commençait à attaquer la Vendée sans relâche, de tous
les côtés. La division Bonchamps protégeait l'Anjou et la rive gauche de
la Loire; M. de La Rochejaquelein était posté du côté de Thouars et de
Doué; M. de Lescure forma un camp à Saint-Sauveur, près de Bressuire;
M. de Royrand occupait Chantonnay, et ses forces étaient concentrées au
camp de l'Oie, comme auparavant; M. de Charette faisait en ce moment-là
une guerre plus active. Sur tous ces points les succès étaient partagés;
mais les républicains ne réussissaient pas à pénétrer dans le Bocage.
On avait défendu aux paysans de conduire des bestiaux aux marchés, dans
les villes qui n'étaient pas au pouvoir des Vendéens. M. de Lescure
sut que, malgré cet ordre, les marchés de Parthenay étaient fort bien
approvisionnés; il y fit une excursion, et tous les bestiaux qui étaient
en vente furent saisis et envoyés à Châtillon. Il courut ce jour-là
un assez grand danger. Il passait dans une rue, causant avec M. de
Marsanges, à la tête de quelques cavaliers; un gendarme qui était à
cheval, caché derrière la porte d'une cour, la fit ouvrir brusquement,
et lui tira un coup de pistolet presque à bout portant: la balle passa
entre lui et M. de Marsanges; les cavaliers tuèrent le gendarme qui
s'enfuyait au galop. On avait fait depuis quelque temps une proclamation
pour annoncer aux républicains qu'on userait toujours d'exactes
représailles. Parthenay devait, suivant cet ordre, être brûlé, puisque
plusieurs de ses habitans avaient suivi Westermann, lorsqu'il avait
allumé les premiers incendies. M. de Lescure assembla les habitans et
leur dit: «Vous êtes bien heureux que ce soit moi qui prenne votre
ville, car suivant notre proclamation, je devrais y mettre le feu; mais
comme vous l'attribueriez à une vengeance personnelle pour l'incendie de
Clisson, je vous fais grâce.» Toutefois, il emmena en otage deux femmes
des administrateurs, et parut disposé à fermer les yeux sur le pillage,
quoiqu'il y répugnât beaucoup. Quelques soldats en profitèrent pour
faire du dégât dans plusieurs maisons; mais aucune violence ne fut
faite à personne: au point qu'une femme ayant été tuée par hasard à sa
fenêtre, les Vendéens s'en montrèrent désespérés et donnèrent mille
francs à sa famille. Je ne sais si je dois ajouter ici pour l'honneur de
nos armées, que, sur les représailles, la proclamation n'a jamais été
exécutée; il nous répugnait trop d'imiter les incendies, les massacres
et les cruautés des bleus; et cette vérité est si évidente, que personne
n'a osé nous en accuser.
Cependant on sentit qu'il fallait réparer d'une manière éclatante la
défaite de Luçon, en revenant à la charge avec plus de forces, et en
prenant de meilleures mesures. La division de M. de Bonchamps fut
laissée pour défendre l'Anjou; et il fut résolu que l'opération serait
concertée entre MM. de Charette, de Royrand et les généraux de la grande
armée. Chacun tâcha de rassembler, dans son canton, le plus de soldats
possible. M. d'Elbée quitta Châtillon pour aller réunir les gens du côté
de Beaupréau.
Ce fut à ce moment que M. le chevalier de Tinténiac arriva d'Angleterre,
envoyé par le gouvernement auprès des chefs de l'insurrection. Un
bateau pêcheur l'avait débarqué seul, pendant la nuit, sur la côte de
Saint-Malo. Il connaissait mal les chemins; il n'avait pas même de
faux passe-ports. A trois heures du matin il traversa le bourg de
Château-Neuf: on lui cria _qui vive_; il répondit _citoyen_, et passa.
Quand le jour fut venu, ne sachant comment se diriger, il aborda un
paysan. Après quelques paroles, il pensa qu'il pouvait se confier à lui;
et, racontant qu'il était émigré et cherchait les moyens de passer dans
la Vendée, il remit son sort entre ses mains. Le paysan l'emmena dans sa
cabane, l'y garda deux jours, rassembla la municipalité pour lui rendre
compte de ce qui venait de lui arriver. Toute cette partie de la
Bretagne était tellement ennemie de la révolution, que, dans la plupart
des paroisses, il ne se trouvait pas un homme d'une autre opinion:
c'était d'ordinaire les municipaux qui étaient les plus zélés; aussi les
municipalités s'assemblaient dans ce pays-là dès qu'il y avait quelque
chose à résoudre contre le parti républicain. On fit déguiser M. de
Tinténiac et on lui donna un guide. De paroisse en paroisse, il trouva
toujours des secours et des guides jusqu'au bord de la Loire; et après
avoir fait cinquante lieues à pied en cinq nuits, il eut encore le
bonheur d'être adressé à des bateliers sûrs et de traverser la rivière
malgré les barques canonnières des républicains. Il débarqua auprès du
camp de la division de M. de Lyrot; de-là M. de Flavigny, officier de
cette division, conduisit M. de Tinténiac à la Boulaye où l'on était sûr
de trouver une grande partie de l'état-major.
Jusqu'alors les insurgés n'avaient eu aucune communication avec
l'Angleterre. M. de Charette, pendant le temps qu'il avait eu
Noirmoutier, avait envoyé un des MM. de la Roberie qui périt dans
la traversée. Un M. de la Godellière avait annoncé qu'il arrivait
d'Angleterre, mais qu'il avait perdu ses papiers: aussi on n'avait pas
eu de confiance en lui; seulement, en s'en retournant, il avait été
chargé d'une lettre insignifiante. Depuis, «on n'avait rien su de lui,
et on croyait qu'il s'était noyé: ce qui en effet était vrai.
M. de Tinténiac était d'une des meilleures maisons de Bretagne. Il avait
trente ans; il était petit, sa figure était vive et animée; il portait
ses dépêches dans deux pistolets où elles servaient de bourre. Il trouva
à la Boulaye mon père, M. de Lescure, M. de La Rochejaquelein, l'évêque
d'Agra et le chevalier Desessarts. Ces messieurs lui montrèrent d'abord
un peu de défiance, et lui témoignèrent quelque surprise qu'on n'eût pas
chargé un émigré du pays d'une telle mission; M. de Tinténiac répondit
que quelques-uns l'avaient refusée: «D'ailleurs, Messieurs, dit-il, je
ne vous cacherai pas qu'outre mon attachement à notre cause, des
motifs particuliers m'ont porté à solliciter vivement cette dangereuse
commission. J'ai eu une jeunesse orageuse et digne de blâme; j'ai voulu
réparer mes fautes par quelque action glorieuse.»
Il remit ses dépêches; elles étaient expédiées par M. Dundas et par le
gouverneur de Jersey; elles contenaient des louanges de la bravoure et
de la constance des insurgés, et montraient un vif désir de les secourir
par toute espèce de moyens; mais ne sachant aucun détail sur la Vendée,
les Anglais faisaient neuf questions, auxquelles ils demandaient des
réponses précises. Leur ignorance était si complète sur tout ce qui nous
concernait, que les lettres étaient adressées à M. Gaston, ce perruquier
qui avait été tué au commencement de la guerre. M. de Tinténiac nous dit
qu'on supposait à Londres que ce M. Gaston était un officier qui avait
commandé à Longwy. Nous fûmes bien surpris de voir les Anglais si peu
instruits. Il y avait déjà long-temps que les proclamations de nos
généraux avaient été mises dans les journaux; il fallait que les
Anglais, au milieu de leur zèle pour la cause royale, eussent une grande
indifférence pour les affaires du continent, ou que quelque motif les
portât à feindre cette ignorance.
On demandait quel était le véritable but de notre révolte et la nature
de nos opinions? Quelle occasion avait fait soulever le pays? Pourquoi
nous n'avions pas cherché à établir des rapports avec l'Angleterre?
Quelles étaient nos relations avec les autres provinces ou les
puissances du continent? Quelle était retendue du territoire insurgé? Le
nombre de nos soldats? Quelles étaient nos ressources en munitions de
tout genre? Comment nous avions fait pour nous les procurer? Enfin
quelle espèce de secours nous demandions, et quel lieu nous semblait
convenable pour un débarquement.
Les dépêches étaient écrites avec un ton de bonne foi et une sorte de
crainte que nous rejetassions les offres de l'Angleterre; il y avait
aussi de l'incertitude sur nos projets. On ne savait pas si nous
défendions l'ancien régime, les opinions de l'Assemblée constituante ou
la faction des Girondins.
La confiance s'établit bientôt entre nos généraux et M. de Tinténiac; il
vit que nous étions de purs royalistes, et dissipa aussi tous nos doutes
sur son compte. Alors il nous parla à coeur ouvert, en quittant la
réserve que lui imposait son caractère d'envoyé anglais: il nous dit
qu'on ne savait rien de précis sur la Vendée en Angleterre; qu'on
supposait qu'environ quarante mille hommes de troupes de ligne révoltés
en formaient le noyau; qu'en général on croyait cette insurrection
pareille à celle de Normandie, et excitée par les républicains du
parti girondin. Nous sûmes que les princes n'étaient pour rien dans
sa mission; aucun n'était alors en Angleterre. Il nous assura que le
gouvernement anglais se montrait bien disposé à nous secourir; que tout
semblait prêt pour un débarquement. Cependant il n'avait pas une foi
entière dans toutes ces apparences; il était mécontent de la conduite
du cabinet anglais envers les émigrés, parce que beaucoup d'entre eux
avaient voulu passer de Jersey à la côte pour chercher à nous rejoindre,
et qu'un ordre du gouvernement avait défendu aux pilotes, sous peine de
mort, de les mener en France. M. de Tinténiac avait seul pu s'embarquer
à cause de sa mission.
Il fallait répondre promptement. M. de Tinténiac n'avait que quatre
jours à passer dans la Vendée; son guide l'attendait de l'autre côté de
la Loire, et il devait l'aller retrouver à jour fixe. J'avais alors
une écriture très-fine et très-lisible; ces messieurs me prirent pour
secrétaire, et j'écrivis les dépêches que M. de Tinténiac voulait
rapporter dans ses pistolets. Je ne crois pas qu'il existe maintenant
une seule des personnes qui les signèrent; et seule, peut-être, je puis
donner des détails sur cette correspondance.
On répondit au ministère anglais avec assez de franchise; on lui
expliqua l'opinion politique des Vendéens; on lui dit que si l'on
n'avait pas sollicité des secours, c'était à cause de l'impossibilité
des communications; que ces secours nous étaient fort nécessaires; et
cependant on eut soin d'exagérer un peu nos forces, pour ne pas laisser
croire aux Anglais que leurs sacrifices seraient mal placés. Nous
proposions un débarquement aux Sables ou à Paimboeuf, promettant
d'amener cinquante mille hommes, au jour donné, sur le point qui serait
choisi; nous leur apprenions que M. de Charette avait perdu l'ile de
Noirmoutier, mais qu'il aurait facilement le petit port de Saint-Gilles.
Quant à Rochefort, La Rochelle et Lorient, dont les Anglais avaient
parlé dans leur lettre, nous faisions sentir qu'il nous était
très-difficile de les attaquer. On doit convenir que nous donnions aux
Anglais assez de facilité pour un débarquement, et il y a eu de leur
part au moins une grande lenteur, puisqu'ils étaient déjà prêts; mais ce
qu'on demanda spécialement et avec instance, c'est que le débarquement
fût commandé par un prince de la maison de Bourbon, et composé d'émigrés
en grande partie; nous affirmions que pour lors on pouvait répondre d'un
entier succès; que vingt mille jeunes gens se joindraient aux troupes
débarquées, et consentiraient à quitter le pays; qu'on passerait la
Loire, et que toute la Bretagne se révolterait. Nous savions l'opinion
de cette province, sans avoir eu de relations avec elle. Tous les
généraux qui étaient à la Boulaye signèrent cette réponse, et l'évêque
d'Agra y mit hardiment son nom.
Les généraux écrivirent aussi une lettre aux princes pour protester de
leur dévouement et de leur aveugle obéissance; ils exprimaient le vif
désir que l'on avait de voir l'un d'entre eux dans la Vendée.
Cette lettre fut très-courte, parce que les Anglais devaient la lire;
mais M. de Tinténiac avait assez vu les choses pour pouvoir en rendre
compte verbalement. On lui recommanda les intérêts de la Vendée; on lui
laissa voir franchement quel besoin elle avait de secours, et on lui
assura qu'un prince et dix mille émigrés, fussent-ils sans armes et sans
argent, suffiraient pour obtenir un succès complet; enfin on lui dit sur
tous les points l'exacte vérité, afin qu'il en instruisît les princes.
Ces messieurs auraient désiré que M. de Tinténiac vît MM. d'Elbée et de
Bonchamps: l'un était occupé à rassembler l'armée; l'autre était
encore à Jallais, malade de ses blessures; mais on put assurer de leur
assentiment à tout ce qui avait été dit ou fait. M. de Tinténiac partit
avec le projet de les voir en s'en retournant: je ne crois pas qu'il y
soit parvenu. Il témoigna un grand regret de partir à la veille d'une
bataille importante; il aurait voulu combattre avec les Vendéens à
l'attaque de Luçon, que l'on préparait alors, et que, sur la demande des
Suisses, on devait fixer au 10 août. Nos généraux représentèrent à M. de
Tinténiac qu'il serait plus utile en hâtant sa mission qui était plus
périlleuse qu'une bataille. Il repassa la Loire auprès du camp de M.
de Lyrot, dont une patrouille l'escorta jusque sur l'autre rive; il
retrouva son guide, et parvint, en marchant la nuit, chez, le bon paysan
des environs de Château-Neuf. Là, il se procura les moyens de passer à
Jersey. Il fut envoyé de Jersey en Angleterre, et j'ai ouï dire qu'il
perdit ses dépêches dans la mer. Depuis, en 1794, il fit plus d'une fois
ce dangereux voyage, et servit d'intermédiaire entre l'Angleterre et
la Vendée, avec une adresse et un courage surprenans. Une fois, entre
autres, il passa la Loire à la nage, tenant ses dépêches entre ses
dents. On assure qu'il parvint au milieu de Nantes, auprès du féroce
Carrier, et réussit à lui échapper, en le menaçant de lui brûler la
cervelle. En 1795, il se mit à la tête d'une division de Bretons
insurgés, pour favoriser la descente de Quiberon. Après le mauvais
succès de cette expédition, il ne se découragea pas, et fit quelque
temps la guerre avec opiniâtreté à la tête de sa petite troupe. Enfin
il fut tué les armes à la main, en combattant avec bravoure. M. de
Tinténiac est un des hommes les plus distingués, par l'intrépidité et la
présence d'esprit, qui se soient montrés dans la guerre civile.
Les rassemblemens et les préparatifs pour l'attaque de Luçon ne furent
pas aussi prompts qu'on l'avait espéré: ce fut le 12 seulement que toute
l'armé e fut réunie au camp de l'Oie, et la bataille eut lieu le 14. Les
généraux s'assemblèrent en conseil de guerre; et, au lieu d'y admettre,
comme auparavant, tous les officiers un peu connus, le conseil se forma
suivant ce qui avait été réglé lors de l'élection de M. d'Elbée.
On avait à combattre dans une plaine découverte, ce qui était une chose
rare et difficile pour les Vendéens. M. de Lescure proposa d'attaquer en
rangeant les divisions par échelons, de manière qu'elles s'appuyassent
successivement. Il développa avec chaleur les avantages de ce plan qui
fut adopté. MM. de Charette et de Lescure furent chargés de l'aile
gauche qui devait commencer l'attaque; MM. d'Elbée, de Boyrand et mon
père, commandaient le centre; MM. de La Rochejaquelein et de Marigny, la
droite.
MM. de Charette et de Lescure entamèrent vivement l'action: ils
avaient beaucoup entendu parler l'un de l'autre; ils s'observaient,
et l'émulation se joignait à leur courage et à leurs soins pour bien
diriger les soldats. Les bleus plièrent d'abord, et l'aile gauche avait
déjà pris cinq canons, quand on s'aperçut que la division du centre ne
suivait pas le mouvement. M. d'Elbée n'avait donné aucune instruction à
ses officiers; les soldats voulaient se battre suivant leur coutume en
courant sur l'ennemi; M. d'Elbée leur criait: «Mes enfans, alignez-vous
donc par-ci, par-là sur mon cheval.» M. Herbauld, qui commandait une
partie du centre, et qui ne savait rien du plan, emmena ses soldats
en avant, comme à l'ordinaire, sans se douter que les autres ne le
suivaient pas. Les généraux républicains profitèrent sur-le-champ de
ce désordre; ils firent manoeuvrer l'artillerie légère, qui acheva de
dissoudre la division de M. d'Elbée; elle fut ensuite chargée par la
cavalerie, et la déroute fut complète. Pendant ce temps-là, Henri, qui
ne connaissait pas cette partie du pays, se laissa conduire par M. de
Marigny, qui, persuadé d'en connaître les chemins, se trompa, et l'égara
ainsi que l'aile droite, de sorte qu'elle n'arriva sur le champ de
bataille que pour voir la défaite, sans prendre part au combat. M. de
La Rochejaquelein parvint à protéger la retraite, et sauva beaucoup de
monde en faisant débarrasser le pont de Bessay, où un caisson avait
versé. Au milieu de la déroute du centre, quarante paysans de Courlay
résistèrent, sans se séparer, à toutes les charges de la cavalerie,
croisant leurs baïonnettes, sans lâcher pied: c'étaient des gens
renommés pour leur bravoure dans la division de M. de Lescure; il était
particulièrement attaché à cette paroisse.
Cette malheureuse affaire, la plus désastreuse de toutes celles qui
avaient eu lieu jusqu'alors, nous coûta environ quinze cents soldats;
l'artillerie légère produisit un grand effet dans la plaine; les paysans
n'avaient jamais pris la fuite avec autant de frayeur et de désordre. On
ne perdit que deux officiers, M. Baudry d'Asson, qui avait commencé la
guerre en 1792, et M. Morinais, de Châtillon.
M. de Lescure fut blâmé d'avoir fait adopter un projet qui convenait à
des troupes de ligne, mais qui était à peu près inexécutable avec nos
paysans et la plupart de nos officiers. Il l'avait soutenu au conseil
avec une extrême opiniâtreté. De son côté, il reprocha à M. d'Elbée de
n'avoir rien fait pour faire réussir le plan arrêté. M. d'Elbée
lui répondit: «Monsieur, c'était le vôtre; il fallait tout
diriger.--Monsieur, repartit M. de Lescure, une fois adopté, c'était au
général à le faire exécuter. Vous avez chargé M. de Charette et moi
de commander l'aile gauche; nous avons battu l'ennemi et fait notre
devoir.» Au reste, il faut ajouter que les généraux républicains avaient
été prévenus, par des espions, de la marche de l'armée et de l'heure de
l'attaque; il y eut même, pendant le combat, des soldats, étrangers au
pays, qui désertèrent notre armée et passèrent à l'ennemi.
M. de Charette retourna dans son canton; il avait fait sa retraite en
bon ordre avec M. de Lescure. Ils se quittèrent en se donnant l'un à
l'autre des témoignages d'estime et se promettant amitié. J'avais envoyé
un courrier pour avoir des nouvelles du combat; il ne rencontra pas M.
de Lescure sur-le-champ, et M. de Charette se chargea de m'écrire. Sa
lettre était fort aimable, et il professait une grande admiration pour
mon mari.
Les bleus occupèrent de nouveau Chantonay. On s'inquiétait de les voir
ainsi établis dans le Bocage, et c'était de ce point qu'il semblait le
plus important de les chasser: une nouvelle entreprise fut
concertée avec M. de Royrand. Il fit une fausse attaque du côté des
Quatre-Chemins, et en même temps la grande armée, qui avait fait un
détour, assaillit l'arrière-garde républicaine vers le Pont-Charron.
Elle était commandée par un général Lecomte, qui s'était fait une grande
réputation en gagnant la première bataille de Clisson, par une heureuse
témérité et par une désobéissance formelle à son général en chef. Il
voulut en faire autant cette fois, et ne se replia point sur Fontenay,
comme il en avait reçu l'ordre, de sorte qu'il se trouva coupé. La
division Bonchamps, commandée par M. d'Autichamp, emporta leurs
retranchemens avec intrépidité: on dut en grande partie la victoire à
cette armée, qui, ne s'étant pas trouvée à l'affaire de Luçon, n'était
pas découragée. Se trouvant ainsi cernés de tous côtés, la défaite des
bleus fut affreuse: ils ne savaient par où s'échapper. Les grandes
routes leur étaient coupées et leurs colonnes s'égaraient dans le
Bocage; ils ne sauvèrent ni canons ni bagages, et rarement ils ont perdu
autant de monde. On trouva là un bataillon qui avait pris le surnom de
_Vengeur_: il fut exterminé en entier.
Le petit chevalier de Mondyon se conduisit d'une manière remarquable ce
jour-là. Il se trouvait auprès d'un grand officier qui, moins brave que
lui, voulut se retirer en disant qu'il était blessé. «Je ne vois pas
cela, lui dit l'enfant; et, comme votre retraite découragerait nos gens,
si vous faites mine de fuir, je vous brûle la cervelle.» Il était fort
capable de le faire, et l'officier resta à son poste.
Après la victoire de Chantonnay, tous les chefs étaient à peu près
rassemblés aux Herbiers. On s'occupa beaucoup des moyens de défense: on
voyait les dangers s'accroître chaque jour; les armées républicaines
étaient devenues plus nombreuses, mieux composées et commandées par de
meilleurs généraux. Les garnisons de Mayence, de Valenciennes et de
Condé, que les puissances étrangères avaient, dans la capitulation,
laissées maîtresses de servir dans l'intérieur de la France, furent en
grande partie transportées en poste pour venir attaquer la Vendée: la
position était critique. On régla le commandement de l'armée d'une
autre sorte: M. d'Elbée conserva son titre de _généralissime_; tout
le territoire insurgé fut divisé en quatre portions; chacune avait un
général chargé de la défendre. M. de Charette commandait les environs de
Nantes et la côte; M. de Bonchamps les bords de la Loire, en Anjou; M.
de La Rochejaquelein tout le reste de l'Anjou insurgé; M. de Lescure
toute la partie ouest du Poitou insurgé. On voulut y joindre l'armée
de M. de Royrand, en lui donnant une autre place; M. de Lescure ne
se soucia pas de mêler ses soldats avec ceux du camp de l'Oie, qui
n'avaient pas grande réputation: de sorte que M. de Royrand eut par le
fait un cinquième commandement. M. de Talmont demeura toujours général
en chef de toute la cavalerie; M. de Marigny, de l'artillerie; et
Stofflet fut nommé major-général. Mon père fut créé gouverneur-général
du pays insurgé et président du conseil de guerre; M. de Royrand,
gouverneur en second; MM. Duhoux d'Hautrive et de Boisy, adjoints. Cet
état-major résida à Mortagne; le conseil supérieur, dont on n'était pas
très-content, resta à Châtillon. On trouvait qu'il se donnait un peu
trop d'importance et tranchait du gouvernement; mais cela était plus
ridicule que gênant. Il fut convenu que les officiers prendraient pour
uniforme des vestes vertes, à revers blancs ou noirs, etc., suivant les
divisions; mais ceci ne fut point exécuté: on régla aussi que, dans
chaque division, il serait formé un corps de douze cents hommes d'élite,
soldés, exercés comme la troupe de ligne et soumis à la même discipline;
mais on n'eut pas le temps de les former: enfin on rétablit l'ancien
conseil de guerre où tous les officiers un peu marquans étaient admis.
Le petit conseil n'avait été tenu qu'une seule fois, la veille de
la malheureuse affaire de Luçon. Les attaques redoublées des armées
républicaines ne laissèrent pas le loisir d'exécuter toutes les
dispositions prises à cette grande conférence des Herbiers: lorsqu'elle
fut terminée, les chefs se séparèrent, et chacun retourna défendre
le canton qui lui était confié. M. de Lescure revint à son camp de
Saint-Sauveur; il y fut d'abord assez tranquille pendant quelques jours.
Comme il était là au milieu de ses terres, plusieurs paysans voulurent
lui payer les rentes qui étaient supprimées: il leur dit que ce n'était
pas pour les ravoir qu'il se battait; que leurs maux étaient assez
grands pour qu'ils eussent, pendant la guerre, ce léger dédommagement,
et que ces rentes, supprimées dans toute la France, ne devaient pas
dans ce moment être payées par de braves gens, plus scrupuleux que les
autres.
M. de Lescure eut ensuite à livrer deux petits combats contre les
républicains qui vinrent l'attaquer d'abord de Saint-Maixent, puis
d'Airvault où ils avaient formé un camp: le succès ne fut pas bien
complet de part ni d'autre; chacun garda ses cantonnemens. A cette
époque, le vieux M. le Maignan, septuagénaire, qu'on avait placé au
conseil supérieur, voulut absolument prendre une part plus active à
la guerre et porter les armes; il alla à Saint-Sauveur trouver M. de
Lescure. Ce bon vieillard lui demanda à être son soldat, et nul n'était
plus zélé ni plus courageux; M. de Lescure et les officiers l'appelaient
leur père. Ce fut alors aussi que M. Allard, de la Rochelle, âgé de
vingt ans, vint demander à servir dans l'armée. Le hasard fit qu'il
s'adressa à ma mère qui, touchée du contraste que présentaient la
douceur répandue sur tous ses traits et son ardeur pour la guerre, pria
M. de La Rochejaquelein de le prendre pour aide-de-camp; il devint
bientôt son ami et son digne frère d'armes.