CHAPITRE XI.

Arrivée de M. Tinténiac.--Seconde bataille de Luçon.--Victoire de

Chantonnay.

Après la bataille de Luçon, l'armée rentra dans son pays pour le

défendre; car on commençait à attaquer la Vendée sans relâche, de tous

les côtés. La division Bonchamps protégeait l'Anjou et la rive gauche de

la Loire; M. de La Rochejaquelein était posté du côté de Thouars et de

Doué; M. de Lescure forma un camp à Saint-Sauveur, près de Bressuire;

M. de Royrand occupait Chantonnay, et ses forces étaient concentrées au

camp de l'Oie, comme auparavant; M. de Charette faisait en ce moment-là

une guerre plus active. Sur tous ces points les succès étaient partagés;

mais les républicains ne réussissaient pas à pénétrer dans le Bocage.

On avait défendu aux paysans de conduire des bestiaux aux marchés, dans

les villes qui n'étaient pas au pouvoir des Vendéens. M. de Lescure

sut que, malgré cet ordre, les marchés de Parthenay étaient fort bien

approvisionnés; il y fit une excursion, et tous les bestiaux qui étaient

en vente furent saisis et envoyés à Châtillon. Il courut ce jour-là

un assez grand danger. Il passait dans une rue, causant avec M. de

Marsanges, à la tête de quelques cavaliers; un gendarme qui était à

cheval, caché derrière la porte d'une cour, la fit ouvrir brusquement,

et lui tira un coup de pistolet presque à bout portant: la balle passa

entre lui et M. de Marsanges; les cavaliers tuèrent le gendarme qui

s'enfuyait au galop. On avait fait depuis quelque temps une proclamation

pour annoncer aux républicains qu'on userait toujours d'exactes

représailles. Parthenay devait, suivant cet ordre, être brûlé, puisque

plusieurs de ses habitans avaient suivi Westermann, lorsqu'il avait

allumé les premiers incendies. M. de Lescure assembla les habitans et

leur dit: «Vous êtes bien heureux que ce soit moi qui prenne votre

ville, car suivant notre proclamation, je devrais y mettre le feu; mais

comme vous l'attribueriez à une vengeance personnelle pour l'incendie de

Clisson, je vous fais grâce.» Toutefois, il emmena en otage deux femmes

des administrateurs, et parut disposé à fermer les yeux sur le pillage,

quoiqu'il y répugnât beaucoup. Quelques soldats en profitèrent pour

faire du dégât dans plusieurs maisons; mais aucune violence ne fut

faite à personne: au point qu'une femme ayant été tuée par hasard à sa

fenêtre, les Vendéens s'en montrèrent désespérés et donnèrent mille

francs à sa famille. Je ne sais si je dois ajouter ici pour l'honneur de

nos armées, que, sur les représailles, la proclamation n'a jamais été

exécutée; il nous répugnait trop d'imiter les incendies, les massacres

et les cruautés des bleus; et cette vérité est si évidente, que personne

n'a osé nous en accuser.

Cependant on sentit qu'il fallait réparer d'une manière éclatante la

défaite de Luçon, en revenant à la charge avec plus de forces, et en

prenant de meilleures mesures. La division de M. de Bonchamps fut

laissée pour défendre l'Anjou; et il fut résolu que l'opération serait

concertée entre MM. de Charette, de Royrand et les généraux de la grande

armée. Chacun tâcha de rassembler, dans son canton, le plus de soldats

possible. M. d'Elbée quitta Châtillon pour aller réunir les gens du côté

de Beaupréau.

Ce fut à ce moment que M. le chevalier de Tinténiac arriva d'Angleterre,

envoyé par le gouvernement auprès des chefs de l'insurrection. Un

bateau pêcheur l'avait débarqué seul, pendant la nuit, sur la côte de

Saint-Malo. Il connaissait mal les chemins; il n'avait pas même de

faux passe-ports. A trois heures du matin il traversa le bourg de

Château-Neuf: on lui cria _qui vive_; il répondit _citoyen_, et passa.

Quand le jour fut venu, ne sachant comment se diriger, il aborda un

paysan. Après quelques paroles, il pensa qu'il pouvait se confier à lui;

et, racontant qu'il était émigré et cherchait les moyens de passer dans

la Vendée, il remit son sort entre ses mains. Le paysan l'emmena dans sa

cabane, l'y garda deux jours, rassembla la municipalité pour lui rendre

compte de ce qui venait de lui arriver. Toute cette partie de la

Bretagne était tellement ennemie de la révolution, que, dans la plupart

des paroisses, il ne se trouvait pas un homme d'une autre opinion:

c'était d'ordinaire les municipaux qui étaient les plus zélés; aussi les

municipalités s'assemblaient dans ce pays-là dès qu'il y avait quelque

chose à résoudre contre le parti républicain. On fit déguiser M. de

Tinténiac et on lui donna un guide. De paroisse en paroisse, il trouva

toujours des secours et des guides jusqu'au bord de la Loire; et après

avoir fait cinquante lieues à pied en cinq nuits, il eut encore le

bonheur d'être adressé à des bateliers sûrs et de traverser la rivière

malgré les barques canonnières des républicains. Il débarqua auprès du

camp de la division de M. de Lyrot; de-là M. de Flavigny, officier de

cette division, conduisit M. de Tinténiac à la Boulaye où l'on était sûr

de trouver une grande partie de l'état-major.

Jusqu'alors les insurgés n'avaient eu aucune communication avec

l'Angleterre. M. de Charette, pendant le temps qu'il avait eu

Noirmoutier, avait envoyé un des MM. de la Roberie qui périt dans

la traversée. Un M. de la Godellière avait annoncé qu'il arrivait

d'Angleterre, mais qu'il avait perdu ses papiers: aussi on n'avait pas

eu de confiance en lui; seulement, en s'en retournant, il avait été

chargé d'une lettre insignifiante. Depuis, «on n'avait rien su de lui,

et on croyait qu'il s'était noyé: ce qui en effet était vrai.

M. de Tinténiac était d'une des meilleures maisons de Bretagne. Il avait

trente ans; il était petit, sa figure était vive et animée; il portait

ses dépêches dans deux pistolets où elles servaient de bourre. Il trouva

à la Boulaye mon père, M. de Lescure, M. de La Rochejaquelein, l'évêque

d'Agra et le chevalier Desessarts. Ces messieurs lui montrèrent d'abord

un peu de défiance, et lui témoignèrent quelque surprise qu'on n'eût pas

chargé un émigré du pays d'une telle mission; M. de Tinténiac répondit

que quelques-uns l'avaient refusée: «D'ailleurs, Messieurs, dit-il, je

ne vous cacherai pas qu'outre mon attachement à notre cause, des

motifs particuliers m'ont porté à solliciter vivement cette dangereuse

commission. J'ai eu une jeunesse orageuse et digne de blâme; j'ai voulu

réparer mes fautes par quelque action glorieuse.»

Il remit ses dépêches; elles étaient expédiées par M. Dundas et par le

gouverneur de Jersey; elles contenaient des louanges de la bravoure et

de la constance des insurgés, et montraient un vif désir de les secourir

par toute espèce de moyens; mais ne sachant aucun détail sur la Vendée,

les Anglais faisaient neuf questions, auxquelles ils demandaient des

réponses précises. Leur ignorance était si complète sur tout ce qui nous

concernait, que les lettres étaient adressées à M. Gaston, ce perruquier

qui avait été tué au commencement de la guerre. M. de Tinténiac nous dit

qu'on supposait à Londres que ce M. Gaston était un officier qui avait

commandé à Longwy. Nous fûmes bien surpris de voir les Anglais si peu

instruits. Il y avait déjà long-temps que les proclamations de nos

généraux avaient été mises dans les journaux; il fallait que les

Anglais, au milieu de leur zèle pour la cause royale, eussent une grande

indifférence pour les affaires du continent, ou que quelque motif les

portât à feindre cette ignorance.

On demandait quel était le véritable but de notre révolte et la nature

de nos opinions? Quelle occasion avait fait soulever le pays? Pourquoi

nous n'avions pas cherché à établir des rapports avec l'Angleterre?

Quelles étaient nos relations avec les autres provinces ou les

puissances du continent? Quelle était retendue du territoire insurgé? Le

nombre de nos soldats? Quelles étaient nos ressources en munitions de

tout genre? Comment nous avions fait pour nous les procurer? Enfin

quelle espèce de secours nous demandions, et quel lieu nous semblait

convenable pour un débarquement.

Les dépêches étaient écrites avec un ton de bonne foi et une sorte de

crainte que nous rejetassions les offres de l'Angleterre; il y avait

aussi de l'incertitude sur nos projets. On ne savait pas si nous

défendions l'ancien régime, les opinions de l'Assemblée constituante ou

la faction des Girondins.

La confiance s'établit bientôt entre nos généraux et M. de Tinténiac; il

vit que nous étions de purs royalistes, et dissipa aussi tous nos doutes

sur son compte. Alors il nous parla à coeur ouvert, en quittant la

réserve que lui imposait son caractère d'envoyé anglais: il nous dit

qu'on ne savait rien de précis sur la Vendée en Angleterre; qu'on

supposait qu'environ quarante mille hommes de troupes de ligne révoltés

en formaient le noyau; qu'en général on croyait cette insurrection

pareille à celle de Normandie, et excitée par les républicains du

parti girondin. Nous sûmes que les princes n'étaient pour rien dans

sa mission; aucun n'était alors en Angleterre. Il nous assura que le

gouvernement anglais se montrait bien disposé à nous secourir; que tout

semblait prêt pour un débarquement. Cependant il n'avait pas une foi

entière dans toutes ces apparences; il était mécontent de la conduite

du cabinet anglais envers les émigrés, parce que beaucoup d'entre eux

avaient voulu passer de Jersey à la côte pour chercher à nous rejoindre,

et qu'un ordre du gouvernement avait défendu aux pilotes, sous peine de

mort, de les mener en France. M. de Tinténiac avait seul pu s'embarquer

à cause de sa mission.

Il fallait répondre promptement. M. de Tinténiac n'avait que quatre

jours à passer dans la Vendée; son guide l'attendait de l'autre côté de

la Loire, et il devait l'aller retrouver à jour fixe. J'avais alors

une écriture très-fine et très-lisible; ces messieurs me prirent pour

secrétaire, et j'écrivis les dépêches que M. de Tinténiac voulait

rapporter dans ses pistolets. Je ne crois pas qu'il existe maintenant

une seule des personnes qui les signèrent; et seule, peut-être, je puis

donner des détails sur cette correspondance.

On répondit au ministère anglais avec assez de franchise; on lui

expliqua l'opinion politique des Vendéens; on lui dit que si l'on

n'avait pas sollicité des secours, c'était à cause de l'impossibilité

des communications; que ces secours nous étaient fort nécessaires; et

cependant on eut soin d'exagérer un peu nos forces, pour ne pas laisser

croire aux Anglais que leurs sacrifices seraient mal placés. Nous

proposions un débarquement aux Sables ou à Paimboeuf, promettant

d'amener cinquante mille hommes, au jour donné, sur le point qui serait

choisi; nous leur apprenions que M. de Charette avait perdu l'ile de

Noirmoutier, mais qu'il aurait facilement le petit port de Saint-Gilles.

Quant à Rochefort, La Rochelle et Lorient, dont les Anglais avaient

parlé dans leur lettre, nous faisions sentir qu'il nous était

très-difficile de les attaquer. On doit convenir que nous donnions aux

Anglais assez de facilité pour un débarquement, et il y a eu de leur

part au moins une grande lenteur, puisqu'ils étaient déjà prêts; mais ce

qu'on demanda spécialement et avec instance, c'est que le débarquement

fût commandé par un prince de la maison de Bourbon, et composé d'émigrés

en grande partie; nous affirmions que pour lors on pouvait répondre d'un

entier succès; que vingt mille jeunes gens se joindraient aux troupes

débarquées, et consentiraient à quitter le pays; qu'on passerait la

Loire, et que toute la Bretagne se révolterait. Nous savions l'opinion

de cette province, sans avoir eu de relations avec elle. Tous les

généraux qui étaient à la Boulaye signèrent cette réponse, et l'évêque

d'Agra y mit hardiment son nom.

Les généraux écrivirent aussi une lettre aux princes pour protester de

leur dévouement et de leur aveugle obéissance; ils exprimaient le vif

désir que l'on avait de voir l'un d'entre eux dans la Vendée.

Cette lettre fut très-courte, parce que les Anglais devaient la lire;

mais M. de Tinténiac avait assez vu les choses pour pouvoir en rendre

compte verbalement. On lui recommanda les intérêts de la Vendée; on lui

laissa voir franchement quel besoin elle avait de secours, et on lui

assura qu'un prince et dix mille émigrés, fussent-ils sans armes et sans

argent, suffiraient pour obtenir un succès complet; enfin on lui dit sur

tous les points l'exacte vérité, afin qu'il en instruisît les princes.

Ces messieurs auraient désiré que M. de Tinténiac vît MM. d'Elbée et de

Bonchamps: l'un était occupé à rassembler l'armée; l'autre était

encore à Jallais, malade de ses blessures; mais on put assurer de leur

assentiment à tout ce qui avait été dit ou fait. M. de Tinténiac partit

avec le projet de les voir en s'en retournant: je ne crois pas qu'il y

soit parvenu. Il témoigna un grand regret de partir à la veille d'une

bataille importante; il aurait voulu combattre avec les Vendéens à

l'attaque de Luçon, que l'on préparait alors, et que, sur la demande des

Suisses, on devait fixer au 10 août. Nos généraux représentèrent à M. de

Tinténiac qu'il serait plus utile en hâtant sa mission qui était plus

périlleuse qu'une bataille. Il repassa la Loire auprès du camp de M.

de Lyrot, dont une patrouille l'escorta jusque sur l'autre rive; il

retrouva son guide, et parvint, en marchant la nuit, chez, le bon paysan

des environs de Château-Neuf. Là, il se procura les moyens de passer à

Jersey. Il fut envoyé de Jersey en Angleterre, et j'ai ouï dire qu'il

perdit ses dépêches dans la mer. Depuis, en 1794, il fit plus d'une fois

ce dangereux voyage, et servit d'intermédiaire entre l'Angleterre et

la Vendée, avec une adresse et un courage surprenans. Une fois, entre

autres, il passa la Loire à la nage, tenant ses dépêches entre ses

dents. On assure qu'il parvint au milieu de Nantes, auprès du féroce

Carrier, et réussit à lui échapper, en le menaçant de lui brûler la

cervelle. En 1795, il se mit à la tête d'une division de Bretons

insurgés, pour favoriser la descente de Quiberon. Après le mauvais

succès de cette expédition, il ne se découragea pas, et fit quelque

temps la guerre avec opiniâtreté à la tête de sa petite troupe. Enfin

il fut tué les armes à la main, en combattant avec bravoure. M. de

Tinténiac est un des hommes les plus distingués, par l'intrépidité et la

présence d'esprit, qui se soient montrés dans la guerre civile.

Les rassemblemens et les préparatifs pour l'attaque de Luçon ne furent

pas aussi prompts qu'on l'avait espéré: ce fut le 12 seulement que toute

l'armé e fut réunie au camp de l'Oie, et la bataille eut lieu le 14. Les

généraux s'assemblèrent en conseil de guerre; et, au lieu d'y admettre,

comme auparavant, tous les officiers un peu connus, le conseil se forma

suivant ce qui avait été réglé lors de l'élection de M. d'Elbée.

On avait à combattre dans une plaine découverte, ce qui était une chose

rare et difficile pour les Vendéens. M. de Lescure proposa d'attaquer en

rangeant les divisions par échelons, de manière qu'elles s'appuyassent

successivement. Il développa avec chaleur les avantages de ce plan qui

fut adopté. MM. de Charette et de Lescure furent chargés de l'aile

gauche qui devait commencer l'attaque; MM. d'Elbée, de Boyrand et mon

père, commandaient le centre; MM. de La Rochejaquelein et de Marigny, la

droite.

MM. de Charette et de Lescure entamèrent vivement l'action: ils

avaient beaucoup entendu parler l'un de l'autre; ils s'observaient,

et l'émulation se joignait à leur courage et à leurs soins pour bien

diriger les soldats. Les bleus plièrent d'abord, et l'aile gauche avait

déjà pris cinq canons, quand on s'aperçut que la division du centre ne

suivait pas le mouvement. M. d'Elbée n'avait donné aucune instruction à

ses officiers; les soldats voulaient se battre suivant leur coutume en

courant sur l'ennemi; M. d'Elbée leur criait: «Mes enfans, alignez-vous

donc par-ci, par-là sur mon cheval.» M. Herbauld, qui commandait une

partie du centre, et qui ne savait rien du plan, emmena ses soldats

en avant, comme à l'ordinaire, sans se douter que les autres ne le

suivaient pas. Les généraux républicains profitèrent sur-le-champ de

ce désordre; ils firent manoeuvrer l'artillerie légère, qui acheva de

dissoudre la division de M. d'Elbée; elle fut ensuite chargée par la

cavalerie, et la déroute fut complète. Pendant ce temps-là, Henri, qui

ne connaissait pas cette partie du pays, se laissa conduire par M. de

Marigny, qui, persuadé d'en connaître les chemins, se trompa, et l'égara

ainsi que l'aile droite, de sorte qu'elle n'arriva sur le champ de

bataille que pour voir la défaite, sans prendre part au combat. M. de

La Rochejaquelein parvint à protéger la retraite, et sauva beaucoup de

monde en faisant débarrasser le pont de Bessay, où un caisson avait

versé. Au milieu de la déroute du centre, quarante paysans de Courlay

résistèrent, sans se séparer, à toutes les charges de la cavalerie,

croisant leurs baïonnettes, sans lâcher pied: c'étaient des gens

renommés pour leur bravoure dans la division de M. de Lescure; il était

particulièrement attaché à cette paroisse.

Cette malheureuse affaire, la plus désastreuse de toutes celles qui

avaient eu lieu jusqu'alors, nous coûta environ quinze cents soldats;

l'artillerie légère produisit un grand effet dans la plaine; les paysans

n'avaient jamais pris la fuite avec autant de frayeur et de désordre. On

ne perdit que deux officiers, M. Baudry d'Asson, qui avait commencé la

guerre en 1792, et M. Morinais, de Châtillon.

M. de Lescure fut blâmé d'avoir fait adopter un projet qui convenait à

des troupes de ligne, mais qui était à peu près inexécutable avec nos

paysans et la plupart de nos officiers. Il l'avait soutenu au conseil

avec une extrême opiniâtreté. De son côté, il reprocha à M. d'Elbée de

n'avoir rien fait pour faire réussir le plan arrêté. M. d'Elbée

lui répondit: «Monsieur, c'était le vôtre; il fallait tout

diriger.--Monsieur, repartit M. de Lescure, une fois adopté, c'était au

général à le faire exécuter. Vous avez chargé M. de Charette et moi

de commander l'aile gauche; nous avons battu l'ennemi et fait notre

devoir.» Au reste, il faut ajouter que les généraux républicains avaient

été prévenus, par des espions, de la marche de l'armée et de l'heure de

l'attaque; il y eut même, pendant le combat, des soldats, étrangers au

pays, qui désertèrent notre armée et passèrent à l'ennemi.

M. de Charette retourna dans son canton; il avait fait sa retraite en

bon ordre avec M. de Lescure. Ils se quittèrent en se donnant l'un à

l'autre des témoignages d'estime et se promettant amitié. J'avais envoyé

un courrier pour avoir des nouvelles du combat; il ne rencontra pas M.

de Lescure sur-le-champ, et M. de Charette se chargea de m'écrire. Sa

lettre était fort aimable, et il professait une grande admiration pour

mon mari.

Les bleus occupèrent de nouveau Chantonay. On s'inquiétait de les voir

ainsi établis dans le Bocage, et c'était de ce point qu'il semblait le

plus important de les chasser: une nouvelle entreprise fut

concertée avec M. de Royrand. Il fit une fausse attaque du côté des

Quatre-Chemins, et en même temps la grande armée, qui avait fait un

détour, assaillit l'arrière-garde républicaine vers le Pont-Charron.

Elle était commandée par un général Lecomte, qui s'était fait une grande

réputation en gagnant la première bataille de Clisson, par une heureuse

témérité et par une désobéissance formelle à son général en chef. Il

voulut en faire autant cette fois, et ne se replia point sur Fontenay,

comme il en avait reçu l'ordre, de sorte qu'il se trouva coupé. La

division Bonchamps, commandée par M. d'Autichamp, emporta leurs

retranchemens avec intrépidité: on dut en grande partie la victoire à

cette armée, qui, ne s'étant pas trouvée à l'affaire de Luçon, n'était

pas découragée. Se trouvant ainsi cernés de tous côtés, la défaite des

bleus fut affreuse: ils ne savaient par où s'échapper. Les grandes

routes leur étaient coupées et leurs colonnes s'égaraient dans le

Bocage; ils ne sauvèrent ni canons ni bagages, et rarement ils ont perdu

autant de monde. On trouva là un bataillon qui avait pris le surnom de

_Vengeur_: il fut exterminé en entier.

Le petit chevalier de Mondyon se conduisit d'une manière remarquable ce

jour-là. Il se trouvait auprès d'un grand officier qui, moins brave que

lui, voulut se retirer en disant qu'il était blessé. «Je ne vois pas

cela, lui dit l'enfant; et, comme votre retraite découragerait nos gens,

si vous faites mine de fuir, je vous brûle la cervelle.» Il était fort

capable de le faire, et l'officier resta à son poste.

Après la victoire de Chantonnay, tous les chefs étaient à peu près

rassemblés aux Herbiers. On s'occupa beaucoup des moyens de défense: on

voyait les dangers s'accroître chaque jour; les armées républicaines

étaient devenues plus nombreuses, mieux composées et commandées par de

meilleurs généraux. Les garnisons de Mayence, de Valenciennes et de

Condé, que les puissances étrangères avaient, dans la capitulation,

laissées maîtresses de servir dans l'intérieur de la France, furent en

grande partie transportées en poste pour venir attaquer la Vendée: la

position était critique. On régla le commandement de l'armée d'une

autre sorte: M. d'Elbée conserva son titre de _généralissime_; tout

le territoire insurgé fut divisé en quatre portions; chacune avait un

général chargé de la défendre. M. de Charette commandait les environs de

Nantes et la côte; M. de Bonchamps les bords de la Loire, en Anjou; M.

de La Rochejaquelein tout le reste de l'Anjou insurgé; M. de Lescure

toute la partie ouest du Poitou insurgé. On voulut y joindre l'armée

de M. de Royrand, en lui donnant une autre place; M. de Lescure ne

se soucia pas de mêler ses soldats avec ceux du camp de l'Oie, qui

n'avaient pas grande réputation: de sorte que M. de Royrand eut par le

fait un cinquième commandement. M. de Talmont demeura toujours général

en chef de toute la cavalerie; M. de Marigny, de l'artillerie; et

Stofflet fut nommé major-général. Mon père fut créé gouverneur-général

du pays insurgé et président du conseil de guerre; M. de Royrand,

gouverneur en second; MM. Duhoux d'Hautrive et de Boisy, adjoints. Cet

état-major résida à Mortagne; le conseil supérieur, dont on n'était pas

très-content, resta à Châtillon. On trouvait qu'il se donnait un peu

trop d'importance et tranchait du gouvernement; mais cela était plus

ridicule que gênant. Il fut convenu que les officiers prendraient pour

uniforme des vestes vertes, à revers blancs ou noirs, etc., suivant les

divisions; mais ceci ne fut point exécuté: on régla aussi que, dans

chaque division, il serait formé un corps de douze cents hommes d'élite,

soldés, exercés comme la troupe de ligne et soumis à la même discipline;

mais on n'eut pas le temps de les former: enfin on rétablit l'ancien

conseil de guerre où tous les officiers un peu marquans étaient admis.

Le petit conseil n'avait été tenu qu'une seule fois, la veille de

la malheureuse affaire de Luçon. Les attaques redoublées des armées

républicaines ne laissèrent pas le loisir d'exécuter toutes les

dispositions prises à cette grande conférence des Herbiers: lorsqu'elle

fut terminée, les chefs se séparèrent, et chacun retourna défendre

le canton qui lui était confié. M. de Lescure revint à son camp de

Saint-Sauveur; il y fut d'abord assez tranquille pendant quelques jours.

Comme il était là au milieu de ses terres, plusieurs paysans voulurent

lui payer les rentes qui étaient supprimées: il leur dit que ce n'était

pas pour les ravoir qu'il se battait; que leurs maux étaient assez

grands pour qu'ils eussent, pendant la guerre, ce léger dédommagement,

et que ces rentes, supprimées dans toute la France, ne devaient pas

dans ce moment être payées par de braves gens, plus scrupuleux que les

autres.

M. de Lescure eut ensuite à livrer deux petits combats contre les

républicains qui vinrent l'attaquer d'abord de Saint-Maixent, puis

d'Airvault où ils avaient formé un camp: le succès ne fut pas bien

complet de part ni d'autre; chacun garda ses cantonnemens. A cette

époque, le vieux M. le Maignan, septuagénaire, qu'on avait placé au

conseil supérieur, voulut absolument prendre une part plus active à

la guerre et porter les armes; il alla à Saint-Sauveur trouver M. de

Lescure. Ce bon vieillard lui demanda à être son soldat, et nul n'était

plus zélé ni plus courageux; M. de Lescure et les officiers l'appelaient

leur père. Ce fut alors aussi que M. Allard, de la Rochelle, âgé de

vingt ans, vint demander à servir dans l'armée. Le hasard fit qu'il

s'adressa à ma mère qui, touchée du contraste que présentaient la

douceur répandue sur tous ses traits et son ardeur pour la guerre, pria

M. de La Rochejaquelein de le prendre pour aide-de-camp; il devint

bientôt son ami et son digne frère d'armes.

Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même · 第 12 / 56 题