Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient qu'aux grands
capitaines.
Il avait fait pour le succès ce qui était humainement possible, le reste
était aux mains de la Providence.
Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il dans une
dévote prière, pour qu'elle lui donnât une victoire qu'il croyait avoir
bien méritée.
C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de peine; Dieu ne
bénirait-il pas ses efforts?
Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut veiller
lui-même aux dernières dispositions à prendre et ne rien laisser au
hasard.
Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était pas tirer
intérieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le
tête-à-tête de manière à le bien placer vis-à-vis les baies du salon.
Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et les tira jusqu'en
bas.
Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, personne ne pénétrât
dans le salon ou dans la serre, afin que tout restât bien tel qu'il
l'avait disposé.
A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées, en lui
recommandant de rester avec Carmelita jusqu'à deux heures cinquante-cinq
minutes, de manière à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois
heures précises.
Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un peu avant l'heure
qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait en rien le plan du
baron, mieux valait cette avance qu'un retard.
Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette impatience
du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça d'enflammer son
espérance.
--Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était une affaire
d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron
Lazarus, que cette charmante fille serait sourde à la voix de son coeur
et n'écouterait que le tintement de l'argent. Son oncle et sa mère
avaient pu la dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé,
qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il pour cela?
Assurément il n'avait pas la prétention, lui vieux bonhomme, n'ayant
jamais été entraîné par la passion, de l'indiquer. Mais, dans son coeur,
M. Beio trouverait certainement des élans irrésistibles. Personne à
craindre, liberté absolue.
A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un rendez-vous d'une
importance considérable l'appelait au dehors.
--Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir!
Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit où il
pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de Carmelita, sans craindre
d'être aperçu par celle-ci.
--A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle sera entrée dans
la serre, glissez-vous derrière elle, franchement, et ne craignez rien.
L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour lui d'une
importance considérable: il ne s'agissait de rien moins que d'aller
chercher le colonel.
Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard.
Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite dans les heures.
Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci allait sortir
pour se rendre rue du Colisée.
--Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous étiez encore chez
vous, dit le baron.
Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée. Il était deux
heures cinquante minutes.
Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron, mais celui-ci
l'arrêta par le bras:
--J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour une vérification
importante, dit-il; nous ne pourrions pas parler librement devant eux.
Entrons dans le salon, je vous prie; je donnerai des ordres pour que
nous ne soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée, je ne
suis visible pour personne, et Ida est sortie.
Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la cheminée, entre
les deux baies communiquant avec la serre, étaient disposées des liasses
de lettres.
C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron voulait soumettre
au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilité et surtout la
valeur morale de ceux qui les avaient écrites.
En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y avait encore
un point décisif dans le plan du baron: il fallait qu'au moment où
Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le
silence dans le salon; car, si Carmelita entendait la voix du colonel,
il était bien certain que, malgré la surprise que lui causerait la
brusque arrivée de Beio, elle ne parlerait pas.
Quand on se poste pour surprendre les gens, il est facile de garder
le silence; mais ce n'était point là le cas du colonel, et il était
impossible de lui dire franchement: Taisez-vous.
Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé un moyen pour
la tourner.
Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant la table
chargée de lettres et de manière à faire face à la serre, il prit ces
lettres et d'une voix forte il adressa ses questions au colonel en lui
nommant les personnes sur lesquelles il désirait être renseigné.
Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six
minutes pour être bruyant.
Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que parmi les noms
qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il ne connaissait pas.
Le baron se montra vivement contrarié.
--Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en riant, et puis
ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville
n'ont jamais été bien fréquentes.
--Cependant vous connaissez M. Wright, le père de cette délicieuse jeune
fille avec laquelle j'ai dîné chez vous.
--Sans doute, mais....
--Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner à ce sujet?
interrompit le baron, pressé par l'heure.
--Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce que vous désirez
savoir.
--Si vous vouliez....
--Quoi donc?
--Me donner une lettre d'introduction auprès de M. Wright, je lui
demanderais moi-même ces renseignements.
--Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, il me semble.
--Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction, mais encore de
recommandation; cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en
jeu.
--Alors je vous ferai cette lettre.
--Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant une plume
pleine d'encre.
--Volontiers.
Il était deux heures cinquante-huit minutes.
Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, malgré son flegme
ordinaire, il était agité par des mouvements impatients.
Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours.
A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la
serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma dans un châssis en fer
et un verrou glissa dans une gâche.
Beio était entré derrière Carmelita.
Instantanément un cri retentit:
--Lorenzo!
Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait crié était celle
de Carmelita.
--Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio.
--Ici!
--Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous n'avez pas répondu â
mes lettres; je vous ai suivie, et me voilà. Maintenant nous allons nous
expliquer.
--Et quelle explication voulez-vous?
--Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne voulez pas pour votre
mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant.
Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre.
Le baron le retint par le bras:
--Écoutez, dit-il.
Mais le colonel se dégagea.
--Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait la voix de
Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller dire au colonel Chamberlain que
vous êtes ma maîtresse?
Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque mouvement, il le
remonta.
Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un de l'autre.
A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques pas, et
Carmelita se cacha le visage entre ses mains.
Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes, se tourna vers
Beio.
--Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; vous n'aurez pas besoin
d'aller à lui pour accomplir votre lâche menace.
Puis, revenant à Carmelita:
--Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour
expliquer que vous refusez d'être ma femme.
Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, il rentra dans le
salon.
Alors, s'adressant au baron.
--Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.
Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà le colonel avait
ouvert la porte.