XVIII

Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient qu'aux grands

capitaines.

Il avait fait pour le succès ce qui était humainement possible, le reste

était aux mains de la Providence.

Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il dans une

dévote prière, pour qu'elle lui donnât une victoire qu'il croyait avoir

bien méritée.

C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de peine; Dieu ne

bénirait-il pas ses efforts?

Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut veiller

lui-même aux dernières dispositions à prendre et ne rien laisser au

hasard.

Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était pas tirer

intérieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le

tête-à-tête de manière à le bien placer vis-à-vis les baies du salon.

Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et les tira jusqu'en

bas.

Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, personne ne pénétrât

dans le salon ou dans la serre, afin que tout restât bien tel qu'il

l'avait disposé.

A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées, en lui

recommandant de rester avec Carmelita jusqu'à deux heures cinquante-cinq

minutes, de manière à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois

heures précises.

Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un peu avant l'heure

qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait en rien le plan du

baron, mieux valait cette avance qu'un retard.

Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette impatience

du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça d'enflammer son

espérance.

--Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était une affaire

d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron

Lazarus, que cette charmante fille serait sourde à la voix de son coeur

et n'écouterait que le tintement de l'argent. Son oncle et sa mère

avaient pu la dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé,

qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il pour cela?

Assurément il n'avait pas la prétention, lui vieux bonhomme, n'ayant

jamais été entraîné par la passion, de l'indiquer. Mais, dans son coeur,

M. Beio trouverait certainement des élans irrésistibles. Personne à

craindre, liberté absolue.

A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un rendez-vous d'une

importance considérable l'appelait au dehors.

--Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir!

Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit où il

pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de Carmelita, sans craindre

d'être aperçu par celle-ci.

--A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle sera entrée dans

la serre, glissez-vous derrière elle, franchement, et ne craignez rien.

L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour lui d'une

importance considérable: il ne s'agissait de rien moins que d'aller

chercher le colonel.

Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard.

Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite dans les heures.

Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci allait sortir

pour se rendre rue du Colisée.

--Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous étiez encore chez

vous, dit le baron.

Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée. Il était deux

heures cinquante minutes.

Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron, mais celui-ci

l'arrêta par le bras:

--J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour une vérification

importante, dit-il; nous ne pourrions pas parler librement devant eux.

Entrons dans le salon, je vous prie; je donnerai des ordres pour que

nous ne soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée, je ne

suis visible pour personne, et Ida est sortie.

Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la cheminée, entre

les deux baies communiquant avec la serre, étaient disposées des liasses

de lettres.

C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron voulait soumettre

au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilité et surtout la

valeur morale de ceux qui les avaient écrites.

En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y avait encore

un point décisif dans le plan du baron: il fallait qu'au moment où

Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le

silence dans le salon; car, si Carmelita entendait la voix du colonel,

il était bien certain que, malgré la surprise que lui causerait la

brusque arrivée de Beio, elle ne parlerait pas.

Quand on se poste pour surprendre les gens, il est facile de garder

le silence; mais ce n'était point là le cas du colonel, et il était

impossible de lui dire franchement: Taisez-vous.

Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé un moyen pour

la tourner.

Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant la table

chargée de lettres et de manière à faire face à la serre, il prit ces

lettres et d'une voix forte il adressa ses questions au colonel en lui

nommant les personnes sur lesquelles il désirait être renseigné.

Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six

minutes pour être bruyant.

Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que parmi les noms

qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il ne connaissait pas.

Le baron se montra vivement contrarié.

--Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en riant, et puis

ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville

n'ont jamais été bien fréquentes.

--Cependant vous connaissez M. Wright, le père de cette délicieuse jeune

fille avec laquelle j'ai dîné chez vous.

--Sans doute, mais....

--Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner à ce sujet?

interrompit le baron, pressé par l'heure.

--Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce que vous désirez

savoir.

--Si vous vouliez....

--Quoi donc?

--Me donner une lettre d'introduction auprès de M. Wright, je lui

demanderais moi-même ces renseignements.

--Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, il me semble.

--Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction, mais encore de

recommandation; cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en

jeu.

--Alors je vous ferai cette lettre.

--Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant une plume

pleine d'encre.

--Volontiers.

Il était deux heures cinquante-huit minutes.

Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, malgré son flegme

ordinaire, il était agité par des mouvements impatients.

Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours.

A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la

serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma dans un châssis en fer

et un verrou glissa dans une gâche.

Beio était entré derrière Carmelita.

Instantanément un cri retentit:

--Lorenzo!

Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait crié était celle

de Carmelita.

--Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio.

--Ici!

--Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous n'avez pas répondu â

mes lettres; je vous ai suivie, et me voilà. Maintenant nous allons nous

expliquer.

--Et quelle explication voulez-vous?

--Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne voulez pas pour votre

mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant.

Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre.

Le baron le retint par le bras:

--Écoutez, dit-il.

Mais le colonel se dégagea.

--Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait la voix de

Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller dire au colonel Chamberlain que

vous êtes ma maîtresse?

Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque mouvement, il le

remonta.

Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un de l'autre.

A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques pas, et

Carmelita se cacha le visage entre ses mains.

Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes, se tourna vers

Beio.

--Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; vous n'aurez pas besoin

d'aller à lui pour accomplir votre lâche menace.

Puis, revenant à Carmelita:

--Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour

expliquer que vous refusez d'être ma femme.

Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, il rentra dans le

salon.

Alors, s'adressant au baron.

--Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.

Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà le colonel avait

ouvert la porte.

Ida et Carmelita · 第 28 / 37 题