Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de ne pas prendre
la lettre que celui-ci voulait lui confier. Assurément il y avait des
avantages à la tenir entre ses mains; car, sans savoir ce qu'elle
contenait, il était bien certain que ce n'était point une lettre
innocente. Beio parlait de son amour et de l'engagement pris par
Carmelita; assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il
s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion. Remise au
colonel, elle serait plus que suffisante pour l'éclairer.
Et cependant il ne l'avait pas prise.
Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper l'occasion qui se
présentait si belle?
Mais cette détermination, prise à l'improviste et sans avoir pu la
peser, sans l'examiner lentement, comme il avait coutume de faire dans
les circonstances graves, n'était pas sans le jeter dans le doute et
l'inquiétude.
Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans l'avoir étudié, allait ne
pas réussir?
Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il ne s'agissait
de rien moins que de rendre le colonel témoin de l'entrevue qui aurait
lieu entre Carmelita et Beio.
A coup sûr, cela était audacieux. Mais aussi quel résultat décisif et
triomphant!
Bien que Beio n'eût point expliqué de quelle façon il avait obtenu
l'engagement de Carmelita, le baron était fixé à ce sujet. Carmelita
était une fille passionnée, cela se lisait dans ses yeux noirs, dans sa
bouche charnue, dans ses lèvres sensuelles; elle avait la chaleur du
Midi dans le sang; elle était de race latine, et qui plus est encore,
de race italienne. Les principes ethnographiques, auxquels il croyait
fermement, indiquaient qu'elle n'avait pas dû aimer Beio d'un amour
idéal; c'était sur un fait matériel que cet engagement reposait. Il
était donc bien certain que dans une explication comme celle qui
s'engagerait entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait des
choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le passé de sa fiancée.
Mais pour cela il fallait réunir chez lui, en même temps, Carmelita,
Beio et le colonel.
Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés contre toute
surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent entraîner à parler en
toute franchise, à agir en toute liberté.
Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions où ce serait le
hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien. Il y avait là un
ensemble qui présentait de sérieuses difficultés, car rien ne devait
manquer: au même moment, ces trois acteurs devaient se trouver
nécessairement en face les uns des autres.
Mais le baron n'était pas homme à s'embarrasser des difficultés.
Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur l'hôtel,
communiquant avec le grand salon par deux larges baies qu'on tenait
ouvertes ou fermées à volonté avec des portes-fenêtres ou avec des
stores.
Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de la scène entre
Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter le colonel; quant à Beio,
il se tiendrait dans le jardin, caché n'importe où.
On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, dont les
fenêtres en communication avec la serre seraient fermées par les stores.
Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on la laisserait
seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre.
Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait dans la serre, et
il arriverait certes un moment où, si peu curieux qu'il fût, il voudrait
voir ce qui s'y passerait.
Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron avait besoin
d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne jugea pas utile de lui
expliquer à quoi il l'employait.
--Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous avons une
surprise à faire à Carmelita; quand je dis nous, il faut entendre le
colonel Chamberlain, qui a besoin de lui parler en particulier et qui ne
veut pas lui demander cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours
tu amènes Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre, et,
sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le colonel, qui sera
dans le salon, ira la surprendre. C'est un service qu'il m'a demandé et
que je puis d'autant moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit
de choses sérieuses. J'ai comme un pressentiment que le mariage de
Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait.
--Oh! papa.
--Chut!
Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira discrètement: il
en avait dit assez.
Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez lui; car,
en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'écrire: les lettres se
gardent.
--J'ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées. Voici
ce que j'ai imaginé (cela n'est peut-être pas très habile, car je
reconnais que je n'entends rien à l'intrigue, mais il me semble que ce
que j'ai en vue peut néanmoins réussir): je fais venir Carmelita chez
moi, et on l'introduit dans la serre, où on la laisse seule; aussitôt
vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la précaution de ne
pas vous laisser voir, vous vous glissez derrière elle, et, la porte de
la serre refermée par vous au verrou, vous vous expliquez, sans craindre
d'être entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans cette serre
un coin où vous serez cachés comme dans un bois: c'est auprès de la
grotte, dans le fond, contre le mur de la maison. Amenez-la dans ce coin
et ne craignez rien, vous y serez chez vous.
Beio trouva cet arrangement très heureux, cependant il proposa au baron
une légère modification:
--Si, au lieu d'attendre l'arrivée de Carmelita dans le jardin, il
l'attendait dans la serre même, caché dans la grotte ou derrière un
arbuste?
Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui pouvait faire échouer
son plan: en effet, Beio s'introduisant le premier dans la serre,
pouvait appeler l'attention du colonel, tandis que c'était la voix de
Carmelita qui devait frapper cette attention.
--Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il y aurait
préméditation de votre part et complicité de la mienne. Il vaut mieux
que cette rencontre arrive par hasard; vous voyez Carmelita entrer dans
la serre, vous la suivez: rien de plus naturel.
Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service à lui demander, un
renseignement sur l'Amérique, qui ne pouvait être précis qu'en ayant
sous les yeux une masse de lettres.
Le colonel promit de se rendre le lendemain à l'hôtel de la rue du
Colisée.
Mais ce n'était pas assez, il fallait préciser l'heure.
Le colonel indiqua trois heures de l'après-midi.
Aussitôt le baron prévient Beio de se tenir prêt pour le lendemain,
et en même temps il envoya Ida chez Carmelita pour l'avertir que le
lendemain, vers deux heures et demie, elle viendrait la chercher pour
sortir en voiture.
Tout était prêt.