Malgré le désir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo venait lui dire,
il ne le reçut pas aussitôt.
Il y avait toutes sortes d'avantages à lui donner la fièvre par
l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins de retenue et se
livrerait plus facilement.
Il se mit à décacheter son courrier, mais sans le lire, classant
seulement les lettres devant lui.
Lorsqu'il eut formé des liasses assez grosses pour bien montrer qu'il
avait été absorbé par le travail, il sonna.
On introduisit Beio, grave et solennel.
Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et s'excusa de
l'avoir fait si longtemps attendre:
Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il m'a fallu expédier
tout de suite, mais au moins j'ai gagné ainsi la liberté d'être tout à
vous.
--Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des excuses à vous
faire pour la façon inconvenante dont j'ai reçu hier la proposition que
vous avez bien voulu m'adresser.
--Ne parlons pas de cela, je vous prie.
--J'étais en proie à une profonde émotion, à un trouble qui m'avait
bouleversé; je ne me sentais pas maître de moi, et, dans une affaire
aussi grave, je ne voulais pas céder à un entraînement.
--Très-bien! s'écria le baron en frappant plusieurs fois son bureau du
plat de sa main; vous êtes un homme de raison, monsieur Beio, et j'aime
la raison par-dessus tout. Où va-t-on avec l'entraînement?
Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant évidemment par où
commencer cet entretien.
Enfin, il se décida; mais ses premiers mots furent prononcés d'une voix
si basse, que ce fut à peine si le baron les entendit.
--Hier vous m'avez fait part de certaines observations et de certaines
suppositions s'appliquant à mademoiselle Belmonte et à moi. Pour
répondre à l'appel à la franchise que vous venez de m'adresser, je dois
déclarer que ces observations et ces suppositions sont fondées... au
moins jusqu'à un certain point. Je veux dire qu'en supposant que j'avais
pu m'éprendre d'un tendre sentiment pour mademoiselle Belmonte, vous ne
vous êtes pas trompé. J'ai aimé, j'aime en effet mademoiselle Belmonte
d'une passion profonde, absolue, folle.
Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns sur les
autres; à la façon dont il avait dit: «J'ai aimé, j'aime mademoiselle
Belmonte,» on sentait combien grand était cet amour. Jamais le baron
n'avait entendu prononcer ces mots avec un accent si passionné.
--Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s'accomplit, le colonel ne
tardera pas à être veuf; les Italiens ont du bon.
Beio continua:
--Ce qui doit vous faire comprendre comment cet amour s'est développé,
c'est cette autre remarque de votre part, qui, elle aussi, est juste,
que mademoiselle Belmonte se destinait au théâtre. Il est certain que
l'amour naît souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune
fille destinée à prendre une haute position dans le monde que j'ai
aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour vous comment j'ai pu
penser que mademoiselle Belmonte serait ma femme un jour, et aussi
comment, sous l'influence de cette espérance, mon amour s'est développé.
N'avait-il pas un but légitime? Sans doute mademoiselle Belmonte pouvait
arriver sans moi au théâtre, mais combien je lui rendais la route plus
facile, combien je lui ouvrais de portes! En réalité, elle était mon
élève; pour tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les
choses du théâtre....
--Oh! bien peu.
--Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on n'obtient pas de
grands succès seulement avec la beauté et des dons heureux; il faut
plus, beaucoup plus. Ce plus, je le donnais à Carmelita; je la soutenais
et elle devenait une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage,
peut-être. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je pus croire
qu'elle serait ma femme.
--Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé de préciser autant
que possible; je ne veux pas vous obliger à entrer dans des détails, un
mot seul me suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita
envers vous?
Beio hésita un moment, puis il se décida:
--Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il d'une voix ferme.
Vous devez comprendre alors quelle fut ma stupéfaction en entendant
parler de ce mariage. Je ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je
courus chez mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec elle;
je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. A mes reproches,
elle ne répondit que par un mot: elle était obligée d'obéir à son oncle.
Tout ce que peut inspirer la passion et la fureur, je le lui dis. Elle
s'enferma dans cette réponse; pendant une heure, il me fut impossible
d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colère. Mais, prêt
à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle était insensible à
la passion, je n'avais aucun ménagement à garder envers elle et que,
n'importe comment, j'empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas
elle-même. Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas revue.
Toutes mes tentatives pour arriver près d'elle ont été inutiles; on
faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais j'ai la certitude que mes
lettres ne lui sont pas parvenues.
--Alors, vous avez renoncé à demander l'accomplissement de l'engagement
pris par Carmelita?
--Non, certes; mais, avant d'en venir à l'exécution des moyens
désespérés dont je l'ai menacée, j'ai voulu attendre encore et faire une
dernière tentative: c'est dans ce but que je viens vous demander votre
concours.
--Que faut-il faire? Je suis à vous.
Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint un moment avec
embarras dans sa main, avant de pouvoir se décider à répondre.
--Je n'ose vraiment, dit-il enfin.
--Vous n'osez me demander de remettre cette lettre à Carmelita? dit le
baron.
Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la lettre.
Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas la lettre.
--Vous me refusez? dit Beio.
--Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je puis reprendre
ma parole. Je vous ai promis mon concours, je suis à vous. Si vous me
voyez hésitant, c'est que je me demande si cette lettre produira l'effet
que vous attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita.
Écrire est bien, mais parler est mieux.
--Et comment voulez-vous que je parle? où le voulez-vous?
-Où? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une entrevue avec
Carmelita?
--Vous feriez cela?
--Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous rendra celle que
vous aimez et qui vous aime: il faut que vous lui parliez; il faut
qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. Que ne peut obtenir la voix de
celui qu'on aime? Vous lui parlerez donc ici même. Comment? je n'en sais
rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. Quand je
l'aurai trouvé, le vous préviendrai. Jusque-là, tout ce que je vous
demande, c'est de vous tenir en paix et de rester à ma disposition.
--Ah! monsieur le baron, s'écria Beio tremblant d'émotion; comment
reconnaîtrai-je jamais ce que vous faites pour moi?
Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant affectueusement:
--Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur de tous: le
vôtre, celui de Carmelita et aussi celui de mon brave et cher colonel.
Que je vous voie heureux, et je serai payé de ma peine. A bientôt!