XIII

Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent à réfléchir.

Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami, revenir à

sa petite cousine après sa rupture avec madame de Lucillière, n'y

reviendrait-il pas après sa rupture avec Carmelita?

Il devait donc prendre des précautions contre cette faubourienne, mais

quelles précautions?

Il se mit à étudier cette question et à chercher un moyen de la

résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît pas; car il ne fallait

pas s'avancer à l'étourdie en cette affaire, ni s'exposer à blesser le

colonel en agissant d'une façon brutale et surtout directe contre un

membre de sa famille.

Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était cette petite

Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements qu'il était

possible, afin de chercher dans ces renseignements un moyen d'action.

Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour le baron, qui ne

pouvait pas aller entreprendre une enquête de ce genre en plein faubourg

Saint-Antoine.

Heureusement cette enquête pouvait être faite par des tiers, et le baron

n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même; restant soigneusement dans

la coulisse, sans même laisser voir son ombre, il devait se contenter de

faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait agir et dont

il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait qu'à reprendre et à

répéter la tactique qui lui avait si bien réussi, lorsqu'il avait voulu

savoir comment la marquise de Lucillière s'introduisait la nuit chez le

colonel.

Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il devait se

servir.

Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui l'inquiétait,

c'était ce qui se passait chez elle.

C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans l'intérieur

d'Antoine Chamberlain, et qui fût en relations suivies avec celui-ci,

qu'il devait employer.

Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces conditions, et de

plus étant assez intelligent pour s'acquitter de sa mission, assez fin

pour tout voir, assez discret pour ne rien dire, eût été difficile à

trouver, les financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des

rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes.

Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un financier français,

anglais ou russe, ne l'était pas pour un financier allemand, ayant,

comme le baron Lazarus, des relations avec la colonie allemande établie

à Paris, dans celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d'Autin, aussi

bien que dans celle qui grouille dans les bouges de «la colline»,

ce quartier central des balayeurs Hessois, ou dans ceux du quartier

Saint-Marcel.

Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que Paris, à cette

époque, exerçait une toute-puissante attraction; de tous les coins du

monde, l'ancien comme le nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était

pas uniquement pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore pour

mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour gagner le morceau

de pain qu'on ne trouvait pas dans son pays, trop pauvre. A tous riches

ou misérables, Paris ouvrait ses portes.

--Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous êtes chez vous,

nous n'avons de défiance ou de jalousie contre personne. C'est à

l'entrée de Paris que devait être accrochée cette enseigne, qu'on ne

trouve plus que dans les villages perdus: _Au soleil d'or, il luit pour

tout le monde_; cela vaudra bien le _Fluctuat nec mergitur_.

De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement profité de

cette hospitalité étaient les Allemands. Combien y avait-il d'Allemands

à Paris. On ne le savait pas. Les uns disaient quarante mille; les

autres, plus de deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique à peu

près impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce qui se

produit généralement, cachaient souvent leur nationalité. A ce moment,

ils n'étaient pas encore fiers de la grande patrie allemande, et

bien souvent, quand on demandait quel était leur pays à des gens qui

prononçaient d'une étrange façon les _p_, les _b_ et les _v_, ils vous

faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit au

compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, on aurait trouvé

qu'il y avait plus d'Alsaciens à Paris que dans le Haut-Rhin et dans le

Bas-Rhin.

Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain, qui

était que ce chiffre était considérable: partout des Allemands. Dans la

finance, des Allemands: dans le commerce d'exportation et de commission,

des Allemands; chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, des

Allemands; dans les hôtels, comme _kellner_ et comme _oberkellner_, des

Allemands; pour balayer nos rues, des Allemands; dans le charronnage,

la carrosserie, l'ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris des

quartiers exclusivement occupés par des Allemands «la colline» à la

Villette; d'autres sans nom particulier, aux Batignolles, à la barrière

de Fontainebleau, au boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de

grandes cours allemandes _(deutsche hoefe)._

Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis on

n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands.

Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune position

officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires d'aucun petit

prince allemand, était en relations avec le plus grand nombre de ses

compatriotes: avec les uns, ceux qui formaient la tête de la colonie

allemande, par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient

au bas de l'échelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de propagande

religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin lui serraient la

main; les carriers de la barrière de Fontainebleau, les balayeurs de la

Villette, les ouvriers du quartier Saint-Antoine, le connaissaient.

Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois rue du Colisée, et

lorsqu'ils étaient enfermés dans son cabinet, où il les recevait seuls,

son secrétaire veillait sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils

parlaient de lui, ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on

les interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un homme

occupant une haute position sociale comme le baron, ils répondaient

contradictoirement. Pour les uns, le baron était simplement un banquier

qui voulait bien faire passer, généreusement et sans frais, à leur

famille, l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu

plus francs, c'était le correspondant d'associations établies dans la

mère-patrie.

Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le baron pouvait

organiser les recherches qu'il désirait, car plusieurs de ces ouvriers

étaient les camarades et les amis d'Antoine.

Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui il devait

s'adresser:

--Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le connaît bien; ils se

voient tous les jours.

Hermann était précisément un de ces ouvriers que le baron recevait

mystérieusement ou tout au moins avec lesquels il s'enfermait.

Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue du Colisée. Et, en

moins d'une heure, le baron connut Antoine Chamberlain, comme s'il avait

été en relations avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était

le rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence.

Mais Thérèse?

Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus vagues sur cette

petite fille, qu'il avait bien souvent vue, mais sans jamais la

regarder, et qui pour lui était sans importance. Tout ce qu'il savait,

c'est qu'il était question d'un mariage entre cette jeune fille et

l'associé d'Antoine, un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave

garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.

Le baron respira: si Thérèse épousait ce jeune sculpteur, cet associé de

son père, elle n'était pas à craindre, et l'on pouvait ne pas s'occuper

d'elle davantage.

--Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, mon brave

Hermann, et discrètement.

Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel d'heureuses

dispositions pour faire des recherches et des enquêtes, s'occupa

d'apprendre quand Thérèse devait épouser Michel.

Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et après avoir

interrogé adroitement Antoine, qui se livra peu, Michel, qui se livra

moins encore, et enfin Denizot, qui parla tant qu'on voulut l'écouter et

emplir son verre, il apprit que la date de ce mariage était fixée à la

fin de l'année 1870.

--Et pourquoi cette date éloignée? demanda la baron lorsqu'Hermann, tout

fier de sa découverte, lui reporta cette nouvelle.

--Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer le mariage.

--C'est un brave homme.

--Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison, et il voudrait

marier sa fille avant; mais la petite ne veut pas.

--Pourquoi ne veut-elle pas?

--On ne sait pas: idée de jeune fille, sans doute, elle ne donne pas ses

raisons.

Cela n'était pas pour rassurer le baron; avant la fin de 1870, il

pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce qui se passerait

certainement ce serait la rupture du mariage du colonel et de Carmelita.

Or, à ce moment, Thérèse n'étant pas la femme de l'ouvrier Michel, le

colonel pouvait très bien revenir à elle et l'épouser lui-même.

Il fallait donc que Thérèse quittât Paris et c'était à ce départ

qu'il devait employer les ressources de son esprit, son énergie, ses

relations.

Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide.

--Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est malheureusement

vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il allait être arrêté sous

l'inculpation de société secrète. Prévenez-le qu'il ne se laisse pas

prendre, mais ne lui dites pas de qui vous tenez ce renseignement.

--Antoine ne voudra pas se sauver.

--Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à user de tous les

moyens pour l'y décider. Si votre association est d'avis qu'Antoine

Chamberlain peut vous mieux servir en restant libre qu'en se laissant

mettre en prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est

facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. Antoine a de

mauvais antécédents judiciaires; la justice le condamnera sévèrement, il

aura au moins trois ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il

ne vous manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront pris,

qui affirmeront hautement vos droits. Antoine a trop de valeur pour être

réduit à ce rôle de martyr.

--Il ne voudra jamais partir.

--Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il voit qu'il peut

être utile. C'est précisément ce qui aura lieu. Vous rappelez-vous ce

qui s'est passé en 1867, au moment où l'on a pu craindre une guerre

entre la France et la Prusse?

--Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fraternelles qui se sont

échangées entre Allemands et Français.

--Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements plus menaçants

qu'en 1867; la guerre est dans l'air, tout le monde la sent. C'est le

moment plus que jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine

Chamberlain est connu des chefs de votre association en Allemagne; il

pourra exercer une utile influence et entraîner une vigoureuse pression

sur l'opinion publique, et quoi qu'on dise, on compte toujours avec

l'opinion publique. Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre

intelligence tirer les conséquences de cette indication, Antoine

Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à Paris, il en a un d'une

importance capitale à prendre en Allemagne. Il me semble que vous devez

le décider à partir. Commencez par mettre vos archives en sûreté, et

vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le peuvent et qui le

doivent.

Ida et Carmelita · 第 23 / 37 题