XIV

C'était un système dont le baron s'était toujours bien trouvé de donner,

dans des circonstances graves, ses instructions d'une façon assez vague.

Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait.

Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il l'avait

inspirée;

Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité de cet échec:

c'était sa faute, il avait mal compris ce qui lui avait été expliqué. On

ne lui avait pas noté le détail.

Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent?

En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage de ne s'engager

qu'autant qu'il lui convenait.

Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employé, il était pleinement

tranquille, et il savait que les quelques indications qu'il n'avait

pas voulu préciser seraient intelligemment développées: si Antoine

Chamberlain pouvait être poussé à quitter Paris et la France, il le

serait sûrement par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement à

cette tâche.

Depuis longtemps le baron savait par expérience que ce sont les gens de

bonne foi, qui peuvent rendre les plus grands services.

Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine; il agirait

sans qu'il fût besoin de le relancer.

Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refusé de quitter Paris.

--On devait l'arrêter? eh bien! on l'arrêterait; il ne lui convenait pas

de fuir comme un coupable.

On lui avait montré qu'il ne s'agissait pas en cette question de ce qui

lui convenait ou ne lui convenait pas; il fallait avoir souci de ce qui

pouvait être utile à la cause et à l'association, rien de plus.

L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser arrêter.

Antoine aven cédé, mais sur un point il avait été inébranlable: il

attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre d'arrestation.

Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à Hermann qu'Antoine

Chamberlain devait être prochainement arrêté, un commissaire de

police, accompagné de trois agents en petite tenue et de six agents en

bourgeois, la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq heures

du matin: la grande porte était fermée.

Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été tirée, et

cependant le concierge s'était réveillé: un agent, qui avait collé son

oreille contre la porte, entendit un bruit qui ressemblait à des pas

légers courant sur le pavé de la cour.

Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui était là.

--Au nom de la loi, ouvrez!

--C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir.

Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour; mais elle était

sombre et de plus encombrée, comme à l'ordinaire, de ferraille et de

pièces de bois, il y eut une chute et des jurons.

Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets et la

lumière se fit.

Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du commissaire de

police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait au logement d'Antoine.

Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans sa loge et se

plaça devant la porte; d'autres agents suivirent leur chef, marchant en

évitant autant que possible de faire du bruit.

Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur laquelle se

lisait, gravé dans le bois, _Chamberlain._

Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa de nouveau plus

fort, un agent frappa à son tour avec sa canne.

Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un bruit de pas à

l'intérieur.

--Qui est là? demanda une voix d'homme.

--Au nom de la loi, ouvrez!

--Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs! répondit une voix

goguenarde, ça s'est vu.

Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat de justice à

faire exécuter.

--La justice, on ne lui demande rien, répondit la même voix goguenarde.

--C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais gredin, dit un

agent.

--Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque aussitôt la

porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra son visage narquois.

Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne.

--De quel droit troublez-vous notre repos? demanda Sorieul.

--J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, dit le

commissaire, ouvrant son paletot et montrant son écharpe.

--Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.

Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées assez rapidement,

les agents avaient envahi l'atelier et la cuisine.

--Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul.

--Allons donc! on a établi une surveillance; depuis trois jours, il

n'est pas sorti.

--Dites qu'il n'est pas rentré.

--C'est bien, nous allons voir.

--Faut-il donner du feu à ces messieurs? demanda Denizot, ils auront

besoin de voir clair.

Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre de Thérèse, Sorieul

se plaça devant lui.

--C'est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n'entrez pas dans la

chambre d'une jeune fille, sans doute?

--En v'là des manières! dit l'agent, et il écarta Sorieul. Mais, comme

il mettait la main sur la clef, la porte s'ouvrit, tirée du dedans, et

Thérèse parut, vêtue d'une robe, passée à la hâte.

A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant au

commissaire de police:

--L'oiseau a déniché, dit-il; je viens de tâter son lit, il est chaud

encore.

--Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on fouille toutes les

armoires.

Puis, après avoir placé deux agents en faction devant la porte, il

commença ses recherches.

Mais elles n'aboutirent à aucun résultat; on regarda sous les lits, on

déplaça les panneaux de bois qui étaient entassés dans l'atelier, on

fouilla les commodes et les armoires en jetant les habits au milieu de

la chambre; on ne trouva pas celui qu'on venait arrêter.

--Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot; si ces

messieurs veulent une autre lampe?

Les agents le regardaient de travers, mais il conservait sa figure

narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant.

Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un grand placard

posé contre la muraille, la clef n'était pas sur la porte.

--La clef? dit un agent en tirant le lit.

Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel avec un geste

désolé, en homme désespéré qu'on eût découvert cette cachette.

--La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je ne sais pas

où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, ma parole!

--Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça.

Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une autre.

--Enfoncez la porte, dit un agent.

En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se décida à prendre

la clef à un clou où elle était accrochée, mais il parut n'avoir pas la

force d'ouvrir la porte lui-même.

La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un formidable éclat

de rire.

Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas dix

centimètres de profondeur! il ne renfermait que de vieux habits

accrochés à des clous.

C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à jouer aux agents.

--Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal, il aurait été

aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire? Je vous avais donné ma

parole qu'il n'y avait rien là-dedans.

Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, cela

tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait en sûreté.

Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre quelque chose.

L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le temps qu'on avait

perdu à se faire ouvrir les portes, celle de la rue comme celle du

logement de l'ouvrier, celui-ci avait pu se sauver.

On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chêneau, on chercha sur le

toit. On ne le trouva pas, mais un agent remarqua qu'il avait pu par ce

toit gagner facilement la maison voisine.

Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la consolation de

saisir ses papiers; son pupitre était vide et ne contenait que du papier

blanc: pas le moindre registre, pas la moindre lettre.

Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot avait été se

placer à la porte et là il attendait au port d'armes, fredonnant entre

ses dents une chanson dont les paroles arrivaient aux oreilles des

agents:

Zut au préfet,

Mes respects aux mouchards;

Oui, voilà, oui, voilà Balochard.

Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait avec la

démonstration de la joie la plus respectueuse.

--Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier est

mauvais, faites attention à la soixante-treizième marche.

Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la porte, et alors

il se mit à danser dans l'atelier.

--Enfoncée la police!

Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par ses pieds,

voltigeaient autour de lui.

Mais Sorieul l'arrêta, déclarant cette joie intempestive.

--Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont pas pu le prendre

ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu n'aurais pas dû les exaspérer par

tes plaisanteries.

--Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront vous arrêter,

répondit Denizot; car on arrêtera tout le monde bientôt.

--Quand aurons-nous des nouvelles de mon père? demanda Thérèse.

--Il faut attendre, répondit Sorieul; le colonel trouvera moyen de nous

faire savoir indirectement ce qui se sera passé.

--Pourvu que mon cousin soit chez lui!

Une heure environ après que les gens de police eurent quitté la rue de

Charonne, un commissionnaire sonna à la porte de l'hôtel Chamberlain.

Malgré l'heure matinale le concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand

il apprit qu'il s'agissait de porter une lettre à M. Horace et qu'on

attendait la réponse, il poussa les hauts cris.

--Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin maintenant;

rentré à minuit, on le relance dès le petit jour, on le tuera.

Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix minutes après

Horace descendit pour dire au commissionnaire qu'il allait porter

lui-même la réponse demandée.

En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du

Faubourg-Saint-Honoré; là il trouva Antoine Chamberlain attablé dans un

coin et tournant le dos à la lumière.

Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit un doigt sur les

lèvres. Alors Horace s'avança discrètement et s'assit en face d'Antoine.

--Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci.

--Oui.

--Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire de venir me trouver

ici. On a voulu m'arrêter pour affaires politiques, et j'ai besoin de le

voir. Ne l'accompagnez pas, donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il ne

vienne qu'après avoir fait un détour, de peur d'être suivi.

Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans le café et vint

s'asseoir à la table de son oncle.

Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant l'un et

l'autre sur la table qui les séparait, ils se mirent à parler à voix

basse, de telle sorte que le garçon qui allait çà et là, tournant autour

de ces deux consommateurs mystérieux, ne pouvait entendre ce qu'ils

disaient.

--Eh bien! mon oncle?

--Eh bien! ce que je vous avais annoncé s'est réalisé, on est venu ce

matin pour m'arrêter. Mais j'attendais cette descente de police et

j'avais pris mes précautions en conséquence, décidé à ne pas me laisser

arrêter. On faisait bonne garde autour de moi, le concierge et des amis.

Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu avant

d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me prévenir; je ne me suis pas

amusé à faire ma barbe. Ce n'était pas la première fois que les agents

venaient dans l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier

de la famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par le toit

qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre père l'a suivie, votre père

l'a prise en 1831; moi, je l'ai employée plusieurs fois. Je suis sorti

par la fenêtre.

--A votre âge, mon oncle!

--A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je sais que les

agents montent l'escalier. Et puis Michel avait voulu m'accompagner; il

m'a tendu la main, et le voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est

heureusement accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je

suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai dit adieu à

Michel, et me voilà.

--Pourquoi n'êtes-vous pas venu directement chez moi?

--Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalité que je vous

demande, c'est plus que cela; mon intention n'est pas de rester à Paris

où je n'aurais rien à faire présentement; je veux quitter la France

et passer en Allemagne, où j'ai besoin, et je viens vous demander de

m'aider à franchir la frontière.

--Je suis à votre disposition, mon oncle.

--J'étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà pourquoi je suis

venu à vous. A Paris, je ne suis pas trop maladroit pour manoeuvrer;

mais au delà des fortifications, je suis certain que je me ferais

prendre tout de suite. Le gendarme me rend timide et bête.

--Et où voulez-vous aller?

--En Allemagne, où Thérèse me rejoindra, mais la route m'est

indifférente, je prendrai celle que vous me conseillerez.

Le colonel réfléchit un moment.

--Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre plan, nous n'avons

pas d'indicateur; nous allons sortir. Moi, je vais rentrer à l'hôtel

par la grande porte; vous, vous allez prendre la rue de Valois, à cette

heure déserte. En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une

petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous serez chez

moi, où nous pourrons délibérer en paix.

Les choses s'accomplirent ainsi, et le résultat de cette délibération,

tenue tranquillement dans l'appartement du colonel, fut qu'Antoine

partirait le soir pour Bâle; seulement, au lieu de prendre le train à

Paris, où une surveillance pouvait être organisée, il le prendrait à

Nogent. Le colonel l'accompagnerait jusqu'à Bâle.

Laissant son oncle dans son appartement, où Horace seul le servit,

le colonel, pour écarter tous les soupçons, sortit comme il en avait

l'habitude.

A onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture, rue de Valois,

et se firent conduire à l'entrée de Nogent, où ils renvoyèrent leur

voiture. Ils traversèrent à pied le village et arrivèrent à la gare en

temps pour prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda

pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle; il les prit pour

Longueville; à Longueville, il en prit d'autres pour Troyes; à Troyes,

d'autres pour Vesoul; à Vesoul, d'autres pour Mulhouse; à Mulhouse

enfin, d'autres pour Bâle.

Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître dans cette

confusion.

Ils passèrent la frontière sans difficulté. A Saint-Louis, Antoine crut,

il est vrai, qu'on l'examinait avec attention, mais ce fut une fausse

alerte.

A Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant hâte de

revenir à Paris pour rassurer Thérèse.

Il eût voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, et

l'accompagner jusqu'à Bâle pour la remettre aux mains propres de son

père qui l'attendait; mais il n'osa pas se proposer pour ce voyage, par

respect pour Michel, et ce fut Sorieul qui dut la conduire.

Il se trouva seulement à la gare de l'Est, pour lui faire ses adieux

avant qu'elle montât en wagon.

Michel était là aussi.

Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand se

reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener? Antoine, il est

vrai, lui avait dit et répété qu'il ne resterait pas longtemps en

Allemagne, et qu'il rentrerait quand l'Empire serait renversé, ce qui

devait arriver très prochainement. Mais c'étaient là les paroles d'un

fanatique qui croyait naïvement ce qu'il espérait.

Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que Michel

entretenait Thérèse:

--Soyez sûr que l'Empire n'en a pas pour longtemps, dit Sorieul; avec ma

brochure je lui ai porté un rude coup dont il ne se relèvera pas.

Ida et Carmelita · 第 24 / 37 题