C'était un système dont le baron s'était toujours bien trouvé de donner,
dans des circonstances graves, ses instructions d'une façon assez vague.
Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait.
Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il l'avait
inspirée;
Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité de cet échec:
c'était sa faute, il avait mal compris ce qui lui avait été expliqué. On
ne lui avait pas noté le détail.
Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent?
En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage de ne s'engager
qu'autant qu'il lui convenait.
Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employé, il était pleinement
tranquille, et il savait que les quelques indications qu'il n'avait
pas voulu préciser seraient intelligemment développées: si Antoine
Chamberlain pouvait être poussé à quitter Paris et la France, il le
serait sûrement par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement à
cette tâche.
Depuis longtemps le baron savait par expérience que ce sont les gens de
bonne foi, qui peuvent rendre les plus grands services.
Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine; il agirait
sans qu'il fût besoin de le relancer.
Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refusé de quitter Paris.
--On devait l'arrêter? eh bien! on l'arrêterait; il ne lui convenait pas
de fuir comme un coupable.
On lui avait montré qu'il ne s'agissait pas en cette question de ce qui
lui convenait ou ne lui convenait pas; il fallait avoir souci de ce qui
pouvait être utile à la cause et à l'association, rien de plus.
L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser arrêter.
Antoine aven cédé, mais sur un point il avait été inébranlable: il
attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre d'arrestation.
Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à Hermann qu'Antoine
Chamberlain devait être prochainement arrêté, un commissaire de
police, accompagné de trois agents en petite tenue et de six agents en
bourgeois, la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq heures
du matin: la grande porte était fermée.
Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été tirée, et
cependant le concierge s'était réveillé: un agent, qui avait collé son
oreille contre la porte, entendit un bruit qui ressemblait à des pas
légers courant sur le pavé de la cour.
Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui était là.
--Au nom de la loi, ouvrez!
--C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir.
Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour; mais elle était
sombre et de plus encombrée, comme à l'ordinaire, de ferraille et de
pièces de bois, il y eut une chute et des jurons.
Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets et la
lumière se fit.
Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du commissaire de
police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait au logement d'Antoine.
Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans sa loge et se
plaça devant la porte; d'autres agents suivirent leur chef, marchant en
évitant autant que possible de faire du bruit.
Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur laquelle se
lisait, gravé dans le bois, _Chamberlain._
Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa de nouveau plus
fort, un agent frappa à son tour avec sa canne.
Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un bruit de pas à
l'intérieur.
--Qui est là? demanda une voix d'homme.
--Au nom de la loi, ouvrez!
--Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs! répondit une voix
goguenarde, ça s'est vu.
Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat de justice à
faire exécuter.
--La justice, on ne lui demande rien, répondit la même voix goguenarde.
--C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais gredin, dit un
agent.
--Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque aussitôt la
porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra son visage narquois.
Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne.
--De quel droit troublez-vous notre repos? demanda Sorieul.
--J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, dit le
commissaire, ouvrant son paletot et montrant son écharpe.
--Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.
Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées assez rapidement,
les agents avaient envahi l'atelier et la cuisine.
--Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul.
--Allons donc! on a établi une surveillance; depuis trois jours, il
n'est pas sorti.
--Dites qu'il n'est pas rentré.
--C'est bien, nous allons voir.
--Faut-il donner du feu à ces messieurs? demanda Denizot, ils auront
besoin de voir clair.
Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre de Thérèse, Sorieul
se plaça devant lui.
--C'est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n'entrez pas dans la
chambre d'une jeune fille, sans doute?
--En v'là des manières! dit l'agent, et il écarta Sorieul. Mais, comme
il mettait la main sur la clef, la porte s'ouvrit, tirée du dedans, et
Thérèse parut, vêtue d'une robe, passée à la hâte.
A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant au
commissaire de police:
--L'oiseau a déniché, dit-il; je viens de tâter son lit, il est chaud
encore.
--Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on fouille toutes les
armoires.
Puis, après avoir placé deux agents en faction devant la porte, il
commença ses recherches.
Mais elles n'aboutirent à aucun résultat; on regarda sous les lits, on
déplaça les panneaux de bois qui étaient entassés dans l'atelier, on
fouilla les commodes et les armoires en jetant les habits au milieu de
la chambre; on ne trouva pas celui qu'on venait arrêter.
--Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot; si ces
messieurs veulent une autre lampe?
Les agents le regardaient de travers, mais il conservait sa figure
narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant.
Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un grand placard
posé contre la muraille, la clef n'était pas sur la porte.
--La clef? dit un agent en tirant le lit.
Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel avec un geste
désolé, en homme désespéré qu'on eût découvert cette cachette.
--La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je ne sais pas
où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, ma parole!
--Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça.
Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une autre.
--Enfoncez la porte, dit un agent.
En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se décida à prendre
la clef à un clou où elle était accrochée, mais il parut n'avoir pas la
force d'ouvrir la porte lui-même.
La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un formidable éclat
de rire.
Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas dix
centimètres de profondeur! il ne renfermait que de vieux habits
accrochés à des clous.
C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à jouer aux agents.
--Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal, il aurait été
aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire? Je vous avais donné ma
parole qu'il n'y avait rien là-dedans.
Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, cela
tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait en sûreté.
Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre quelque chose.
L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le temps qu'on avait
perdu à se faire ouvrir les portes, celle de la rue comme celle du
logement de l'ouvrier, celui-ci avait pu se sauver.
On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chêneau, on chercha sur le
toit. On ne le trouva pas, mais un agent remarqua qu'il avait pu par ce
toit gagner facilement la maison voisine.
Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la consolation de
saisir ses papiers; son pupitre était vide et ne contenait que du papier
blanc: pas le moindre registre, pas la moindre lettre.
Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot avait été se
placer à la porte et là il attendait au port d'armes, fredonnant entre
ses dents une chanson dont les paroles arrivaient aux oreilles des
agents:
Zut au préfet,
Mes respects aux mouchards;
Oui, voilà, oui, voilà Balochard.
Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait avec la
démonstration de la joie la plus respectueuse.
--Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier est
mauvais, faites attention à la soixante-treizième marche.
Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la porte, et alors
il se mit à danser dans l'atelier.
--Enfoncée la police!
Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par ses pieds,
voltigeaient autour de lui.
Mais Sorieul l'arrêta, déclarant cette joie intempestive.
--Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont pas pu le prendre
ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu n'aurais pas dû les exaspérer par
tes plaisanteries.
--Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront vous arrêter,
répondit Denizot; car on arrêtera tout le monde bientôt.
--Quand aurons-nous des nouvelles de mon père? demanda Thérèse.
--Il faut attendre, répondit Sorieul; le colonel trouvera moyen de nous
faire savoir indirectement ce qui se sera passé.
--Pourvu que mon cousin soit chez lui!
Une heure environ après que les gens de police eurent quitté la rue de
Charonne, un commissionnaire sonna à la porte de l'hôtel Chamberlain.
Malgré l'heure matinale le concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand
il apprit qu'il s'agissait de porter une lettre à M. Horace et qu'on
attendait la réponse, il poussa les hauts cris.
--Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin maintenant;
rentré à minuit, on le relance dès le petit jour, on le tuera.
Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix minutes après
Horace descendit pour dire au commissionnaire qu'il allait porter
lui-même la réponse demandée.
En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du
Faubourg-Saint-Honoré; là il trouva Antoine Chamberlain attablé dans un
coin et tournant le dos à la lumière.
Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit un doigt sur les
lèvres. Alors Horace s'avança discrètement et s'assit en face d'Antoine.
--Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci.
--Oui.
--Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire de venir me trouver
ici. On a voulu m'arrêter pour affaires politiques, et j'ai besoin de le
voir. Ne l'accompagnez pas, donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il ne
vienne qu'après avoir fait un détour, de peur d'être suivi.
Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans le café et vint
s'asseoir à la table de son oncle.
Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant l'un et
l'autre sur la table qui les séparait, ils se mirent à parler à voix
basse, de telle sorte que le garçon qui allait çà et là, tournant autour
de ces deux consommateurs mystérieux, ne pouvait entendre ce qu'ils
disaient.
--Eh bien! mon oncle?
--Eh bien! ce que je vous avais annoncé s'est réalisé, on est venu ce
matin pour m'arrêter. Mais j'attendais cette descente de police et
j'avais pris mes précautions en conséquence, décidé à ne pas me laisser
arrêter. On faisait bonne garde autour de moi, le concierge et des amis.
Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu avant
d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me prévenir; je ne me suis pas
amusé à faire ma barbe. Ce n'était pas la première fois que les agents
venaient dans l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier
de la famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par le toit
qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre père l'a suivie, votre père
l'a prise en 1831; moi, je l'ai employée plusieurs fois. Je suis sorti
par la fenêtre.
--A votre âge, mon oncle!
--A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je sais que les
agents montent l'escalier. Et puis Michel avait voulu m'accompagner; il
m'a tendu la main, et le voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est
heureusement accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je
suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai dit adieu à
Michel, et me voilà.
--Pourquoi n'êtes-vous pas venu directement chez moi?
--Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalité que je vous
demande, c'est plus que cela; mon intention n'est pas de rester à Paris
où je n'aurais rien à faire présentement; je veux quitter la France
et passer en Allemagne, où j'ai besoin, et je viens vous demander de
m'aider à franchir la frontière.
--Je suis à votre disposition, mon oncle.
--J'étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà pourquoi je suis
venu à vous. A Paris, je ne suis pas trop maladroit pour manoeuvrer;
mais au delà des fortifications, je suis certain que je me ferais
prendre tout de suite. Le gendarme me rend timide et bête.
--Et où voulez-vous aller?
--En Allemagne, où Thérèse me rejoindra, mais la route m'est
indifférente, je prendrai celle que vous me conseillerez.
Le colonel réfléchit un moment.
--Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre plan, nous n'avons
pas d'indicateur; nous allons sortir. Moi, je vais rentrer à l'hôtel
par la grande porte; vous, vous allez prendre la rue de Valois, à cette
heure déserte. En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une
petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous serez chez
moi, où nous pourrons délibérer en paix.
Les choses s'accomplirent ainsi, et le résultat de cette délibération,
tenue tranquillement dans l'appartement du colonel, fut qu'Antoine
partirait le soir pour Bâle; seulement, au lieu de prendre le train à
Paris, où une surveillance pouvait être organisée, il le prendrait à
Nogent. Le colonel l'accompagnerait jusqu'à Bâle.
Laissant son oncle dans son appartement, où Horace seul le servit,
le colonel, pour écarter tous les soupçons, sortit comme il en avait
l'habitude.
A onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture, rue de Valois,
et se firent conduire à l'entrée de Nogent, où ils renvoyèrent leur
voiture. Ils traversèrent à pied le village et arrivèrent à la gare en
temps pour prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda
pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle; il les prit pour
Longueville; à Longueville, il en prit d'autres pour Troyes; à Troyes,
d'autres pour Vesoul; à Vesoul, d'autres pour Mulhouse; à Mulhouse
enfin, d'autres pour Bâle.
Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître dans cette
confusion.
Ils passèrent la frontière sans difficulté. A Saint-Louis, Antoine crut,
il est vrai, qu'on l'examinait avec attention, mais ce fut une fausse
alerte.
A Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant hâte de
revenir à Paris pour rassurer Thérèse.
Il eût voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, et
l'accompagner jusqu'à Bâle pour la remettre aux mains propres de son
père qui l'attendait; mais il n'osa pas se proposer pour ce voyage, par
respect pour Michel, et ce fut Sorieul qui dut la conduire.
Il se trouva seulement à la gare de l'Est, pour lui faire ses adieux
avant qu'elle montât en wagon.
Michel était là aussi.
Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand se
reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener? Antoine, il est
vrai, lui avait dit et répété qu'il ne resterait pas longtemps en
Allemagne, et qu'il rentrerait quand l'Empire serait renversé, ce qui
devait arriver très prochainement. Mais c'étaient là les paroles d'un
fanatique qui croyait naïvement ce qu'il espérait.
Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que Michel
entretenait Thérèse:
--Soyez sûr que l'Empire n'en a pas pour longtemps, dit Sorieul; avec ma
brochure je lui ai porté un rude coup dont il ne se relèvera pas.