Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre sous le nom de
Flavie Engel, plus facile à prononcer pour une bouche française, ou plus
simplement sous celui de Flavie tout court, beaucoup plus facile encore,
était ce qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, et
elle n'était que cela.
Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent, et cependant
elle avait une certaine réputation.
Elle la devait, cette réputation, à l'étrangeté et à la bizarrerie qui
se montraient en elle.
C'était une Allemande de la Poméranie, née d'un père et d'une mère qui
l'un et l'autre étaient deux types de pure race; cette pureté de
race, ils l'avaient transmise à leur fille, et celle-ci, au milieu de
comédiennes françaises, frappait le spectateur le moins attentif par
ses yeux bleus, ses cheveux d'un blond pâle, et tous les caractères
constitutifs de la «Germaine». C'est déjà une raison de succès de ne pas
ressembler aux autres. A Berlin ou à Stettin, on ne l'eût pas regardée;
à Paris, on la remarquait.
Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en joignait une
autre, plus puissante: Allemande de naissance, elle avait cessé de
l'être par son éducation. De là en elle un curieux mélange de qualités
et de défauts disparates, jurant de se trouver ensemble, et qui,
précisément par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits
blasés, amoureux de ce qui sort du naturel.
Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de mère; son père,
qui était un excellent employé, comme le sont souvent les Allemands,
laborieux, exact, zélé, l'avait livrée aux soins d'une domestique par
malheur richement douée de tous les vices; de sorte que l'éducation que
la petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même, pour tout
dire, celle du ruisseau.
Dans son roman des _Liaisons dangereuses_, Laclos a peint une jeune
fille sage et innocente, que son amant prend plaisir à corrompre en
apprenant à son écolière naïve une espèce de «catéchisme de débauche.»
Sans savoir ce qu'elle dit, cette petite répète les monstruosités les
plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire, cet
homme, qui ne se plaît plus qu'aux choses bizarres, dit que rien n'est
plus drôle que l'ingénuité avec laquelle sa maîtresse se sert de la
langue qu'il vient de lui apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler
autrement: le contraste de la candeur naïve qui est en elle avec son
langage plein d'effronterie est tout à fait séduisant.
C'était une éducation de ce genre que Flavie s'était donnée, mais bien
entendu en sachant très bien «qu'on pouvait parler autrement,» et, comme
avec cela elle était restée enfant pour le visage, gardant des yeux
innocents, un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste, elle
produisait justement un effet de séduction provoquante, qui résultait du
contraste de son apparence naïve avec son langage plein d'effronterie.
Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon candide dont
elle récitait «son catéchisme de débauche.»
Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle:
--Est-elle drôle, cette Flavie!
Et ce mot était généralement accepté.
Les jeunes beaux des avant-scènes et de l'orchestre étaient assez
indifférents pour elle; mais, parmi les hommes qui avaient passé la
soixantaine, elle avait de zélés partisans. Il est vrai qu'ils ne la
défendaient pas ouvertement quand on l'attaquait, mais, à ces attaques,
ils répondaient par des haussements d'épaules ou des sourires discrets
qui en disaient long pour qui savait comprendre.
Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous, celui qui lui
témoignait publiquement le plus d'intérêt.
--Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n'était-il pas tout
naturel?
Si cette explication était accueillie par des sourires, il ne se fâchait
pas et riait lui-même.
--Je voudrais bien, disait-il.
En sortant de chez madame de Lucillière, il se rendit directement chez
Flavie, et, avec de longues circonlocutions, il lui expliqua ce qu'il
désirait, c'est-à-dire qu'elle prît des leçons de Lorenzo Beio.
A ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en riant aux
éclats.
--Des leçons, dit-elle; moi à mon âge, ah! zut!
--Mais, ma chère petite....
Et le baron se mit à développer tous les avantages qu'il y avait pour
elle à prendre de leçons de Beio. Cette idée lui était venue la veille
en l'entendant chanter. Évidemment, si elle voulait, elle pouvait
devenir une grande artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela.
Est-ce que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient pas
débuté dans des cafés-concerts?
Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête:
--C'est au nom de ton père que je te parle, dit-il.
Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, les bras croisés:
--Vous savez, dit-elle, ce n'est pas à moi qu'il faut la faire,
celle-là; bonne pour la galerie, la balançoire de la paternité. Et puis
là, franchement, est-ce que si mon pauvre bonhomme de père était encore
de ce monde, il ne vous casserait pas les reins, ô! monsieur la baron?
J'ose espérer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la fille de mon
père? Soyez franc pendant cinq minutes, si vous pouvez.
--Je veux en faire une grande artiste.
--Il fallait commencer par là, c'était peut-être possible; maintenant il
est trop tard; et à qui la faute?
--Il n'est jamais trop tard.
--Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que je ne m'y laisse
plus prendre. Pourquoi avez-vous eu l'idée de me faire donner des leçons
par Beio? Dites-moi la raison vraie.
--Pour que tu me donnes les nobles jouissances de l'art.
Elle se jeta de nouveau sur son canapé en riant de plus belle.
--Non, non! criait-elle; impayable!
Le baron vint s'asseoir près d'elle:
--Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un désir, qui est
de t'aimer plus encore, si cela est possible. Une seule chose peut faire
ce miracle: le talent.
--Ah! ça! je n'ai donc pas de talent?
--Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que tu en aies
davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu iras à l'Opéra-Comique, à
l'Opéra. Vois-tu l'affiche: _Débuts de mademoiselle Flavie Engel._ Cela
ne te dit rien.
--Après tout, pourquoi pas?
--Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent professeur,
qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'à présent tu as eu les succès
d'une petite fille, mais tu vas devenir une femme; avec l'âge, il te
faut d'autres succès, plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les
auras.
Elle parut réfléchir un moment; puis, s'appuyant sur son coude et
regardant le baron dans les yeux:
--Vous y tenez donc bien à ces leçons?
--Beaucoup, je t'assure.
--Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure?
--Comment! ce que je te les paye?
--Qu'est-ce qui aura à s'ennuyer, à travailler, à s'exterminer?
--Mais il me semble....
--Pour qui aurais-je tout ce mal?
--Pour toi.
--Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, comme vous dites.
--Sans doute, mais....
--Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance? Cher,
n'est-ce pas? Alors, payez.
Il fallut que le baron cédât; mais il se consola des exigences de Flavie
en se disant que Beio ne serait probablement pas long à parler, et que
par conséquent il n'y aurait pas trop de leçons à payer.
Ils tombèrent d'accord à cent francs.
Seulement, comme le baron n'aimait pas à jeter son argent par les
fenêtres, il voulut rattraper quelque chose sur ces cent francs.
--Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio.
Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son côté, avait le sens du
calcul très développé, et un crâniologiste eût remarqué chez elle une
forte saillie à l'angle externe de l'orbite, autrement dit l'organe des
nombres.
Une nouvelle discussion s'engagea.
--Tu comprends, dit le baron en tâchant de la prendre par la persuasion,
que si je demande moi-même à Beio de te donner des leçons, il me les
fera payer très cher, sous le prétexte que je suis un financier; tandis
que toi, tu es une artiste, il te fera un prix de faveur.
--Eh bien! je traiterai moi-même avec Beio comme si je payais de mon
propre argent; mais vous me rembourserez ce que j'aurai avancé.
Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop s'avancer
vis-à-vis de Beio, le décida à accéder à la demande de Flavie.
--Je fais tout ce que tu veux, dit-il.
--Ainsi vous payerez Beio?
--Tous les jours; seulement, comme tu es une espiègle capable de me
compter des leçons que tu ne prendrais pas, j'assisterai à ces leçons,
et je jugerai par moi-même de tes progrès.
Les choses étant ainsi convenues entre le baron et Flavie, celle-ci
traita elle-même avec Lorenzo Beio; mais, au premier mot, le maître de
chant l'arrêta.
Son temps était pris.
En réalité, l'idée de donner des leçons à mademoiselle Engel, du théâtre
des Bouffes, n'avait rien d'attrayant pour lui. Que ferait-il d'une
pareille élève? Il choisissait ses leçons et n'acceptait pas toutes
celles qu'on lui demandait, et puis, d'un autre côté, s'il n'était pas
en disposition de s'occuper de ses élèves anciens, ce n'était pas pour
en prendre une nouvelle.
Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait bien, et les cent
francs promis par le baron lui avaient inspiré une ferme volonté: elle
fit si bien qu'elle parvint à décider Beio.
Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque Beio y arriva pour
donner sa leçon.
Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu'elle avait à faire.
Le baron était installé sur un canapé, dans le salon.
--A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous fausse compagnie.
--Et pourquoi donc, petite fille?
Petite fille était un mot paternel dont il se servait en public.
--Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur.
Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation de Beio au
baron, du baron à Beio.
--Comment! s'écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo Beio? Mais j'ai
l'honneur de vous connaître; j'entends souvent parler de vous par la
meilleure amie de ma fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous
êtes le professeur.
Beio, sans répondre, s'inclina.
--Mes compliments, cher monsieur, continua le baron; vous avez dans
Carmelita une élève qui vous fait le plus grand honneur. Quel malheur,
n'est-ce pas, qu'une organisation si splendide soit perdue pour l'art!
Combien de fois en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que sa
place était sur la scène? Elle y eût été admirable, j'en suis certain:
avec sa beauté, avec son talent, elle aurait obtenu des succès
prodigieux. C'est, il me semble, un vif chagrin pour un professeur de
se dire qu'un pareil talent est ignoré; car qu'est-ce que la gloire des
salons! Et puis, quand elle sera mariée, chantera-t-elle? Le monde, la
famille, lui en laisseront-ils la possibilité?
Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si elle n'était pas
prête à commencer.
--Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour moi. J'ai bien
souvent assisté aux leçons de cette petite fille; elle est habituée à
moi.
Dans un moment de repos, le baron revint au sujet qui le préoccupait.
--Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse mademoiselle
Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, charmant garçon.
Beio répondit qu'il ne connaissait pas le colonel.
--Fâcheux, très fâcheux. Je suis sûr que quand vous aurez fait sa
connaissance, vous regretterez moins de perdre votre élève. Il me semble
que ce soit l'homme destiné par la Providence à devenir la mari de
Carmelita, comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre.
L'Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre, en lançant de
temps en temps des regards furieux au baron, que celui-ci paraissait ne
pas voir, mais qu'il remarquait très bien.
--Cependant seront-ils heureux? continua le baron, ne craignant pas de
mettre une certaine incohérence dans son discours; c'est ce que je me
demande. L'apparence est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des
choses, on aperçoit des causes de trouble.
Comme Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le baron insista.
--Parfaitement, des causes de trouble, on peut même dire de division.
Cela est sensible pour qui connaît la vie. Aussi ce mariage
m'inquiète-t-il jusqu'à un certain point. J'aurais su qu'il devait se
faire, que j'aurais assurément présenté mes doutes et mes observations,
avant qu'il fût décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel.
Mais à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien? Ce
mariage est arrêté; ce ne sont pas des observations qui maintenant
pourront l'empêcher, d'autant mieux qu'il est vivement désiré des deux
côtés.
Beio s'était rapproché du baron, montrant pour la première fois qu'il
s'intéressait à ce qu'il entendait; mais ces derniers mots le firent se
retourner vers Flavie, qui, elle, écoutait attentivement le baron, se
demandant ce que signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient,
car ce n'était assurément pas un simple bavardage.
--Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux côtés, poursuivit
le baron, et c'est là ce qui me ferme la bouche. Le colonel aime
passionnément Carmelita, et cette passion s'explique: Carmelita est si
belle! D'autre part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du
colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est si riche! Le
prince voulait un roi pour sa nièce: il a trouvé mieux, car le royaume
du colonel Chamberlain n'a rien à craindre des révolutions.
Le baron s'arrête, et s'adressant à Flavie:
--Excusez-moi, chère petite fille; je vous fais perdre votre temps, je
bavarde, et j'oublie que ce temps est précieux. Travaillez, mon enfant,
je vous prie; si je vous interromps encore, mettez-moi à la porte.
Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques paroles qui
se rapportaient à la leçon même.
--Très bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur Beio! Je n'en
dirais pas autant pour une Française; mais cette petite fille est
Allemande, et, grâce à Dieu, les Allemands sont autrement organisés pour
la musique que les Français.
Cette observation arriva à propos pour rendre un peu d'espérance au
professeur, qui se disait déjà qu'il n'avait rien à faire avec une
pareille élève. Le baron avait peut-être raison, c'était une Allemande,
et, comme il partageait pleinement l'avis du baron sur le sentiment
musical des Français, il se raccrocha à cette branche: il fallait voir,
et ne pas renoncer dès la première leçon.
Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en même temps que lui
et l'accompagna jusque dans la rue.
Précisément sa voiture était à la porte, l'attendant.
-De quel côté allait M. Beio?
Justement le baron avait besoin dans ce même quartier, et il força le
professeur à prendre place dans sa voiture. En chemin, il ne parlât que
musique, et il en parla bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut
seulement quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques mots
personnels dans cet entretien.
--Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous demande de ne pas
lui dire que j'assiste aux leçons de Flavie; le monde est si méchant et
si facile à tout mal interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur
mon assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne veux pas
qu'un soupçon, si léger qu'il soit, puisse effleurer l'esprit de ma
fille, une ange, monsieur, une ange.
Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de ses leçons au
prince Mazzazoli.
Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron Lazarus y assista,
trouvant toujours moyen de parler de son cher ami le prince Mazzazoli
et de son autre ami, non moins cher, non moins excellent, le colonel
Chamberlain.
Ses discours n'étaient guère que des répétitions, de celui qu'il avait
tenu au maître de chant, la première fois qu'il l'avait rencontré;
seulement il mettait un peu plus de précision dans ses paroles, surtout
en ce qui touchait la rupture de ce mariage.
--Ah! si on pouvait l'empêcher. Bien certainement ce serait pour le
bonheur de l'un comme de l'autre. Mais comment?
Et alors, se conformant aux instructions de madame de Lucillière,
il insistait sur les impossibilités qu'il y avait à cette rupture:
l'intérêt du prince, l'amour du colonel.
Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités, voyant
chaque jour, comme il le voyait, l'empressement que de part et d'autre
on mettait à accomplir ce mariage.
Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer à de grands
efforts d'imagination; il lui suffisait de rapporter ce qu'il remarquait
et chez le prince et chez le colonel.
Car jamais il n'avait été plus assidu dans l'une et dans l'autre maison.
Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même plusieurs fois par
jour.
Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi souvent.
C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que le colonel
préparait pour sa fiancée, avec une générosité qui rappelait la
prodigalité orientale.
C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement fixée pour le
mariage serait forcément retardée pour l'accomplissement de certaines
formalités. Le père de Carmelita, le comte Belmonte, était mort en
Syrie, où il avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait
trouvé que le choléra; son acte de décès n'était pas régulier, et il
fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la distance, demandait
des délais, et, d'un autre côté, par suite du bon ordre qui règne dans
les pays administrés par les Turcs, présentait des difficultés.
En même temps qu'il fréquentait le prince et le colonel, le baron, ne
s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, auprès des uns et des
autres, les recherches qui pouvaient lui fournir des armes nouvelles.
Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage de
mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain.
Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.
Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux, étaient remplis
de joie par ce mariage, et, bien entendu, ils n'auraient rien fait, rien
dit pour l'empêcher.
Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, ils blâmaient
bien ce mariage, ils en riaient bien, mais c'était tout.
Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs trouvaient que
Carmelita était assez belle pour qu'on fît la folie de l'épouser.
Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston de Pompéran.
Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer ce mariage:
--C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit Gaston; au
moins Carmelita est du monde. Je vous avoue que j'ai eu une belle
peur quand le colonel a rompu avec la marquise; j'ai cru qu'il allait
retourner à sa petite cousine, ce qui était indiqué, et la prendre
pour femme. C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis
reconnaissant à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez-vous le colonel
Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg Saint-Antoine!
Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas cela.