Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à l'étourdie l'arme que le
hasard avait mise entre ses mains.
Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers le mariage
de Carmelita, il était sage de voir dans quelle mesure on pouvait user
de son concours; et le mieux semblait-il était de se concerter avec la
marquise.
Il l'alla donc trouver.
Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le baron Lazarus
demandait à la voir, le marquis était avec elle.
--Vous recevez cet homme? dit-il.
--J'ai besoin de lui.
--Ah! c'est une raison.
--Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions il a pour les
recherches policières; je désire l'employer conformément à son talent.
--Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison suffisante;
pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui, Dieu merci! je me prive
volontiers de sa visite. Au revoir.
Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron entrait par une
autre.
--Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière en indiquant
un siège au baron à une assez grande distance de celui qu'elle occupait.
--En avons-nous beaucoup devant nous?
--Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour ne rien risquer dans
trop de hâte.
--Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant de rien
entreprendre, que je viens vous soumettre quelques petits renseignements
que j'ai eu la bonne fortune d'obtenir.
Alors il raconta simplement, modestement, comme il convient à un homme
qui a le sentiment de sa valeur, la conversation qu'il avait eu la
chance de surprendre entre Carmelita et un inconnu.
--Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, sans quoi cette
conversation ne peut pas nous être d'une grande utilité.
--Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: Lorenzo Beio.
--Le maître de chant de Carmelita!
--Lui-même.
--Mais alors?...
--Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empêcher ce
mariage? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander.
--Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre Carmelita dans
l'esprit du colonel. Il ne veut pas que Carmelita épouse le colonel
Chamberlain; nous, de notre côté, nous ne voulons pas que le colonel
Chamberlain épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant
seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que nous, sans son
secours, nous l'empêchions par un moyen différent du sien. Mais il
est bien certain que si, au lieu d'agir séparément, nous agissions
collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il
faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de
Lorenzo Beio.
--On pourrait peut-être le lui acheter.
--La négociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas à vendre,
et, en tout cas, elle serait pour celui qui s'en chargerait bien
compromettante, surtout s'il y était répondu par un refus.
--En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait avoir aux mains
quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel,
pourrait l'éclairer.
--Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur; sans doute, c'est une
arme, mais elle n'est pas toujours sûre, vous devez en savoir quelque
chose. Dans le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui
dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle Belmonte avec le
colonel Chamberlain; moi, je veux aussi empêcher ce mariage. Vous avez
un moyen pour cela, je le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous
aiderai.» Comment accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons pas
à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation l'est
aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; vous n'avez qu'à marcher
d'accord. Mais, s'il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour
refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce
mariage,--souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans
secours étranger; elle veut faire le mal, mais elle veut être seule à le
faire; si elle voit celui qu'elle poursuit entouré de plusieurs ennemis,
elle lui vient souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner
contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer seule.
Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible qu'il tienne à
vider sa querelle avec Carmelita en tête à tête.
--Peut-être aime-t-il surtout le tête-à-tête, dit le baron en riant d'un
gros rire.
Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité, elle continua:
--Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir à la charge près
de lui, et nous aurons le désagrément de voir un moyen qui pouvait nous
être utile nous échapper. Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder.
Vous intéressez-vous toujours à la petite Flavie, du théâtre des
Bouffes?
--Je ne vois pas en quoi cette question touche notre affaire.
--Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre; soyez certain que
je ne vous adresse pas cette demande pour savoir vos secrets, ni ceux de
mademoiselle Flavie.
--Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. Cette enfant
était la fille de mon caissier, elle restait orpheline sans fortune et
sans métier; on disait qu'elle était jolie. Je me suis occupé d'elle
pour ne pas la laisser exposée aux tentations de la misère.
--Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes?
--C'est bien naturel.
--Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit tous les jours,
et je savais ce que vous venez de me raconter; seulement ce que je ne
sais pas et ce que je vous demande, c'est si vous avez continué à vous
occuper de cette jeune fille depuis, qu'ayant un métier, elle n'est
plus, comme vous dites, exposée aux tentations de la misère. Car elle
n'y est plus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue hier au Bois dans un
petit coupé, qui ne sent pas du tout la misère.
--Je la vois quelquefois.
--Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez?
--J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.
--Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en mépris
l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces sentiments de
reconnaissance et vous serez écouté?
--Je le pense.
--Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra accroître encore cette
reconnaissance déjà si grande.
--J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous voulez arriver.
--Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise que cette petite
Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux ou trois fois, et c'est ce que
ces messieurs appellent une grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait
de la prose, sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent,
son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre tant qu'elle peut,
sa taille qui se tortille, enfin elle chante avec tout ce que la nature
lui a donné,--une seule chose exceptée, la voix;--il est vrai que de
ce côté la nature lui a été assez avare. Eh bien! il faut que vous lui
donniez ce qui lui manque.
--La voix? moi!
--Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré tous vos mérites,
vous n'avez peut-être pas ceux d'un maître de chant; mais Lorenzo Beio,
qui les possède, lui, ces mérites.
Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, car bien
qu'il professât le plus profond mépris pour madame de Lucillière, il
ne pouvait pas ne pas admirer une combinaison si bien trouvée, alors
surtout que cette combinaison devait lui profiter.
--Je comprends, s'écria-t-il, je comprends.
--Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo Beio pour
professeur à Flavie? Sans doute vous pourriez tout aussi bien le donner
à Ida?
--Oh! ma fille!
--Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas mêler une fille
comme mademoiselle Ida....
--_Sie ist eine engel._
--_Ja, ja_, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien à fond que
d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle; tandis que, par
l'entremise de Flavie, les choses se font sans que vous y mettiez la
main. C'est Flavie qui demande des leçons à Beio, et rien n'est plus
naturel. Beio a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand
sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons qu'il donne
ont pour but de former des chanteurs et des chanteuses de théâtre.
Flavie qui est une chanteuse de théâtre,--au moins elle peut
le croire,--ne veut pas rester aux Bouffes, elle veut passer à
l'Opéra-Comique ou à l'Opéra,--on a vu des exemples de cette ambition
chez de simples grues;--elle s'adresse à Beio pour lui demander des
leçons. Vous allez la voir quelquefois chez elle, n'est-ce pas?
--Quelquefois.
--Plusieurs fois par semaine?
--Oui, souvent.
--Tous les jours?
--Je la vois souvent, mais pas régulièrement.
-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours.
Oh! bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux leçons. Rien n'est
plus légitime. Vous vous intéressez à cette petite fille de votre
caissier, vous désirez qu'elle cultive son talent pour n'être pas
exposée aux tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses
leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette conduite; elle
vous fera honneur.
--Il est certain qu'il n'y aura rien à dire.
--En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en temps du colonel
Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel
puisque vous êtes l'ami du marié et de la mariée. Je crois que tout
d'abord il sera bon que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce
mariage, afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. Ce sera
peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant
principalement sur la certitude où vous êtes que rien ne peut
l'empêcher. Sans doute, tout mariage qui n'est pas conclu peut se
rompre; mais, pour que cette rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il
soit ardemment désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se
rencontre dans celui-là: par intérêt, mademoiselle Belmonte le veut; par
amour, le colonel le désire non moins vivement.
--Parfaitement.
--Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister. Il arrive un
moment,--ah! nous n'avons pas besoin de nous presser; la veille il sera
temps encore;--il arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du
moyen dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand
même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se fasse pas et que vous
pouvez l'empêcher; il pense qu'en réunissant vos deux actions, la vôtre
et la sienne, vous serez plus puissants: il vous livre son moyen.
Naturellement vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»; on
agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit
visible: ce que vous devez désirer... en vue de l'avenir.
Le baron se retira en pensant que la marquise n'était vraiment pas
sotte.
Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!
Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer une pareille
combinaison, et encore sans paraître y toucher.
Quelle Babylone que ce Paris!