Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince Mazzazoli, madame
de Lucillière avait éprouvé pour le colonel Chamberlain une véritable
tendresse et elle l'avait aimé, au moins comme elle savait, comme elle
pouvait aimer.
Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet amour puisse
être aux yeux de certaines personnes, il n'en est pas moins vrai qu'elle
s'était faite pour madame de Lucillière, qui écrivait ces lettres sans
aucun scrupule, et qui cependant aimait sincèrement «son Huron.»
Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore moins
l'aimait-elle fidèlement.
L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable,
incompréhensible, cependant madame de Lucillière était ainsi.
Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât encore, elle ne
voulait point écarter Carmelita ou Ida pour prendre leur place.
Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien ne pourrait
le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté les soupçons d'un amant
qui pouvait à juste droit se montrer jaloux.
Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher le colonel à
Carmelita et à Ida.
C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord il avait quelque
chose d'extraordinaire, qui amusait son esprit.... Une fille du faubourg
Saint-Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela était drôle,
original et romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux
yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait
pas: «Le colonel Chamberlain a quitté madame de Lucillière pour épouser
la belle Carmelita;» on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par
madame de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que son père
mourant lui avait demandé de prendre pour femme.»
Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière, prise à une
meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle avait éprouvé pour cette
petite fille une réelle sympathie, et elle voulait faire son bonheur.
Évidemment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune
à part, elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer.
Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne fée, et madame de
Lucillière voulait se donner cette satisfaction.
D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le mal. Pour
elle, ce serait un bonheur complet, si elle réussissait.
Mais réussirait-elle?
Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le rôle qu'elle
lui avait confié!
Les moyens à employer pour rompre ce mariage qu'on lui annonçait comme
arrêté, le baron Lazarus ne les voyait pas en sortant de la loge de
madame de Lucillière.
Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien trouver quelque
chose avec la réflexion.
En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il ne se lançait
jamais dans une affaire avant d'en avoir examiné le fort et le faible.
Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent, assis dans son
fauteuil, écouter la musique de _Robert_, ne se doutèrent pas des idées
qui roulaient dans sa tête.
Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de plus.
--Voyez donc le baron Lazarus!...
--Je croyais qu'il espérait faire épouser la blonde Ida par le colonel
Chamberlain?
--S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne lui était pas
bien cher, car il paraît tout à fait indifférent à l'annonce du mariage
du colonel et de la belle Carmelita.
--Évidemment il ne pense qu'à la musique.
A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer ces paroles, se
pencha contre son voisin.
Robert éperdu, venait de langer son cri désespéré:
--Si je pouvais prier!
--_Tief eingreifende musik!_ dit le baron.
--Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable.
Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous et donnant de
cordiales poignées de mains à ses amis.
Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains derrière le dos,
donnant un coup de tête affectueux à ceux qui le saluaient.
Le lendemain de bonne heure le baron se présenta à l'hôtel Chamberlain,
et, comme on ne voulait pas le recevoir, il força la porte pour arriver
jusqu'à son ami, son cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à
féliciter, à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.
--Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous et elle, chacun de
votre côté, deux puissances, deux forces de la nature: vous par la
fortune, elle par la beauté. Vous deviez donc vous allier un jour,
c'était écrit, et laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez
un devoir social.
Puis il développa longuement ce compliment philosophique avec des
considérations un peu obscures peut-être, mais en tout cas très
profondes.
--Quelle femme était plus digne de la fortune que Carmelita! Il n'en
voyait pas. On pouvait dire qu'elle était née pour les diamants et les
pierreries, et c'était un bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la
nature, que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage,
cette loi d'harmonie eût été violée: il se fût trouvé des contre-sens
entre la femme et la position. C'était pour briller, pour éblouir, que
la Providence l'avait créée, et, s'il elle n'avait point été sur un
piédestal, elle eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle
aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner à celui-ci
les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu.
Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car, après la nuit
qu'il venait de passer, il n'était pas disposé à la patience. Mais le
baron était un homme qui ne se laissait pas démonter, quand il avait
enfourché un dada.
Il tenait à prouver que Carmelita n'était qu'une belle statue, bonne à
parer de bijoux et de pierreries, qui donnerait à son mari toutes les
satisfactions de la vanité mondaine, sans rien autre chose, et il
poursuivait sa démonstration assez habilement, sans rien dire de
blessant, au moins d'une façon directe.
Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le colonel à propos de
son mariage, il voulait encore le prier à dîner pour le lundi suivant:
il s'agissait de fêter son propre anniversaire, et la fête ne serait
pas réussie, si le colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami,
ne l'honorait pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne
viendrait-il pas pour le père? Et puis, au moment de ce mariage, il
fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent après
d'une façon suivie et intime, il ne serait pas mauvais pour Carmelita de
voir souvent Ida, qui serait quelquefois de bon conseil et qui en tout
cas, par sa simplicité, serait de bon exemple.
Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand même, c'était
aussi un homme qu'on ne pouvait pas refuser.
Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation à dîner.
Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations auprès du
prince Mazzazoli.
En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne savait pas trop
ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce qui était quelque chose.
Il cherchait, il guettait.
En regardant, en écoutant, en apostant des gens habiles dans l'art de
regarder et d'écouter, il devait bien, pendant ces trois semaines,
découvrir un indice sur lequel il pourrait bâtir son plan d'attaque. Si
le prince possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve, la
comtesse n'était pas très-forte, et le colonel était assez ouvert pour
ne rien cacher.
La première chose à faire, c'était d'être près d'eux, prêt à profiter
des occasions qui se présenteraient ou qu'on provoquerait, si elles
tardaient trop à naître spontanément.
Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées; mais avant de monter à
l'appartement du prince, il voulut demander quelques renseignements au
concierge, on apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres,
les petits aussi bien que les grands.
Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la conversation:
c'était un personnage digne, qui ne se familiarisait pas avec le premier
venu. Le baron n'en put rien tirer, si ce n'est que le prince était
sorti avec la comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que
mademoiselle Belmonte était seule.
Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita seule, il la ferait
plus facilement parler et peut-être pourrait-il tirer quelque chose de
sa naïveté.
En arrivant à la porte de l'appartement; le baron la trouva
entre-bâillée.
Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que cela signifiait.
Comme il se posait cette question, il entendit un bruit de voix dans
l'intérieur de l'appartement, arrivant jusqu'au palier par les portes
restées ouvertes.
Une de ces voix était celle de Carmelita, qu'il reconnut facilement;
l'autre était une voix d'homme qu'il ne se souvenait pas d'avoir
entendue.
On parlait sur le ton de la colère et de la dispute.
--Je vous dis que j'empêcherai ce mariage, criait la voix d'homme avec
fureur.
--Vous ne ferez pas cela, répliqua Carmelita avec moins d'emportement.
--Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je vous en donne ma
parole; réfléchissez à ce que je vous dis, vous êtes prévenue. Adieu.
Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant, le baron monta
rapidement quelques marches de l'escalier, comme s'il se rendait à un
étage supérieur.
Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement du prince et la
referma derrière lui avec fracas.
Le baron s'était à demi retourné, mais il ne connaissait pas celui qui
venait de tirer cette porte: c'était un homme de quarante-cinq ans
environ, à barbe noire très-épaisse lui couvrant le visage ne laissant
voir qu'un nez proéminent et deux yeux ardents; il était vêtu
simplement, mais convenablement.
Le baron descendit derrière lui, pour demander au concierge quel était
cet homme.
Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge ne connaissait
peut-être pas cet homme, ou que le connaissant il ne voudrait peut-être
pas plus parler maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants
auparavant.
Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet inconnu.
Marchant derrière lui, il l'étudiait et il était à peu près certain de
ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa tête; il le voyait de
dos; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait sans confusion possible.
Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui résulte de la
colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et, par les Champs-Élysées,
il se dirigeait vers l'intérieur de Paris, sans se retourner et sans se
douter assurément qu'il était suivi.
Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la rue
Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdît de vue.
Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et l'entrée étaient
couvertes d'écussons et d'enseignes de commerçants, il entra dans cette
maison.
Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé les écussons, se
dirigea vers la loge du concierge.
--Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de voir rentrer? dit-il
poliment en ôtant son chapeau.
Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson.
--Non, monsieur, répondit le concierge; c'est M. Lorenzo Beio.
Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand était ou n'était
pas chez lui, le baron se retira.
Ainsi l'homme qui pouvait empêcher le mariage du colonel était Lorenzo
Beio, le maître de chant de Carmelita, dont il avait souvent entendu
parler.
Cela suffisait pour ce jour-là, plus tard, on verrait comment tirer
parti de ce renseignement.
Et aussi comment utiliser ce nouvel allié.
X
En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première visite qu'il
ferait, serait pour son oncle et sa petite cousine.
Ils étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait son mariage
et les invitait à y assister.
Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent ce projet.
S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne serait pas cruauté
d'aller annoncer à cette pauvre petite un mariage qui la désolerait?
Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était impossible de le
lui cacher; mais ce n'est pas du tout la même chose d'apprendre une
pareille nouvelle par hasard, ou directement de la bouche même de celui
qui se marie.
Décidément il valait mieux ne pas aller les voir; il écrirait.
Et, le coup porté par une lettre,--s'il était vrai que son mariage dût
porter un coup à Thérèse,--il irait faire sa visite.
Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre,--car il ne l'oubliait pas,
et comme toutes les lettres retardées qu'on doit écrire et qu'on n'écrit
pas, celle-là s'imposait souvent à son esprit pour le relancer et le
tourmenter,--un domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain
demandait à le voir.
Il descendit vivement au premier étage et courut à son oncle, les mains
tendues.
--Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel.
--C'est pour cela que je me suis dépêché de venir vous demander à
déjeuner, si je ne vous dérange pas.
--Jamais, vous le savez bien. Nous déjeunons donc ensemble.
--En tête-à-tête, n'est-ce pas? comme la dernière fois.
--Vous avez à me parler?
--Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me dire?
Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au colonel. Pourquoi
son oncle se doutait-il qu'il voulait l'aller voir? et pourquoi aussi
avait-il tenu à prévenir cette visite?
Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant à son oncle:
--Ma petite cousine va bien, j'espère?
--Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fièvre.
Thérèse souffrante: qui causait cette fièvre?
Il y avait une autre question que le colonel avait sur les lèvres et
qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; cependant il se
risqua, sachant combien vivement le sujet auquel elle se rapportait
préoccupait et tourmentait son oncle.
--Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon cousin? dit-il
enfin, se servant du mot «mon cousin» pour atténuer ce qu'il pouvait y
avoir de pénible pour son oncle dans cette interrogation.
--Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour mon égoïsme de
père. On renonce à poursuivra l'affaire; les présomptions du juge
d'instruction ne reposant sur rien de précis. On ne trouve pas de
preuves, votre assassin a emporté le nom de ses complices dans sa tombe,
et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, décidément
introuvable, il n'y a pas de charges contre celui que vous appelez votre
cousin; il peut rentrer en France.
A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner était prêt; ils
passèrent dans la salle à manger, où le couvert était mis comme le jour
où il avait été question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel,
c'est-à-dire que la table était servie de telle sorte qu'ils n'auraient
pas besoin de domestiques autour d'eux, et qu'ils pourraient causer
librement, en tête-à-tête, comme l'avait demandé Antoine.
Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette, il commença
par se verser un plein verre de vin; puis, emplissant aussi le verre de
son neveu, il regarda un moment le colonel en souriant:
--Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire à votre
mariage, mon cher Édouard.
--Vous savez?...
--Eh oui! je sais. A votre santé, mon neveu, et à la santé de ma nièce,
que je ne connais pas, mais qui, j'en suis certain, doit être digne de
vous, et qui vous donnera le bonheur que vous méritez.
--Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon mariage?
C'est-à-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est Thérèse.
--Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante,
n'est-ce pas?
--Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la connaîtrions pas
encore, si elle avait été seule à l'apprendre. Était-ce cette annonce
qui avait donné la fièvre à Thérèse? Il était impossible de poser des
questions directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de
procéder avec ordre, surtout avec patience.
--Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant, il
rapporta un journal, et, comme le souper n'était pas tout à fait prêt,
en attendant il se mit à lire ce journal. Tout à coup il pousse une
exclamation qui nous fait lever la tête à tous: Thérèse, Denizot,
Sorieul et moi. Nous le regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si
extraordinaire dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions rien:
Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure; moi, parce que chaque fois
que je lis les journaux, j'ai peur d'y trouver le nom de quelqu'un que
vous connaissez. Sorieul voulut même prendre le journal, mais Michel
ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui concerne votre neveu
Édouard.»
«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon cousin Édouard se
marie?» interrompit Thérèse. Vous pensez si à ce mot il y eut des
exclamations; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C'était
vrai: je vis que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, nièce du
prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli
avaient joué un rôle dans l'histoire des républiques d'Italie, et il en
eut pour un moment à nous citer les livres qui parlaient des ancêtres
de votre future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me
traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris votre mariage
avant tout le monde? Je lui posai ma question, et elle me répondit
qu'elle avait lu le matin même cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as
lue ce matin, et tu ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà
qui est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me fâchai
point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait tu cette nouvelle,
qui pour nous tous était cependant intéressante.» J'ai pensé que mon
cousin viendrait nous l'annoncer lui-même et qu'il serait fâché de voir
qu'il avait été prévenu.--Pendant le souper, il ne fut question que de
votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui ne dit rien du
tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; il se mit à la gronder,
parce qu'elle lisait le _Sport_, disant qu'une fille dans sa position
ne devait pas s'intéresser aux courses de chevaux, et là-dessus il
prétendit que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant aux
courses du bois de Boulogne.
--Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle?
--Assurément non, c'est une idée comme il en pousse dans la tête de
Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison des choses et qui la trouve
plus ou moins bien. Enfin Thérèse ne répondit rien, et la discussion
finit. Après le souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse;
j'avais un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre, tandis que
Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès de ma table. Mais je
n'étais pas en train, les idées ne me venaient pas, et je ne pouvais
même pas trouver mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me
tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que vous aviez bien
voulu venir avec nous au _Moulin flottant_ pour entretenir Thérèse de
mon projet, j'ai été condamné à un mois de prison? Le gouvernement,
après avoir provoqué le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger
et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie, a été pris de peur
lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait jamais rien de commun entre
nous et lui. Vous me direz qu'il a été bien longtemps à faire cette
découverte: cela est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a
été éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on m'a envoyé
en police correctionnelle, et j'en ai eu pour un mois. Ce que le
gouvernement favorisait la veille était devenu, du jour au lendemain,
coupable. Il y a comme cela des coups de lumière qui éblouissent
subitement tout le monde: le chef de l'État, les ministres, les juges.
Par une chance remarquable, le jour même où je sortais de prison,
Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à trois mois.
--Sorieul!
--Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait
toujours qu'il écrirait les grandes idées qu'il roulait dans sa tête
quand le moment serait venu. Il s'est enfin décidé, il a écrit une
brochure portant pour titre: _Les Césars par un César_. C'était une
critique de la Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine
d'allusions, que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un peu plus,
Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais toujours redouté, vous
devez vous en souvenir. Voilà pourquoi je dis que ça été une chance que
Sorieul entrât en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui
avait failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la prison,
j'entends la prison politique, n'a jamais guéri personne. Ce n'était
pas parce que les tribunaux m'avaient condamné qu'ils m'avaient fait
renoncer à la lutte: j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre
organisation en l'étendant, et en ce moment je suis sous le coup de
nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais
de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi
jusqu'à la fin de l'Empire ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux.
Vous me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est pas
mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas un accident.
J'étais donc exposé à voir se réaliser mes craintes: Thérèse seule, car
Sorieul est exaspéré et lui aussi ne tardera pas à se faire condamner de
nouveau. La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de faire
une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me donnait une ouverture.
Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la
suppliant de se décider enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant
longtemps elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une
violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me décourageai pas,
j'insistai, et toute la soirée se passa dans cette lutte. Enfin elle
céda.
--Ah! elle a consenti!
--Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; mais enfin elle
a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà pourquoi vous m'avez vu
arriver la figure joyeuse. On peut m'envoyer en prison; j'espère bien
que Thérèse ne m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et
qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à votre mariage; ne
boirez-vous pas à celui de ma fille, mon neveu?
Il devait épouser Carmelita.
Thérèse consentait à devenir la femme de Michel.
Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux,--puisqu'il n'y avait
pas moyen qu'elles fussent autrement.
--Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au vôtre, mon oncle!
Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commencé, au moins
pour le colonel, tranquillisé dans sa conscience.
--Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine pour tantôt, dit le
colonel à son oncle lorsque celui-ci se leva pour se retirer; je tiens
à lui prouver qu'elle avait deviné juste en pensant que je voulais
moi-même vous faire part de mon mariage.
--Et qu'appelez-vous tantôt?
--L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je vous demanderai
de partager ce souper avec vous.
Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait plus la même
gêne à aller rue de Charonne; et puis elle connaissait son mariage, il
n'aurait donc pas à le lui annoncer.
Il arrivé un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas sans une
certaine émotion qu'il monta l'escalier de son oncle.
Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il poussa la porte
et entra.
L'atelier était désert et sombre, il se dirigea vers la cuisine.
Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois qui tomba et fit
du bruit.
--Qui est là? demanda une voix, celle de Thérèse.
Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse parut tenant une
lampe à la main.
--Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle.
C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il lui sembla
qu'elle ne le jetait pas avec le même éclat joyeux.
Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de l'autre sans se
parler.
Enfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la sienne.
Son aspect était en accord avec son accent: très pâle, avec les yeux
ardents.
Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, comme elle avait
posé sur la table la lampe, dont l'abat-jour était posé très bas, il la
voyait mal et seulement dans l'ombre.
--Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle; mais il m'a envoyé un mot
pour m'avertir que vous veniez souper avec nous, ce qui est bien aimable
à vous. Alors, apprenant cela, Denizot a voulu vous servir un souper
digne de vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle Sorieul
n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis seule.
Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer Michel; cependant,
en regardant sur la table qui était mise, il vit six couverts, ce qui
indiquait que Michel devait souper avec eux.
--Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je vous remercie de
n'avoir pas douté de moi.
--Comment aurais-je douté de vous, mon cousin! vous nous avez toujours
témoigné une grande amitié.
--Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à Paris que
depuis deux jours, et je ne sais comment cette indiscrétion à propos
de... (il entassait les mots avant que d'arriver à celui qui était
décisif), à propos de ce mariage, a pu être commise.
Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva la tête vers
le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet que ce mot avait
produit sur elle.
Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite:
--En même temps, mon oncle m'a communiqué une nouvelle qui le rend bien
heureux, celle de votre mariage.
--Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me marie, je me
suis rendue aux désirs de mon père. Vous a-t-il dit quelles étaient ses
craintes et dans quelle position il se trouvait?
--Il me l'a dit.
--J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude à mon égard, et,
puisque mon mariage doit le rassurer, je me marie.
--Vous êtes un brave coeur, ma chère cousine, une bonne et tendre fille.
--Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'étais, je
n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter mon père, qui
souhaitait si ardemment de me voir mariée.
De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer
difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que dire, il n'osait
même pas la regarder.
Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première.
--Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous m'avez fait vous
raconter, quand vous m'avez demandé de vous expliquer quel mari je
prendrais: je voulais qu'il m'aimât comme je voulais l'aimer, et je
disais, n'est-ce pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais
pas en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand on est petite
fille! comme on bâtit des châteaux qui sont peu solides!
--Oui, je me souviens, dit-il.
--Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas, c'est la poésie,
ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se marie parce qu'on doit se
marier, et l'on peut être une honnête femme, je pense, une bonne mère,
sans ces sentiments extraordinaires. Le pensez-vous aussi?
Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car la gêne qu'il
éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait plus pénible, et sa
conscience était moins ferme.
--Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais pour...
Michel; il a toujours été pour moi un camarade, un ami, un frère, et il
sera désormais un mari. Je ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un
plus digne, et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse. Je
voulais des ailes à l'existence que je rêvais; mais c'est peut être sur
la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible en ce monde. Il
croit que je pourrai le rendre heureux, je m'y appliquerai de tout mon
coeur.
La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait à la gorge et
l'étouffait.
C'était Denizot qui rentrait, chargé d'un immense panier.
--Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ça ne se fait pas, ces
choses-là; les grands cuisiniers veulent être prévenus au moins
vingt-quatre heures à l'avance, vous n'allez pas trouver un souper digne
de vous.
--Q'importe, mon bon Denizot?
--Comment, qu'importe! et ma gloire?
Puis, donnant une poignée de main au colonel:
--Comme homme, je suis joliment content de vous voir; mais comme
cuisinier, vous savez, je suis vexé. Avez-vous faim?
--Pas trop.
--Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier, j'en suis bien
aise.
Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles qui
étaient entassées dans son panier.
Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel.
Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune ouvrier montra une
physionomie ouverte et souriante; ses yeux semblaient moins enfoncés et
moins sombres.
Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, de sa
santé.
Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et contrainte
que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se faire violence pour
répondre convenablement quelques mots aux questions qui lui étaient
adressées.
Le souper était servi sur la table.
Antoine invita son neveu à s'asseoir.
--Prenez la place de votre père, mon neveu.
A ce moment, Sorieul fit son entrée.
Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût souper avec eux;
en l'apercevant, il poussa des exclamations joyeuses.
Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d'Antoine et vidé les
poches de son habit pleines de livres, de papiers, de journaux, de
brochures, il accapara la conversation.
--Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie; ainsi, sans se
douter le moins du monde qu'il verrait le colonel le soir même, il
s'était occupé de lui pendant toute la journée.
--De moi?
--De vous incidemment, c'est-à-dire de votre nouvelle famille, de celle
dans laquelle vous allez entrer, des princes Mazzazoli et du rôle qu'ils
ont joué dans l'histoire. Je me rappelais très bien avoir vu leur nom
dans Sismondi, mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait été
leur rôle.
Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse Mathilde, de la
guerre du sacerdoce et de l'empire, des Guelfes, des Gibelins, de la
maison d'Este et de celle des Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini.
Pignotti, Quinet.
Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait voulu
l'arrêter.
La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le colonel se
retira, Michel voulut l'accompagner pour l'éclairer.
Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite lampe sur une
marche; puis, tendant la main au colonel:
--Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander
votre amitié? Vous ne m'avez peut-être pas trouvé toujours très poli
avec vous, et j'ai à me reprocher d'avoir mal accueilli vos bons
procédés; je vous en fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis
je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre parent,
puisque je serai le mari d'une femme à qui vous avez témoigné toujours
une grande amitié. Je vous jure que je la rendrai heureuse.
Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant.
--La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle acceptait, et
cependant elle l'épousait. Quelle vie aurait-elle?
Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même.
--Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle vie serait la
sienne?