--Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes? demanda madame de
Lucillière. Oui, n'est-ce pas? et je comprends, hélas! que vous ne les
ayez pas oubliées, ayant eu la faiblesse de croire qu'elles étaient de
moi. Ces lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous
m'avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant l'écriture de ces
lignes imprimées sur ce buvard et les comparer à celles que je viens de
tracer sur ce papier? Comparez, regardez.
Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaçait devant les yeux,
il la regarda elle-même.
--Où je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est là ce que vos
yeux demandent? A ceci; nous avons été l'un et l'autre victimes de gens
qui voulaient rompre notre liaison, et vous, vous avez été leur dupe.
Comment avez-vous pu vous laisser tromper de cette façon grossière?
Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire votre amour?
C'est ce que je me demande, et la seule réponse, hélas! qui se présente,
c'est que cet amour était bien peu puissant, puisqu'il n'a pas élevé la
voix dans votre coeur pour crier: «Ces feuilles mentent. Non, Henriette
n'est pas capable d'avoir écrit ces lettres.» Étant à votre place et
recevant moi-même ces lettres qu'on m'aurait dit écrites par vous, c'est
assurément le cri qui me serait échappé; jamais je n'aurais admis que
l'homme que j'aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait
protesté contre ses accusations: mon amour, ma foi en lui, le souvenir
de ses caresses. J'aurais cherché qui avait intérêt à lancer ces
accusations, j'aurais voulu voir sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais
examiné cette écriture, j'aurais interrogé la vraisemblance et les
probabilités. Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi,
mais des femmes en général, pour admettre comme possible et comme
vraisemblable une pareille accusation? Mais on l'eût portée contre une
inconnue, cette accusation monstrueuse, que vous auriez protesté, j'en
suis certaine, et, parce qu'elle s'adressait à moi, vous l'avez crue!
Avais-je tort de dire tout à l'heure que cet amour était bien peu
puissant. Ah! Édouard!
Elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par l'émotion; mais
entre ses doigts, qui n'étaient pas étroitement serrés les uns contre
les autres, elle regarda d'un rapide coup d'oeil le visage du colonel:
il était bouleversé.
De même qu'elle l'avait laissé tout d'abord à son irrésolution, elle le
laissa maintenant à son trouble.
Puis, après un moment de silence assez long, elle reprit:
--Je vous demande pardon d'avoir cédé à cet entraînement; en venant
ici, je ne voulais pas vous parler de moi, et je ne l'ai fait que pour
appeler votre attention sur cette manoeuvre et vous montrer d'où elle
venait et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur,
l'indignation, ont été plus forts que ma volonté; j'ai parlé de moi, de
vous, de nous, de notre amour. Oubliez ce que j'ai dit, et revenons à
l'auteur de cette accusation. Quel est-il? Le prince Mazzazoli.
Il leva la main.
--Vous avez admis les accusations les plus infâmes contre moi,
s'écria-t-elle; vous écouterez celles que je porte moi-même maintenant.
Ce n'est pas à la lettre anonyme que j'ai recours, ce n'est pas à
l'insinuation; je viens à vous franchement, à visage découvert, et
je vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables pour
repousser mon accusation, vous me les donnerez, et je les écouterai. Que
n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait de moi? Que n'êtes-vous
venu, ce buvard à la main! Je vous aurais répondu, vous m'auriez
écoutée, et aujourd'hui... Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait
résulté de cette explication, puisque l'irréparable, hélas! est
accompli. Je reviens encore à l'auteur de cette accusation et pour ne
plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous entendez bien? je
vous jure que la main qui a écrit la lettre anonyme accompagnant les
feuilles de buvard est la main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus
cherché à savoir, n'est-ce pas, de qui était l'écriture de cette lettre
que vous n'avez cherché à savoir de qui était l'écriture qui avait
laissé ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai fait cette recherche et
j'ai trouvé la main du Mazzazoli. Cela, encore une fois, je vous le
jure! Regardez-moi et voyez si je vous trompe.
Elle était devant lui, le bras étendu; il baissa les yeux. Elle reprit:
--Que vous n'ayez pas, au moment où vous receviez cette lettre, porté
vos soupçons sur le prince, je le comprends jusqu'à un certain point; il
y avait tant d'infamie dans cette lâche dénonciation, que votre coeur
s'est refusé à croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous
serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les charges qui, dans
votre esprit, devaient s'élever contre le prince, vous avez pu, je le
reconnais, conserver quelques faibles doutes; mais depuis, est-ce que
ces doutes n'ont pas disparu sous la clarté de l'évidence! Vous partez,
vous vous cachez; personne ne sait où vous êtes. Le prince le découvre,
lui. Il arrive au Glion, il s'installe près de vous; il installe sa
nièce dans la chambre voisine de la vôtre, porte à porte. Quand vous
voulez partir, il s'arrange pour rendre votre départ impossible; il vous
force à manger à la même table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent
les promenades dans la montagne, les longs tête-à-tête, les confidences,
les épanchements de cette belle fille. Que s'est-il dit dans ces
tête-à-tête, quelles leçons Carmelita vous a-t-elle répétées? Bien
entendu, je l'ignore et n'ai point la prétention de chercher à
l'apprendre. Que m'importe? Il me suffit que vous vous rappeliez, vous,
ce qui s'est dit alors pour que vous trouviez vous-même l'influence et
les leçons du prince dans les paroles, comme dans les actions de son
élève. Dans cette journée d'orage, que s'est il passé encore? On ne me
l'a pas dit, vous devez bien le penser; mais je le sais comme si j'en
avais été témoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain
vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis, comme vous êtes un
honnête homme, vous êtes revenu et vous avez voulu prendre Carmelita
pour votre femme. Maintenant pouvez-vous me dire que ce n'est pas le
prince Mazzazoli qui est l'auteur de notre séparation, et ne voyez-vous
pas, depuis ce jour jusqu'à ce moment, le rôle qu'il a joué? C'était ce
rôle que je voulais vous faire toucher du doigt. Maintenant j'ai fini et
je vous prie de me conduire conduire à la petite porte par laquelle je
sortais autrefois.
Elle s'était levée.
Il hésita un moment; puis, à son tour, il se leva, et, prenant une
lampe, il la précéda dans le petit escalier qui descendait à la galerie
aboutissant à la rue de Valois.
Ils marchèrent sans échanger un seul mot.
Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit.
--Où est Tom? dit-il.
--Tom ne m'attend pas.
--Je vais vous conduire alors.
Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, elle était sortie sur le
trottoir.
Non, dit-elle.
Poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le nez.