VII

Mais il ne lui convenait pas de paraître fuir.

Elle resta jusqu'au quatrième acte, et ce fut alors seulement qu'elle se

retira.

--Je suis attendue chez ma mère.

La voiture qui l'attendait était le coupé noir traîné par les chevaux et

conduit par le cocher anglais que le colonel lui avait donnés.

--A l'hôtel, dit-elle en baissant la glace pour parler à son cocher.

En quelques minutes, ils arrivèrent rue de Courcelles.

--Ne dételez pas, dit la marquise en descendant, je vais ressortir.

En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, et sa femme de

chambre, après l'avoir aidée à remplacer sa toilette de théâtre par une

toilette de ville, la vit chercher dans un meuble, où elle prit une

petite clef qu'elle plaça dans sa poche.

Cela fait, elle remonta en voiture.

--Il ne fallut que quelques secondes pour arriver devant la petite porte

où si souvent le cocher avait déposé et repris sa maîtresse.

La marquise, enveloppée dans un grand vêtement sombre et la tête

couverte d'une épaisse voilette, descendit de voiture.

Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant comme à

l'ordinaire l'heure à laquelle il devait venir la reprendre, elle lui

dit d'attendre.

Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans la petite

porte. Mais, bien que la clef tournât librement dans la serrure en

faisant jouer le pêne, la porte ne s'ouvrit point: elle était fermée à

l'intérieur par un verrou.

Madame de Lucillière resta un moment embarrassée devant cette porte

qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir.

Mais son hésitation ne fut pas longue; comme toujours et en toutes

circonstances, elle prit vivement sa résolution.

--Rentrez, dit-elle au cocher.

Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, sans

s'inquiéter de l'heure avancée et de la solitude de ce quartier désert,

se dirigea vers l'entrée principale de l'hôtel Chamberlain.

A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge parut sur le

seuil de sa porte.

--M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix faible.

Le concierge, sans lui répondre, se retourna vers l'intérieur de sa

loge, et madame de Lucillière entendit des éclats de rire à demi

étouffée.

--Une dame demande M. Horace, dit le concierge; est-il chez lui?

--Déjà! répliqua une voix.

--A l'hôtel! dit une autre; c'est trop fort.

--Si madame veut monter à la chambre de M. Horace, dit le concierge,

elle le trouvera en train de s'habiller.

Madame de Lucillière, rassurée par son voile, ne se laissa pas

déconcerter.

--Faites prévenir M. Horace qu'une dame l'attend au parloir, dit-elle.

En femme qui sait où elle va, elle traversa la cour pour entrer à

l'hôtel.

--Est-ce que celle-là est déjà venue? demanda une voix.

--Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de temps pour venir:

le nègre est arrivé ce matin, et déjà j'ai reçu trois billets pour lui,

l'un avec un bouquet. Si ça ne fait pas hausser les épaules?

--Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud? demanda une voix de

femme.

--Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ça va recommencer comme

avant son départ, et on va le revoir dormir tout debout.

Cependant madame de Lucillière avait monté le perron de l'hôtel, et

la porte vitrée, tirée par un valet de pied en grande livrée, s'était

ouverte devant elle.

Malgré l'heure avancée, l'hôtel était encore éclairé du haut en bas et

les domestiques étaient à leur poste.

Cela inspira une certaine crainte à la marquise; peut-être le colonel

était-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer; de même quelques

personnes de son monde pouvaient, en traversant le vestibule,

l'apercevoir et la reconnaître.

Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra son manteau autour

d'elle; puis tout de suite, réfléchissant que c'était le meilleur moyen

pour se faire reconnaître, elle laissa retomber.

--M. le colonel n'est pas rentré, dit le domestique.

--C'est à M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un accent anglais

très prononcé.

Elle attendit pendant près de dix minutes; puis enfin la porte s'ouvrit

devant Horace, qui venait de s'habiller pour sortir, et portait sur sa

personne, dans ses vêtements comme dans son linge, tous les parfums à la

mode.

Elle avait rejeté son voile en arrière.

Il fut un moment sans parler, tant sa surprise était violente.

--Madame la marquise! s'écria-t-il.

--Quand votre maître doit-il rentrer?

--D'un moment à l'autre, je pense; je l'attendais pour sortir. Il est

chez....

Horace s'arrêta.

--Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise.

--Madame la marquise sait?...

--Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle Belmonte!

Parfaitement, et voilà pourquoi il faut que je lui parle ce soir.

--Mais, madame la marquise....

--Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous.

Horace était resté, pour madame de Lucillière, dans ses sentiments

d'admiration et d'adoration d'autrefois; pour lui, elle était toujours

la plus séduisante de toutes les femmes, et, sans savoir au juste

quelles causes avaient amené une rupture entre elle et son maître, il

regrettait vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la

colonel avait peut-être été trop prompt à se fâcher; quand on a le

bonheur d'être aimé par une femme telle que madame de Lucillière, il ne

faut pas être trop rigoureux et l'on doit lui passer bien des choses.

C'était d'ailleurs son propre système, faible avec les femmes en

proportion de leur beauté; tout est permis à une belle femme, rien ne

l'est à une laide. Assurément Carmelita aussi était belle, très belle:

mais il préférait le genre de beauté de madame de Lucillière, qui, à

ses yeux, était le charme en personne, la séduction, et puis Carmelita

voulait se faire épouser, et il n'était pas pour le mariage, au moins

à l'âge qu'avait présentement le colonel; plus tard il serait temps.

Comment consentir à n'avoir qu'une femme, quand on pouvait les avoir

toutes?

C'était non seulement au point de vue de son maître qu'il se plaçait

pour condamner le mariage, mais encore au sien propre: une femme dans

la maison dérangerait toutes ses habitudes et toutes ses idées, elle le

gênerait aussi bien dans les choses matérielles que dans ses sentiments.

Il ne pourrait jamais obéir à une femme qui parlerait au nom d'un droit

et en vertu du principe d'autorité. Qu'une femme lui demandât n'importe

quoi comme un service, il se jetterait à travers le feu ou l'eau pour le

faire; mais qu'elle lui demandât la même chose sans qu'il pût recevoir

d'elle un remercîment ou un sourire, il ne le ferait pas.

Dans ces conditions, madame de Lucillière l'appelant: «Mon bon Horace»,

en lui disant: «Je compte sur vous», devait produire sur lui une vive

émotion.

--Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant.

--Me conduire dans l'appartement du colonel, où j'attendrai son retour.

Horace avait la certitude que son maître ne serait pas satisfait

de trouver, en rentrant, madame de Lucillière installée dans son

appartement et l'attendant.

Aussi cette demande lui causa-t-elle un véritable embarras: comme il

demeurait hésitant, elle insista:

--Vous devez comprendre que cette entrevue aurait lieu en tous les cas,

alors même que vous refuseriez ce que je vous demande; seulement il

est préférable pour tous qu'elle soit secrète, et voilà pourquoi je

m'adresse, je veux dire, pourquoi je me confie à vous.

Assurément on ne mettrait pas la marquise à la porte, et puisqu'elle

était entrée dans l'hôtel, il importait peu en réalité que l'entretien

qu'elle voulait, eût lieu dans ce parloir ou dans l'appartement du

colonel.

Et puis elle se confiait à lui, elle, la marquise de Lucillière.

--Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en se dirigeant vers la

porte.

Mais, avant de le suivre, madame de Lucillière ramena son voile sur son

visage et arrangea les plis de son manteau.

Deux autres domestiques étaient venus rejoindre le valet de pied dans

le vestibule; en voyant cette femme voilée, monter derrière Horace

l'escalier d'honneur, au lieu de prendre l'escalier de service, ils se

regardèrent tous les trois avec des mines étonnées.

L'un d'eux était maître d'hôtel.

--Voilà qui explique la puissance de ce nègre, dit-il, il fait un joli

métier.

Cependant madame de Lucillière, suivant Horace, était entrée dans la

bibliothèque.

--J'attendrai ici, dit-elle.

Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait les lampes.

--Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous faire, dit-elle:

comment se porte le colonel?

--Bien, madame la marquise.

--Il n'a pas été souffrant, à son arrivée en Suisse?

--Souffrant, non pas précisément, cependant il n'était pas à son aise.

--Se plaignait-il?

--On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un bon feu sous lui,

le tourner et le retourner comme on a fait pour saint Laurent, il ne se

plaindrait pas. Du reste, madame la marquise l'a vu à Chalençon, elle

l'a soigné, et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau

qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arraché une plainte.

--Alors à quoi avez-vous vu qu'il n'était pas dans son état ordinaire?

Vous avez pu vous tromper.

--J'aime mon colonel comme s'il était mon enfant: je ne me suis pas

trompé. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, et toujours il restait

absorbé comme s'il suivait la même pensée; toujours, c'est-à-dire tant

que je le voyais, car il passait ses journées entières à faire des

courses dans les montagnes et souvent même il ne rentrait pas, couchant

dans une grange ou un chalet.

--L'arrivée du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte a du égayer

cette sombre humeur?

--C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai tout fait

pour les installer au Glion, ce qui n'a pas été facile.

--Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement?

--Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir en Suisse, et

même, s'il l'avait su, il aurait quitté le Glion; c'est ce qu'il a voulu

faire, quand il a appris leur arrivée.

--Et peu à peu il s'habitua à la présence de Carmelita?

--Cette présence lui fit du bien. Malgré lui il fut obligé de parler, de

se distraire; il mangeait à la même table que le prince.

--Et que Carmelita?

--Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans ses excursions. Elle

marche très bien, mademoiselle Belmonte, et les ascensions ne lui font

pas peur; elle n'est pas comme son oncle, qui, j'en suis sûr, n'a pas

fait cent mètres au delà du jardin de l'hôtel.

--C'était en tête à tête que le colonel et Carmelita faisaient ces

excursions; cela a duré longtemps, c'est-à-dire ce séjour s'est

prolongé?

--Oui, assez longtemps. Mais tout à coup, sans que rien le fasse

prévoir, mon colonel a quitté le Glion. La veille, par une journée

d'orage terrible, le colonel et mademoiselle Carmelita avaient fait une

longue course dans la montagne, et ils n'étaient rentrés à l'hôtel que

le soir tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait,

sans prévenir personne, sans même me laisser un mot. Nous voilà tous

bien inquiets. Le prince voulait qu'on fît des recherches dans la

montagne, craignant un accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer,

et j'ai appris que mon colonel était parti pour Genève. Les jours

s'écoulèrent, il ne revint pas; il n'écrivait pas, ni au prince, ni à

moi.

--Où était-il?

--J'ai su plus tard qu'il avait été en Italie, aux environs de Florence

et de Rome; puis, de l'Italie, il était revenu à Paris. Ce fut de Paris

qu'il m'écrivit et m'envoya trois lettres: une pour le prince, une pour

madame la comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita. Dans ses

lettres, il paraît qu'il demandait mademoiselle Carmelita en mariage.

Est-ce assez bizarre?

Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre; au contraire,

elle s'expliquait comme les choses s'étaient passées, depuis l'arrivée

de Carmelita au Glion jusqu'au départ du colonel, et son expérience

féminine suppléait aux lacunes qui se trouvaient dans le récit d'Horace.

La chance lui avait été favorable en ne lui permettant pas d'entrer par

la petite porte.

A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour et s'arrêta

devant le perron.

--Mon colonel, dit Horace en voulant descendre.

Mais la marquise le retint.

Ida et Carmelita · 第 15 / 37 题