Tout à coup une porte claqua dans la chambre, le colonel était rentré.
Sans parler, madame de Lucillière fit un signe à Horace, et celui-ci
sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte avec précaution.
Madame de Lucillière ramena son voile sur son visage et, s'étant
enveloppée dans son manteau, elle attendit debout, les yeux fixés sur la
porte de la chambre.
Mais les minutes s'écoulèrent, sans que le colonel parût et même sans
qu'on entendit aucun bruit.
Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avança vers la
porte de la chambre. Un des battants était ouvert, mais une tapisserie
fermait le passage et empêchait de voir ce qui se passait dans la
chambre.
Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée dans sa
main gauche, comme un homme qui réfléchit.
Elle écarta la portière et entra.
Le bruit de l'étoffe et le bruissement de la robe de la marquise
frappèrent le colonel, qui releva lentement la tête et regarda
machinalement du côté d'où venaient ces bruits.
A la vue de cette femme voilée qui s'avançait vers lui, il tressaillit.
--Qui est là? dit-il.
Elle ne répondit pas, mais d'un geste brusque elle releva son voile; en
même temps, elle jeta loin d'elle le manteau qui l'enveloppait.
Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de théâtral, et son
entrée ressemblait jusqu'à un certain point, à celle d'un premier rôle.
Le voile relevé d'une main, le manteau jeté d'une autre, avaient une
couleur d'opéra-comique qui amusait la marquise.
--Henriette! s'écria-t-il en se levant de son fauteuil.
--Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucillière.
--N'avez-vous pas reçu l'envoi que je vous ai fait avant mon départ?
dit-il.
--Je l'ai reçu.
--Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris?
--Longtemps je suis restée sans comprendre, mais enfin ma raison a pu
admettre la possibilité de l'erreur dont vous étiez victime.
--Une erreur!
Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus que toutes les
paroles et qui signifiait clairement que cette erreur était si grande
qu'on ne pouvait trouver de mots pour la qualifier?
--Votre buvard....
--Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme vous dites, qui m'a
fait comprendre comment vous aviez pu être trompé.
Il la regarda en face longuement, profondément; elle ne détourna pas les
yeux.
--Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver combien grossière
a été votre erreur; mais ce n'est pas pour cela que je suis venue, et,
comme mes moments sont comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une
démonstration maintenant superflue. C'est de vous que je veux vous
entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous seul, non pour
moi, pour votre bonheur, et aussi pour le bonheur des autres.
Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de lui.
Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas le but d'une visite
qui doit vous être pénible et qui pour moi est horriblement douloureuse.
--Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette démarche, qui ne
peut pas être aussi cruelle pour vous qu'elle l'est pour moi; car enfin
je rentre dans une maison d'où j'ai été chassée et je parais devant un
homme qui m'a infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une
femme. Je ne me suis point cependant laissée arrêter par le souvenir de
cette injure, et je suis venue. Que vous vous mariiez, je vous répète,
c'est bien. Je ne serais pas sincère si je vous disais qu'en apprenant
cette nouvelle de la bouche de gens qui me la jetaient pour m'en
accabler, je n'ai pas souffert: ma surprise a été profonde, mon
saisissement a été terrible. J'ai éprouvé un moment de défaillance, et
je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais cela est sans importance,
il ne doit pas être question de moi, et, si je vous parle de ce
saisissement et de ce trouble, c'est pour que vous voyiez comment j'ai
été entraînée dans cette démarche. Si, après m'avoir appris votre
mariage, on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune cousine,
j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans ce mariage rien que de
naturel. En effet, cette jeune fille est charmante, elle est douée de
toutes les qualités qui peuvent rendre un homme tel que vous pleinement
heureux, et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai
entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de vous, j'ai vu
les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu sa voix lorsqu'elle
vous parlait, j'ai fait exprès l'expérience de la jalousie que je
pouvais lui inspirer, et je vous répète, je vous affirme qu'elle vous
aime. Soyez certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour tel
que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe pas sur la
nature des sentiments des autres femmes qui aiment sincèrement cet homme
ou qui veulent s'en faire aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe
pas. Thérèse était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et,
telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai donc cru que
vous l'épousiez et que vous réalisiez ainsi le voeu de votre père
mourant. Mais je me trompais. Ce n'est point la jeune fille qui vous
aime que vous prenez pour femme, ce n'est point Thérèse Chamberlain, la
douce, l'honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait sa
vie pour vous donner une journée de bonheur; c'est Carmelita, c'est la
nièce du prince Mazzazoli. Ce nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que
je devais faire.
--Ce mariage est arrêté, et rien, absolument rien, ne changera ma
résolution; je ne suis jamais revenu sur ma parole donnée.
--Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre résolution; je veux
l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir ce que je crois un devoir, et
je l'accomplirai.
Il se leva.
En même temps, elle se leva aussitôt et se plaça devant lui.
Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle:
--Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter cette maison?
Vous me connaissez, et vous savez si l'on peut me faire abandonner une
résolution quand je l'ai arrêtée. Moi aussi, je veux ce que je veux;
je veux vous parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe.
Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez entendu ce que
j'ai à vous dire.
Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux dans les yeux.
Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulût tenter, il
n'échapperait pas à cet entretien; après tout, le mieux était de le
subir et d'en finir.
Elle reprit:
--Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli voulait
vous faire épouser sa nièce et qu'il ne reculerait devant rien pour
obtenir ce résultat. J'avoue cependant que je ne le croyais pas capable
de recourir au moyens qu'il a employés.
Le colonel ne broncha pas; il s'était appuyé la tête sur sa main, et il
restait dans l'attitude d'un homme qui écoute par convenance ce qu'on
lui dit, mais qui ne l'entend pas.
--J'aurais voulu, continua madame de Lucillière, ne pas revenir sur
ces feuilles de buvard qui ont amené notre rupture, cependant je suis
obligée de le faire.
--Je vous en prie....
--Soyez assuré que mon but n'est pas de me disculper. Au moment où ces
feuilles de papier sont venues entre vos mains, j'aurais pu vouloir, si
vous me les aviez communiquées, vous prouver que je n'avais pas écrit
ces lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnée pour assurer notre
amour; mais, maintenant que cet amour est mort, qu'importe que je fasse
cette preuve? au moins qu'importe pour moi? Ai-je cherché à la faire
jusqu'à ce jour? Vous ai-je écrit en Suisse? Ai-je été vous trouver
pour vous montrer que vous étiez victime d'une infâme machination? Non,
n'est-ce pas? Vous avez pu me soupçonner, vous avez pu admettre que
j'avais écrit ces lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire
votre coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'à m'enfermer dans le
silence, ce que j'ai fait. Mais, à cette heure, il ne s'agit plus de
moi, il s'agit de vous, et je parle.
Le bras du colonel était appuyé sur une table portant une papeterie et
un encrier.
Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, ayant trempé la
plume dans l'encrier, elle traça quelques lignes.
Puis elle les tendit au colonel.
Il lut:
Dites-vous bien que je vous aime.