Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans le colonel et le
jugeât incapable de ne pas tenir un engagement pris, il eût désiré que
le mariage de Carmelita ne se fît point à Paris.
Sans doute, au point où les choses étaient arrivées, il n'y avait guère
à craindre que ce mariage manquât.
Cependant il était dans la nature du prince de craindre toujours et de
rester quand même sur ses gardes.
Dans les circonstances présentes, il lui semblait que, si un danger
devait surgir, c'était du côté de Paris qu'il fallait l'attendre.
Il paraissait peu probable que le colonel retombât sous l'influence
de madame de Lucillière, au moins avant le mariage. Après, cela était
possible, et le prince, qui avait l'expérience de la passion, admettait
ce retour jusqu'à un certain point; mais ce qui arriverait après le
mariage, il n'avait pas présentement à en prendre souci.
Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la duperie dont il
avait été victime? Cela était à présumer. Mais que pouvait-il? Ni lui ni
Ida n'étaient maintenant bien redoutables.
Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de cette jeune cousine
du colonel, cette petite Thérèse Chamberlain, qu'il avait eu un moment
l'intention de prendre pour femme?
Quel que fût le plus ou moins de gravité de ces trois dangers, et à vrai
dire le plus grand de tous paraissait bien peu sérieux, il y avait une
chose certaine, qui était que le simple séjour à Paris du colonel et
de Carmelita donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus
imminent.
Que le colonel ne rentrât pas en France et très probablement aucun de
ces dangers n'éclatait.
Au contraire, que le mariage se fît à Paris, précédé et accompagné de
toute la publicité qui fatalement devait se manifester d'une façon
bruyante, et aussitôt ils pouvaient devenir menaçants.
Qui pouvait savoir à l'avance les fantaisies qui passeraient par la tête
de la marquise de Lucillière, lorsqu'elle apprendrait que son ancien
amant allait se marier? En voyant à qui avait profité la rupture, qu'on
avait eu l'habileté d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle
pas quel avait été l'auteur de cette rupture?
Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le baron Lazarus, déçu
dans ses espérances les plus chères, et de plus battu avec les armes
mêmes qu'il avait eu la simplicité de donner?
Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse Chamberlain, alors
surtout qu'on ne la connaissait pas, et qu'on ne savait rien de ce qui
s'était passé entre elle et son cousin le colonel? Ce que M. Le Méhauté,
le juge d'instruction, avait raconté du frère de cette jeune fille, lors
de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, devait donner à
réfléchir. Il était évident qu'on avait la main hardie, dans cette
famille, et un Italien, si brave qu'il soit, compte toujours dans la vie
avec les mains hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. Or,
si le récit du juge d'instruction était exact, on ne se faisait pas
scrupule, dans la famille Chamberlain, de mettre en mouvement les
couteaux et les poignards; la poitrine du colonel était là pour le
prouver.
Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi au point de vue
des intérêts personnels du prince, que le mariage ne se fît pas à Paris.
--Mais où le célébrer?
--Ah! si on avait commencé les réparations indispensables dans le
château de Belmonte! Si on s'était occupé activement de meubler quelques
pièces! Si....
Le prince avait haussé les épaules, ce n'était pas en quelques semaines
ou en quelques mois qu'on pouvait restaurer Belmonte.
Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles croulantes d'un
château chancelant, sans un toit sur la tête des invités, sans vitres
aux fenêtres, au milieu des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes
immondes qui cherchent leur abri dans les décombres?
La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir le colonel, peu
sensible sans doute à la poésie des ruines?
Il fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y renonça, mais non
pourtant sans tenter d'écarter Paris.
Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes pour une
lune de miel.
Mais le colonel n'accueillit point cette proposition.
Le prince Mazzazoli avait-il une habitation à Venise? En avait-il une à
Florence? une à Naples? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi aller à Venise
ou à Naples? et pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait,
lui, un hôtel prêt à le recevoir?
Paris était aussi une ville charmante pour une lune de miel.
Le prince résista, mais le colonel tint bon et de telle sorte que,
finalement, le prince céda.
Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? Aucune en
réalité; et un refus persistant pourrait le surprendre et l'inquiéter,
peut-être même donner de mauvaises pensées.
Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait impunément ne pas le
ménager.
Il fut donc convenu qu'on rentrerait à Paris, et que ce serait à Paris
que se ferait le mariage.
D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait écarter les dangers,
s'ils se présentaient.
Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient pas
de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent pussent être bien
redoutables.
On pourrait risquer des efforts pour empêcher ce mariage, mais à coup
sûr ils n'auraient aucun résultat.
Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le prince aurait voulu
tenir le mariage de sa nièce autant que possible caché, ayant pour cela
de puissantes raisons qui lui étaient inclusivement personnelles.
Mais cela ne fut pas possible.
Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet étrange mystère.
Et d'un autre côté lui-même revenant à Paris, après une assez longue
absence, était obligé de donner des explications à ses créanciers pour
les faire patienter.
Quelle meilleure assurance pour eux d'être sûrement payés que l'annonce
du prochain mariage de Carmelita avec le colonel Chamberlain?
Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou moins probable;
c'était un mariage arrêté, décidé, et le plus étonnant, le plus
merveilleux, le plus miraculeux, le plus étourdissant, le plus
triomphant, le plus beau, le plus grand, le plus riche, le plus
extraordinaire, le plus brillant, le plus éblouissant, le plus digne
d'envie qu'on pût rêver. Le mari, on pouvait le nommer: c'était... pour
tout dire d'un seul mot, c'était l'homme le plus riche, le plus en vue,
le plus à la mode de Paris, c'était le colonel Chamberlain.
Et le prince l'avait nommé tout bas, en cachette, avec prière de ne pas
ébruiter cette nouvelle.
Non seulement il l'avait nommé, mais avec quelques créanciers qui
avaient payé cher le droit d'être incrédules, il avait fait plus; il
avait montré la lettre écrite par le colonel pour lui demander la main
de Carmelita.
Le premier créancier à qui le prince avait montré la lettre du colonel
était son bijoutier, qu'il avait intérêt à ménager. Le bijoutier avait
promis le secret, mais, en rentrant chez lui, il avait joyeusement
annoncé à sa femme que la créance du prince Mazzazoli serait payée,
attendu que mademoiselle de Belmonte épousait le colonel Chamberlain.
A ce moment était entrée une des principales clientes de la maison,
la charmante comtesse d'Ardisson, amie et rivale de la marquise de
Lucillière.
Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle, qui, en
conséquence de ses relations avec madame de Lucillière, devait avoir un
certain intérêt pour elle.
C'était un secret, un grand secret, que personne ne connaissait encore
à Paris; car le prince et sa famille venant de Suisse avec le colonel
Chamberlain, étaient arrivés le matin même.
Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson n'eut qu'un
désir, l'apprendre elle-même à madame de Lucillière, pour voir comment
celle-ci recevrait cette nouvelle.
Précisément c'était jour d'Opéra de la marquise de Lucillière,
l'occasion était vraiment heureuse.
A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'était installée dans sa loge,
qui faisait face à celle de madame de Lucillière.
La marquise n'était point encore arrivée et sa loge était restée vide
jusqu'à la fin du premier acte de Robert, qu'on donnait ce soir-là.
La toile était à peine tombée, que la comtesse d'Ardisson entrait dans
la loge de madame de Lucillière pour lui faire une visite d'amitié.
La marquise était gaie, souriante, de belle humeur comme à l'ordinaire,
et prenait plaisir pour le moment à plaisanter le prince Seratoff, qui
l'avait accompagnée.
Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des démonstrations de joie
affectueuse, comme une amie dont on a été trop longtemps séparée.
Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la loge, les
laissant en tête à tête.
--Vous savez la nouvelle? demanda aussitôt la comtesse.
--Quelle nouvelle
--La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: le colonel
Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, il y a quelques mois est
retrouvé.
--Était-il donc perdu? demanda la marquise de Lucillière en pâlissant
légèrement.
--Je ne sais s'il l'était pour vous,--la comtesse appuya sur le
mot.--mais il l'était pour le monde parisien; heureusement le voici
revenu, et je crois que son retour va faire un joli tapage.
Elle attendit un moment pour que madame de Lucillière lui demandât à
propos de quoi allait éclater ce tapage; mais celle-ci, tout d'abord
surprise en entendant prononcer le nom du colonel, s'était bien vite
remise et maintenant elle se tenait sur ses gardes.
Évidemment ce n'était pas pour avoir le plaisir de lui faire une simple
visite que sa chère amie, madame d'Ardisson, était venue dans sa loge.
Madame de Lucillière avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour
se livrer maladroitement; il fallait attendre et laisser venir.
--Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du prince Mazzazoli
et de mademoiselle Belmonte? demanda la comtesse d'Ardisson.
--Très longtemps.
--Ils étaient en Suisse; ils sont revenus aussi.
--La comtesse est rétablie?
--Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a été malade?
--Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas de motifs pour me
défier de ceux qui parlent.
--Et vous n'avez pas de motifs pour vous défier de la comtesse ou du
prince?
--Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me défie jamais de mes
amis.
--Eh bien! dans cette circonstance, vous avez été dupe de votre
confiance.
--Vraiment?
--Ce n'était pas pour cause de maladie que la comtesse allait en
Suisse. En réalité, ce n'était pas elle qui faisait ce voyage; c'était
Carmelita. Devinez-vous?
--Pas du tout; vous parlez, chère amie, comme le sphinx.
--Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu'elle ne vous... surprit
pas trop brusquement. Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le
colonel Chamberlain, qui s'était retiré sur les bords du lac de Genève
en quittant Paris; ils ont passé tout le temps de cette absence
ensemble, et de ce long tête-à-tête il est résulté ce qui fatalement
devait se produire: le colonel Chamberlain épouse mademoiselle Carmelita
Belmonte.
Bien que madame de Lucillière eût pu se préparer pendant les savantes
lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, et sa main, qui jouait
nerveusement avec son éventail se crispa.
Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua très bien l'effet qu'elle
avait produit.
--Vous ne me croyez pas? dit-elle.
--Pourquoi ne vous croirais-je pas?
--Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable que ce
mariage entre deux êtres qui semblent faits l'un pour l'autre: le
colonel est un homme charmant malgré l'excentricité de sa tenue, et
Carmelita est la belle des belles. Ils devaient s'aimer, cela était
écrit et cela s'est réalisé: il paraît qu'ils s'adorent. En tous cas, le
certain est qu'ils s'épousent.
Il fallait bien dire quelque chose.
--Et pour quand ce mariage? demanda madame de Lucillière d'une voix
qu'elle tâcha d'affermir.
--Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel ni le prince
Mazzazoli qui m'ont donné cette nouvelle; je la tiens d'une personne
tierce, en qui j'ai toute confiance et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui
s'appelle vu, la lettre par laquelle le colonel Chamberlain demande au
prince Mazzazoli la main de sa nièce, mademoiselle Carmelita Belmonte.
Le mariage n'est donc plus douteux, seulement j'ignore la date; il est
même probable que cette date vous la connaîtrez avant moi. Vous avez
avec le colonel Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que
personne à Paris, et sa première visite sera assurément pour vous.
Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez pas surprise. Vous ne me
remerciez pas?
--Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, afin de vous
remercier une bonne fois pour toutes.
Puis, après quelques paroles insignifiantes, madame d'Ardisson regagna
vivement sa loge, et, se plaçant dans l'ombre de manière à se cacher
autant que possible, elle braqua sa lorgnette sur madame de Lucillière.
Elle s'était observée pendant cet entretien, dont toutes les paroles
portaient; maintenant, sans doute qu'elle se croyait libre elle allait
se livrer....
Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile, le
visage contracté, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, les
narines dilatées.
Elle aimait donc toujours le colonel?
Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson prit plaisir à
rappeler les coups qu'elle venait de porter: «Carmelita allait en Suisse
pour rejoindre le colonel; ils s'adorent, ils se marient.» Et cette
allusion aux relations intimes qui existaient entre le colonel et la
marquise?... Vraiment tout cela avait été bien filé.
A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit de nouveau, et
le prince Seratoff parut; mais la marquise ne le laissa pas s'asseoir.
Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, après avoir
dirigé ses regards vers les fauteuils d'orchestre du côté gauche, il
sortit.
Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson braqua sa
lorgnette vers la porte de l'orchestre, où bientôt se montra le prince
Seratoff.
Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus, qui venait
d'arriver.
Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles l'emmena avec
lui.
Deux minutes après, ils entrèrent dans la loge de la marquise de
Lucillière, et le prince en sortit aussitôt, laissant le baron seul avec
la marquise.