Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à Carmelita,
autant il fut mécontent de celle-là.
Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et d'un ton dégagé
avec le dernier représentant des Mazzazoli.
Il prit la lettre adressée à la comtesse et l'ouvrit.
Elle était à peu près la répétition de celle qu'il venait de lire, avec
plus de politesse seulement et moins de sans-gêne.
Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de
Carmelita, où se trouvait la comtesse.
--Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il.
--Ah! s'écria la comtesse.
Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil où elle était
étendue, elle regarda son oncle fixement.
--Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua le prince.
Et il remit ces lettres, l'une à sa soeur, l'autre à sa nièce.
--Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la comtesse, les mains
tremblantes, parlez donc.
--Lisez, dit-il.
Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la lettre des mains
de son oncle, elle en avait commencé vivement la lecture, sans faire
d'observation à propos du cachet brisé.
Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait lire; alors,
le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la lettre et la lui lut à
mi-voix.
--Ah! le bon garçon, s'écria la comtesse.
Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles.
Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre, beaucoup plus
longue que celle de sa mère.
Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage pâlir ou rougir.
Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se leva vivement
et lançant à son oncle un regard triomphant:
--Eh bien! dit-elle, suis-je une oie?
Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un
geste d'humble adoration:
--Un ange! dit-il.
Respectueusement il lui baisa la main.
A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main,
comme l'avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une génuflexion.
Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle.
L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne
tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère dans ses bras et
l'embrassa tendrement, de même elle embrassa son oncle.