Eh quoi! c'était là Carmelita!
Quelle différence entre la réalité et ce qu'il savait ou plutôt ce qu'il
croyait savoir d'elle!
Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable: «Belle tête, mais
point de cervelle!»
Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient point, ou bien
c'était la jalousie et l'envie qui les inspiraient.
Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, mais encore
il y avait de nobles sentiments dans ce coeur.
Si l'on s'était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on pas aussi
s'être trompé de même sur son caractère?
Pour lui, qui venait d'éprouver combien cette intelligence était
différente de ce qu'il avait cru tout d'abord et de ce qu'on lui avait
dit, il était tout porté à ne pas admettre un jugement plus que l'autre.
En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et, depuis qu'ils
avaient quitté la place où ils avaient déjeuné, il ne lui avait pas
adressé d'autres paroles que quelques mots insignifiants pour la guider.
Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la posa sur son
bras.
Ce mouvement s'était fait si vite et d'une façon si brusque, si
imprévue, qu'elle s'arrêta et le regarda avec stupéfaction.
--Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. Appuyez-vous sur
moi.
Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra contre lui, mais
sans bien comprendre à quel sentiment il avait obéi.
Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il était assez
difficile de dire que quelques instants auparavant, il était en défiance
contre elle, tandis que maintenant il était rassuré.
Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie.
Jeune fille à marier, elle lui faisait peur.
Désormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait au Glion, vivre
librement près d'elle.
Il n'avait plus besoin d'abréger son séjour en Suisse.
Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur promenade,
c'est-à-dire jusqu'au soir, Carmelita fut frappée du changement qui
s'était fait en lui, dans son humeur, dans ses manières, comme dans ses
paroles.
Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot dans le bon
sens.
Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans éviter certains
sujets et sans réticences.
Lorsque leurs regards se croisaient, il ne détournait point la tête,
mais il restait les yeux levés sur elle.
En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade.
Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le long des montagnes
qu'ils pensèrent à rentrer. Peu à peu ils s'étaient rapprochés de
l'hôtel; mais sans souci de l'heure du dîner, ils étaient restés assis
dans un bois de sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle
du soleil couchant.
Jusque-là il y avait un mot qui s'était présenté plusieurs fois sur ses
lèvres et qu'il avait toujours retenu, mais qu'il se décida alors à
risquer.
Comme l'ombre avait commencé à brouiller les choses et à rendre le
sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait de nouveau pris la
main, et de nouveau elle avait marché près de lui en s'appuyant sur son
bras.
--Et quand voulez-vous mettre votre projet à exécution? demanda-t-il.
--Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon esprit, la date seule
de mon départ n'est point fixée; car vous pensez bien que je n'ai pas
d'engagement signé qui me réclame, et puis la saison n'est pas bonne
pour les théâtres, qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m'en coûte
de me dire: Tel jour, à telle heure, je ne verrai plus ma mère ni mon
oncle.
A ce mot, elle s'arrêta, la voix troublée par l'émotion.
Et il la sentit frémissante contre lui.
Mais bientôt elle reprit:
--Je balancerai peut-être assez longtemps encore ce départ; en tout cas,
il aura lieu certainement avant celui de mon oncle. Quand je verrai
ma mère rétablie,--car j'espère qu'ici elle va se rétablir
promptement,--quand on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai,
et bien entendu, on ne rentrera pas à Paris. C'était pour moi, pour mon
mariage, que mon oncle et ma mère habitaient Paris; quand ils n'auront
plus le souci de ce mariage, ils retourneront à Belmonte, et j'aurai
la satisfaction de penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat
encore d'assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que tout cela
s'arrange dans la réalité, comme je le dispose en imagination, il faut
que vous soyez au Glion vous-même, au moment où je me séparerai de mes
parents. En me demandant quand je partirai, vous devez donc commencer
par me dire, quand vous comptez partir vous-même.
--Mais je n'en sais rien.
--Alors je ne sais moi-même qu'une chose, c'est que mon départ précédera
le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi donc quand vous serez prêt.
--Et d'ici là?
--Quoi! d'ici là?
--Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades commencées
aujourd'hui?
--Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux dire. Seulement ne
vont-elles pas vous ennuyer? Je vous ai demandé déjà un assez grand
service pour ne pas abuser de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la
solitude; est-ce vrai?
--Cela dépend.
--De quoi?
--Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette solitude. Il y a des
heures où j'aime mieux être avec moi-même qu'avec certaines personnes,
et il y en a d'autres où j'aime mieux être avec certaines personnes que
seul avec moi-même.
--Alors nous sommes dans une de ces heures!
--Vous êtes de celles qui....
--Comment! s'écria-t-elle en riant, vous me feriez un compliment, vous?
Ils arrivaient à l'hôtel.
--Vous plaît-il que demain nous fassions l'ascension de la dent de Naye?
dit-il.
--Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes qui... et que
nous sommes dans une de ces heures où....
--Alors à demain.
--C'est entendu, seulement demandez-moi à mon oncle.
Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle promenade,
il poussa les hauts cris et s'indigna contre sa nièce.
--Mais cette enfant est l'indiscrétion même; je vous en prie, mon cher
ami, ne cédez pas à ses caprices.
Puis tout à coup s'interrompant:
--Quand quittez-vous le Glion?
--Mais je ne sais trop.
--Alors je refuse mon consentement à cette promenade je ne veux pas que
ma nièce vous gâte vos derniers jours passés au Glion et arrive ainsi à
abréger votre séjour, ce qu'elle ferait assurément.
La discussion continua; mais, comme la première fois, le prince
finit par se rendre aux raisons du colonel ou plutôt par céder à ses
instances.
La promenade du lendemain eut lieu.
Puis après celle-là ils en firent une troisième, après cette troisième,
une quatrième, une cinquième, et il devint de règle que chaque jour ils
sortaient tous deux pour aller faire une excursion dans la montagne
tantôt avant le déjeuner, tantôt après.
Il n'y avait plus de discussion à engager, une convention tacite s'était
établie à ce sujet entre le prince et le colonel, et s'ils parlaient de
ces promenades, c'était au retour et non au départ.
Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les ascensions, ainsi
qu'il l'avait dit, étaient impossibles pour lui.
Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir à l'hôtel revenant de leur
excursion, ils ne se suivaient point, marchant l'un derrière l'autre,
dans l'étroit sentier; elle s'appuyait sur le bras du colonel, et, la
tête légèrement inclinée vers lui, serrée contre lui, elle semblait
écouter avec plaisir ou même avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-même
parlait peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir souci
des pierres ou des trous de la route, elle restait les yeux fixés sur
lui, comme si elle était suspendue à ses lèvres.
Il avait plaisir à l'emmener avec lui dans ses promenades, elle était
une distraction; elle l'empêchait de retourner par l'esprit à Paris et
de penser à celle qui l'avait trompé. Si malgré tout un souvenir lui
revenait et s'imposait à lui, il n'en était plus obsédé pendant toute la
journée, sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et l'arracher de son
coeur; elle lui adressait la parole, elle le regardait, elle lui tendait
la main pour lui demander son appui, et le souvenir s'envolait.
Et c'était à elle qu'il pensait maintenant plus souvent, non pas que
de parti pris il allât la chercher, mais l'impression immédiate la lui
imposait. A vivre du matin au soir ensemble, une sorte d'accoutumance
matérielle s'était établie, et, lorsqu'il s'éloignait d'elle un moment,
il la voyait encore, comme si son image était empreinte dans ses yeux;
de même qu'il entendait sa voix, comme si quelques-unes de ses paroles
lui étaient répétées par un écho intérieur longtemps après qu'il les
avait reçues.
Combien différente était-elle de ce qu'il l'avait jugée tout d'abord!
C'était le mot qu'il se répétait sans cesse, et qui, à son insu, sans
qu'il en eût bien conscience, le ramenait à elle.
L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idée n'avait effleuré son esprit.
Elle était pour lui une amie, une camarade, rien de plus; une admirable
créature, une belle statue, voilà tout.
Cependant leurs promenades continuaient, longues ou courtes, selon les
hasards de la journée, et Carmelita parlait souvent de son prochain
départ, mais pourtant sans partir: ce séjour au Glion faisait tant de
bien à sa mère, et, puisque le colonel ne partait pas lui-même, elle
n'avait pas besoin de se presser.
Un matin, qu'ils s'étaient mis en route de bonne heure, ils avaient été
surpris de la transparence et de la pureté de l'air, qui étaient si
grandes qu'on apercevait des montagnes situées à une distance de dix
ou douze lieues, comme si elles eussent été à quelques kilomètres
seulement.
Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, passant près d'eux,
les salua et entrant en conversation avec eux, leur dit que cette pureté
de l'air annonçait un orage prochain.
--Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita.
--Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais sûrement aussitôt que le vent
se sera établi au sud-ouest.
--Est-ce que vous voulez que nous retournions à l'hôtel? demanda la
colonel lorsque le paysan se fut éloigné, marchant devant eux de son
grand pas, lent, mais régulier.
--Pourquoi retourner?
--Mais de crainte de l'orage.
--J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre côté j'ai envie
aussi de voir un orage dans ces montagnes, de sorte que quand même je
serais certaine que le tonnerre dût éclater avant une heure, je crois
que je continuerais notre promenade.
--Alors continuons-la quand même puisque nous ne sommes certains de
rien; nous verrons bien.
--C'est cela, nous verrons bien.
Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit la prochaine
arrivée d'un orage, ils avaient continué de gravir lentement le sentier,
qui, à travers des prairies et des bois, courait en des détours
capricieux sur le Banc de la montagne.
A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'étaient pas du pays,
n'annonçait que cet orage fût prochain.
--Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit Carmelita.
--Et pourquoi?
--Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous faire retourner sur
nos pas et de nous voir pris de panique. Cependant il me semble que nous
ne sommes pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Il est vrai
que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui.
--Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer.
--Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressée, voilà
tout.
Il s'arrêta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait sous
le poids d'une émotion assez vive ou tout au moins d'un trouble.
--Vous avez envie de me questionner? dit-elle.
--Il est vrai.
--Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je n'ai rien à vous
cacher, et je puis très bien vous dire ce qui me cause cette oppression:
ce n'est point une souffrance physique, c'est un tourment moral.
N'êtes-vous pas mon confident? Hier j'ai reçu une lettre de mon maître
de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouvé un engagement en
Italie, et que je dois me hâter de partir, sinon pour débuter, au moins
pour me mettre à la disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que
quelques jours à passer ici, et j'avoue qu'au moment de prendre cette
grave détermination, je suis émue, très émue. Il m'en coûte, il m'en
coûte beaucoup de me séparer de ma mère, d'abandonner mon oncle, et, je
dois le dire aussi, pour être sincère, il m'en coûte de renoncer à
cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me jeter dans
l'inconnu.
--Et pourquoi renoncez-vous à cette vie tranquille?
--Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois revenue sur ma
résolution? Elle est aujourd'hui ce qu'elle était au moment où je vous
l'ai fait connaître; seulement, prête à la mettre à exécution, je la
trouve plus cruelle plus pénible que lorsque j'avais quelques jours
devant moi, qui semblaient devoir se prolonger jusqu'à une époque
indéterminée. Maintenant cette époque est fixée; ce ne sont plus
quelques jours que j'ai devant moi, c'est seulement quelques heures.
--Quelques heures?
--Demain j'aurai quitté le Glion; après demain je serai en Italie.
--Vous partez demain?
--Cette promenade est la dernière que nous ferons ensemble... au moins
dans ce pays, dont je garderai un si bon, un si doux souvenir.
Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses regards sur la
plaine et sur le lac qui derrière eux s'étendait à leurs pieds.
Une larme semblait rouler dans ses paupières et mouiller ses yeux, qui
brillaient d'un éclat extraordinaire.
--Voilà la maison où j'ai passé les meilleurs jours de ma vie, dit-elle
en montrant le toit de l'hôtel, qu'on apercevait tout au loin,
confusément, au milieu de la verdure.
Puis se tournant de nouveau et regardant du côté de la montagne:
--Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en levant la main,
et où vous avez si patiemment écouté mes plaintes.
Alors, secouant la tête comme pour chasser une pensée opportune:
--Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd'hui, dit-elle,
pour la dernière fois?
--Je vous conduisais à cette fontaine.
--C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la journée soit
complète.
Ils continuèrent de gravir le sentier qu'ils suivaient, marchant
lentement tous deux, silencieux et recueillis.
Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et pénible émotion.
Lui-même, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit moins libre, le
corps moins dispos que de coutume.
A mesure que la matinée s'écoulait, le temps devenait de plus en plus
lourd.
Pas un souffle de vent, le feuillage des hêtres immobile, sans un
bruissement; pas d'autre bruit que celui de l'eau des sources qui
s'écoulait en clapotant sur les cailloux qui barraient son passage; au
loin, quelques faibles tintements des clochettes des vaches.
Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air n'annonçait qu'un
orage fût prochain; le ciel était bleu, sans nuages, et le soleil
dardait ses rayons avec une intensité peu ordinaire.
Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait appris au colonel
qu'elle était décidée à abandonner sa mère et son oncle pour entrer au
théâtre.
Ils s'assirent sur les pierres où ils s'étaient assis le jour de cette
confidence, et, de temps en temps seulement, le colonel se leva pour
aller chercher l'eau qu'ils mêlaient à leur vin.
Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il semblait que
Carmelita fût embarrassée de parler, ou tout au moins qu'elle eût peur
d'aborder certains sujets, et souvent elle garda le silence, s'enfermant
dans ce mutisme qui autrefois lui était habituel.
Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne détournait point ses
yeux, au contraire, elle les tenait attachés sur le colonel, et lorsque
celui-ci levait la tête, il la voyait muette, immobile, le regardant
avec cette puissance de fascination énigmatique, si bizarre chez elle,
avec ce sourire étrange des lèvres et des yeux, si attrayants, si
séduisants, si inquiétant.
Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus pesante, quelques
nuages se montraient çà là dans le ciel, et, de temps en temps,
soufflait un vent chaud qui arrivait du sud.
Puis cette rafale passée, tout rentrait dans le calme et le silence.
En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqués par la chaleur;
l'air qu'ils respiraient leur brûlait la gorge, leurs lèvres se
séchaient; les aiguilles tombées sur la terre, qu'elle feutrait d'un
épais tapis, étaient glissantes au point que, deux fois, Carmelita
faillit tomber.
Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le mit sous le
sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marchèrent d'un même pas, sans que
leurs pieds fissent de bruit sur ce tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent
de ce bois de sapins dont les hautes branches, formant un couvert épais
et sombre au-dessus de leurs têtes, leur avaient caché le ciel, ils
virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement du côté du sud.
Presqu'aussitôt une rafale s'abattait sur la montagne avec un bruit
sourd; tout ce qui était immobile et mort s'anima et entra en mouvement;
les feuillas arrachées des branches passèrent dans l'air, emportées par
le vent.
Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. Et dans la
montagne, à des distances plus ou moins rapprochées de l'endroit où
ils se trouvaient, éclatèrent des sonneries de cloches se mêlant à des
mugissements de vache et des cris de berger.
Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes des pâturages
inclinés de leur côté, des vaches qui couraient çà et là, la queue
dressée, la tête basse, galopant sans savoir où elles allaient.
--Enfin voici l'orage, dit Carmelita.
--Et trop tôt pour nous, je le crains bien: aurons-nous le temps de
gagner la hutte?
--Pressons le pas.
--Appuyez-vous sur mon bras.
--Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi vite que vous
voudrez.
Il allongea le pas et elle l'allongea également.
Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez, mal tracé, il
y avait des difficultés; souvent ils étaient obligés de s'éloigner l'un
de l'autre pour éviter les quartiers de roche qui barraient le chemin;
d'autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils
s'arrêtaient forcément durant quelques secondes.
--Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, je crois que
nous marcherons plus vite séparément.
--Si vous voulez.
--Vous prenez trop souci de moi.
Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris par l'orage,
dans ce sentier au milieu des prés où il n'y avait pas un abri, pas un
creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte, ils devaient se hâter.
Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et
caché le soleil quelques instants auparavant si radieux.
Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la lumière, une
lumière blafarde; du ciel, au contraire, tombait l'obscurité que des
éclairs déchiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs
fulgurantes.
Lorsque subitement un des ces éclairs éclatait sur les pentes herbées
de la montagne, on voyait des vaches bondir, affolées, au milieu des
rochers, et le bruit grêle de leurs clochettes, succédant aux roulements
du tonnerre, produisait un effet étrange et fantastique.
D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur berger et formant
cercle autour de lui, tandis qu'il allait de l'une à l'autre pour les
flatter, restaient immobiles, rassurées, montrant ainsi toute leur
confiance dans la protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de
leur maître.
Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des montagnes contre
lesquelles elles venaient éclater, les détonations du tonnerre
produisaient un vacarme assourdissant: ce n'étaient pas quelques coups
roulant l'un après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient
se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des vallées ou
bien pour remonter des vallées au ciel, comme s'ils ne trouvaient pas un
espace libre pour se répandre en vagues sonores.
Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient secoués par ces
vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d'eux.
Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; mais,
à chaque coup de tonnerre, Carmelita baissait la tête et levait les
épaules.
--Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et
peut-être trop bien servie.
--Vous avez peur?
--Dame... oui.
--Nous approchons de la hutte.
--Combien de temps encore?
--Cinq minutes en marchant vite.
Un éclat de tonnerre lui coupa la parole; en même temps une nappe de feu
les enveloppa et les éblouit.
Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel. Elle lui tendit
la main.
--Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus.
Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante courut dans
ses veines, de la tête aux pieds, des pieds à la tête.
Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se
laissant mener docilement comme une enfant. Il fallait se hâter, car
les rafales se succédaient presque sans interruption, et la pluie ou la
grêle allait fondre sur eux d'une minute à l'autre.
Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait la main de
Carmélita serrer la sienne; puis, après cette pression, il sentait ses
frémissements.
Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient danser le
sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite; mais il
y avait des moments où ils devaient s'arrêter, ne sachant où mettre le
pied, n'ayant plus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.
Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions électriques,
se crispaient dans sa main.
Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. Tout à coup
ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer le cou: c'était la
pluie qui arrivait.
--Heureusement voici la hutte, dit-il.
Son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre, qu'un éclair
presque aussitôt vint illuminer. Encore une centaine de mètres et ils
trouvaient un abri. Lui serrant la main, il l'entraîna rapidement.
La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie passa, et il y
eut une sorte d'accalmie.
Cette hutte était une sorte de construction en pierres sèches,
recouverte d'un toit en planches chargées de quartiers de rocher pour
les maintenir en place et faire résistance au vent. Ce n'était point un
chalet, habité pendant la saison où les vaches fréquentent la montagne;
c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les
vachers allaient couper à la faux sur les pentes trop rapides pour être
pâturées par leurs bestiaux. Point de porte à cette grange, point de
fenêtre; une seule ouverture, qui n'était fermée par aucune clôture.
Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment entrer en arrivant
devant cette grange, l'ouverture donnait sur le sentier; ils se jetèrent
à l'abri.
Il était temps: la pluie commençait à tomber en grosses gouttes larges
et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte qui fondit sur le
toit de la grange; mais ils n'avaient plus rien à craindre de l'eau, ils
pouvaient respirer.
Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita avait peur,
c'était du feu, c'est-à-dire du tonnerre; et l'orage précisément venait
de se déchaîner en plein sur eux.
Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à l'avant-garde des nuages,
maintenant c'était le centre de la tempête qui les enveloppait.
Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur libre passage, les
nuages s'étaient divisés; tandis que les uns s'envolaient par-dessus les
sommets, les autres s'étaient abattus dans les vallées. De sorte que,
dans leur hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt
les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient devoir
écraser leur toit, tantôt au contraire elles éclataient au-dessous d'eux
et semblaient soulever les planches qui les abritaient.
Les nappes de feu se succédaient sans interruption, éblouissantes,
aveuglantes, comme s'ils avaient été en plein dans les flammes du ciel.
Tout d'abord Carmelita avait voulu rester à l'entrée de la grange pour
jouir du spectacle splendide des éclairs embrassant les montagnes; mais
bientôt elle avait abandonné cette place, plus peureuse que curieuse,
pour aller s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains.
Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il regardait
les éclairs ne fermant les yeux que lorsque leur clarté trop vive
l'éblouissait.
Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l'appeler.
Il s'approcha d'elle.
--Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions tout à l'heure
et que la voix de leur maître rassurait; il me semble que si vous me
parliez, j'aurais moins peur, car, je l'avoue, j'ai très peur.
Il s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la rassurer par
quelques mots plus ou moins raisonnables.
Mais une détonation formidable lui coupa la parole la grange, secouée
du haut en bas, semblait prête à s'écrouler; des lueurs fulgurantes
couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de
s'allumer.
Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules du colonel, et,
frémissante, éperdue, elle se serra contre lui.
Il se pencha vers elle.
Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent et leurs lèvres
s'unirent dans un baiser.
V
Huit jours s'étaient écoulés depuis l'orage qui avait ravagé les bords
du Léman, et le colonel Chamberlain avait disparu, sans que personne sût
au Glion ce qu'il était devenu.
Le soir même de cet orage, il était rentré à l'hôtel avec mademoiselle
Belmonte, et le lendemain matin, au petit jour, un garçon, en faisant
les chaussures, l'avait vu sortir.
Contrairement à son habitude, le colonel n'avait pas pris le chemin
de la montagne; mais, tournant à gauche, il avait suivi la route qui
descend à Montreux.
Cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux
commentaires.
--Comment! le colonel Chamberlain avait quitté l'hôtel, et son valet de
chambre lui-même n'avait pas été averti de ce départ?
Mais, à côté des commentaires des indifférents et des curieux, s'était
manifestée l'inquiétude des intéressés. Le prince Mazzazoli, Carmelita;
la comtesse Belmonte avaient à tour de rôle, interrogé Horace en le
pressant de questions.
--Où était le colonel?
--Quand devait-il revenir?
A toutes ces questions Horace était resté sans réponses, stupéfait
lui-même de ce départ, que rien ne faisait prévoir.
Et alors il était entré dans des explications desquelles résultait la
présomption, pour ne pas dire la certitude, que le colonel était, la
veille même de son départ, décidé à prolonger son séjour au Glion.
Alors il allait revenir d'un instant à l'autre.
C'était ce que Carmelita s'était dit, bien qu'elle ne pût guère
s'expliquer ce brusque départ, alors qu'elle avait de si puissantes
raisons personnelles, pour croire qu'il allait rester près d'elle.
C'était donc une séparation.
C'était une fuite!
Mais Horace, comment restait-il à l'hôtel?
Comme sa nièce, le prince s'était demandé ce qui avait déterminé ce
brusque départ.
Mais il avait trop l'expérience des choses de ce monde pour rester court
devant cette question.
Le colonel avait voulu échapper à un mariage avec Carmelita, et en
laissant Horace au Glion, le colonel avait voulu apprendre ce qui se
passerait après son départ, et comment ce départ serait supporté.
Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s'il disait ne rien
savoir, il n'était pas sincère. En réalité, il savait parfaitement où
son maître était, ce qui expliquait qu'il eût déployé si peu de zèle à
le chercher dans les précipices de la montagne, et chaque jour, sans
doute, il lui écrivait.
De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par sa fuite.
C'était un homme logique que le prince Mazzazoli, et qui poussait les
raisonnements jusqu'au bout.
Arrivé à cette conclusion, il ne s'arrêta donc pas en chemin, et il se
dit que cette précaution, ce besoin de savoir, indiquait sûrement une
résolution indécise aussi bien qu'une conscience troublée.
S'il avait été parfaitement décidé à fuir Carmelita, le colonel ne se
serait point inquiété de ce qui arriverait après son départ. Il serait
parti et il aurait emmené son valet de chambre avec lui.
De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer ce qui s'y
passait pour en avertir son maître, on devait conclure que le colonel
pouvait revenir.
Ce retour dépendait donc des lettres d'Horace.
En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles que le
colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans sa conscience, fût
obligé de revenir, qu'il le voulût ou ne le voulût pas.
Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient.
Acheter Horace.
Ou bien le tromper.
Le prince, quoiqu'il n'eût qu'un parfait mépris pour la conscience
humaine, n'osa pas proposer d'argent à Horace pour le mettre dans ses
intérêts; ce nègre, qui était un animal primitif, serait capable de
refuser l'argent et d'avertir son maître.
Il aima mieux recourir à l'habileté, ce qui d'ailleurs était plus
économique.
Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonça qu'elle était
malade; on dut même aller chercher un médecin, et, comme le prince était
sans domestiques, il pria Horace de lui rendre le service d'aller à
Montreux.
Horace ne se serait jamais permis d'interroger le médecin; mais, lorsque
celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, il entendit sans écouter une
partie de la conversation qui s'engagea entre le prince et le médecin
dans le vestibule.
--Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous notre malade? Elle me
paraît bien sérieusement prise.
--Ses plaintes dénotent en effet un état très douloureux.
--La tête surtout, c'est de la tête qu'elle souffre; la nuit a été des
plus mauvaises.
--Je n'ai rien remarqué de particulier de ce côté; pas de fièvre; et
cependant une grande agitation.
Quelques questions et leurs réponses échappèrent à Horace, mais bientôt
il entendit le prince qui disait:
--Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale?
La réponse n'arriva pas jusqu'à lui, au moins telle qu'elle fut formulée
par le médecin, mais le prince voulut bien la lui faire connaître.
On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était très inquiet.
Horace se montra ému, et le prince fut certain que cette émotion allait
se communiquer au colonel.
Il n'y avait qu'à attendre en entretenant cette émotion.
Le temps s'écoulait, et la maladie de Carmelita prit un caractère de
plus en plus inquiétant.
Le prince paraissait accablé, et, toutes les fois qu'il parlait de sa
nièce à Horace, c'était avec des tremblements dans la voix et des
larmes dans les yeux, de plus en plus convaincu que ces larmes et ces
tremblements passeraient dans les lettres du nègre.
--Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon pauvre garçon, et
je vous plains sincèrement d'être sans nouvelles de votre maître, que
vous aimez tant.
Il y avait déjà dix jours qu'Horace «était sans nouvelles de son
maître», lorsqu'un matin on lui remit une lourde enveloppe portant le
timbre de Paris, et dont l'adresse était écrite de la main du colonel.
Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une pour lui, dans
laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre à Paris; une pour
le prince Mazzazoli, une pour la comtesse Belmonte, la quatrième enfin
pour mademoiselle Carmelita Belmonte.
Ces lettres reçues, il ne perdit pas son temps à se demander quel
pouvait être leur contenu.
Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les trois lettres dans
sa main.
--Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit Horace, dans
laquelle étaient incluses trois lettres que voici: une pour M. le
prince, une pour madame la comtesse, une pour mademoiselle Carmelita.
--Donnez, dit le prince en avançant vivement la main.
Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser paraître
l'angoisse qui lui serrait les entrailles:
--Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il tâcha
d'affermir.
--Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre à Paris, et, comme il
ne me parle pas de sa santé, je pense qu'elle est bonne.
--Je le pense aussi et je m'en réjouis; au reste le colonel aura
peut-être été plus explicite dans la lettre qu'il m'adresse, et c'est ce
que je vais voir.
Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congédia celui-ci d'un
mouvement de main plein d'amabilité.
Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, le prince ouvrit
celle qui était adressée à Carmelita, pensant sans doute qu'il verrait
là plus clairement ce qu'il voulait apprendre.
Il fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose la plus naturelle
du monde.
Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle sans lui? Une
déclassée, une pauvre fille qui n'aurait jamais pu se marier.
N'était-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit de ses
efforts?
Il lut:
«Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, chère Carmelita, et quand
le lendemain de notre journée passée dans la montagne, on vous a dit que
j'avais quitté le Glion, je ne sais ce que vous avez dû penser.
«En tous cas, quelles qu'aient été les accusations que vous avez pu
porter contre moi ou contre ma conduite, elles étaient fondées, puisque
vous ignoriez à quel mobile j'obéissais en partant.
«Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les explications de cette
conduite étrange qui, une fois encore, a dû justement vous indigner, et
je veux le faire franchement, loyalement, comme il convient à un homme
d'honneur qui croit devoir se justifier.
«Pourquoi suis-je parti sans vous avertir?
«Tout d'abord c'est à cette question que je veux répondre, car c'est la
première, n'est-ce pas, que vous vous êtes posée?
«En effet, n'était-il pas tout simple et tout naturel que, voulant
partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour cela qu'avais-je à
faire? A frapper deux coups à notre porte de communication, qui se
serait ouverte devant moi et qui m'eût donné toute facilité pour
m'expliquer.
«Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire pourquoi, avant
d'aller plus loin.
«La facilité matérielle de m'expliquer, je la trouvais par ce moyen;
mais je ne trouvais pas en même temps la liberté morale, et c'était
cette liberté morale que je voulais, que j'ai cherchée, que j'ai trouvée
dans ce brusque départ.
«Lorsque nous nous sommes séparés, en rentrant de notre promenade, je
ne pensais nullement à ce départ; bien au contraire, je n'avais qu'une
idée, qu'un but rester près de vous.
«Je ne sais ce qu'a été cette nuit pour vous après les sensations et les
émotions de notre journée.
«Pour moi elle a été une nuit de réflexions les plus graves; car c'était
ma vie que j'allais décider, c'était en même temps la vôtre.
«Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, pourquoi n'avoir pas
frappé à la porte de communication?
«Ma réponse sera franche.
«Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, irrésistible, et,
au lieu de voir par mes propres yeux, au lieu de sentir par mon propre
coeur, au lieu de raisonner avec ma propre raison, je me serais laissé
entraîner, j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre coeur, je
n'aurais pas raisonné.
«J'ai voulu m'assurer cette liberté d'examen et de décision.
«Voilà comment je suis parti, sans vous parler de ce départ, convaincu à
l'avance que, si je vous disais un seul mot, je ne partirais point.
«Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour avoir toute
ma liberté de conscience.
«En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une dernière fois, je
ne m'imaginais guère que le lendemain matin nous ne nous verrions plus;
mais, dans le calme et le silence de la nuit, la réflexion a remplacé
les emportements tumultueux de la journée, et, peu à peu, j'ai été amené
à faire l'examen de ma situation morale dans le présent aussi bien que
dans le passé.
«En commençant cette lettre, je vous ai promis une entière franchise
et une absolue sincérité; je dois donc, quant à cette position morale,
entrer dans des détails qui, jusqu'à un certain point, seront des aveux.
«Je sens combien ces aveux sont délicats entre nous, je sens combien ils
sont difficiles; mais je m'imputerais à crime de ne pas les faire.
«En ces derniers temps j'ai éprouvé, chère Carmelita, une terrible
douleur qui m'a laissé anéanti, et j'ai cru que mon coeur était mort
pour la tendresse, si bien mort que personne ne le ressusciterait
jamais.
«Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette vie d'intimité qui
a été la nôtre, jamais un mot de tendresse n'est sorti de mes lèvres;
jamais un regard passionné, jamais un geste n'est venu troubler la
confiance que vous aviez en moi.
«Vous aimai-je?
«Je ne me posais pas cette question, et l'idée que je pouvais encore
aimer ne se présentait même pas à mon esprit.
«La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre a été l'éclair
qui a déchiré la nuit qui m'enveloppait.»
Arrivé à ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince s'arrêta un
moment et haussa doucement les épaules avec un sourire de pitié; mais il
ne s'attarda pas dans des réflexions oiseuses, et bien vite il reprit sa
lecture au point où il l'avait interrompue.
«Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d'orage, les effets
qu'ils produisent, ils éblouissent, et, lorsqu'ils s'éteignent,
l'obscurité qu'ils ont pour une seconde déchirée et illuminée reprend
plus sombre et plus noire.
«Il en est des choses morales comme des choses matérielles.
«L'éclair qui m'avait ébloui s'était éteint, je restai aveuglé.
«Sans doute il m'était facile de faire jaillir de nouveau les lueurs qui
avaient projeté leur lumière dans mon âme. Pour cela, je n'avais qu'à
venir près de vous: du choc de nos regards naîtraient de nouveaux
éclairs.
«Mais l'effet ne serait-il pas toujours le même, et l'aveuglement ne
succéderait-il pas encore â l'éblouissement?
«Ce n'était point ainsi que je devais tenter l'examen que je voulais; ce
n'était point près de vous, sous votre influence, sous votre charme.
«C'était dans la solitude, dans le calme, seul en face de moi-même, que
je devais m'interroger franchement, et franchement me répondre.
«Voilà pourquoi je suis parti.
«Ce que je voulais savoir, ce n'était point si j'étais capable d'être
heureux près de vous.
«Cela je le savais, je le sentais, et m'éloignant le matin de l'hôtel où
vous dormiez, regardant les fenêtres de votre chambre, pensant à
notre journée de la veille, je retrouvais encore dans mes veines des
frissonnements de bonheur.
«Mais étais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je vous aimer
comme vous devez être aimée? Cela, je ne le savais pas d'une manière
certaine et je voulais le chercher.
«Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute conscience.
«Depuis que je me suis éloigné du Glion, il ne s'est point écoulé une
heure, une minute, qui ne vous ait été consacrée, et aujourd'hui je
viens vous dire que j'écris à votre oncle, et à votre mère, pour leur
demander votre main.
«Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Carmelita?
«Vous prierez votre oncle de me faire connaître votre réponse.»
Le prince s'arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la table qui
était devant lui, se renversant dans son fauteuil, il se mit à rire
silencieusement.
Quelqu'un qui l'eût observé se fût assurément demandé s'il devenait fou:
sans une parole, sans un éclat de voix, il riait toujours, la bouche
largement ouverte, la mâchoire inférieure tremblante, les yeux remplis
de larmes.
Tout à coup il s'arrêta et haussant les épaules:
--Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix. Huit jours... lutté...
réparation obligée... enfin!
Puis, son accès de joie s'étant un peu calmé, il reprit et acheva sa
lecture:
«Soyez assurée que vous trouverez en moi un mari qui vous aimera
loyalement, et qui tiendra fidèlement un engagement qu'il n'a voulu
prendre qu'en connaissance de cause.»
Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui n'étaient que le
développement de cette idée, mais le prince ne les lut que d'un oeil
distrait puis il passa à la lettre qui lui était adressée: en gros, il
savait ou tout au moins il croyait savoir comment le colonel avait été
amené à cette demande en mariage, et pour le moment cela suffisait.
Maintenant il était curieux de voir comment sa lettre était rédigée.
Elle l'était de la façon la plus simple et en termes aussi brefs que
possible.
Mon cher prince,
Je n'ai pu vivre dans l'intimité de votre charmante nièce, sans me
prendre pour elle d'un sentiment de tendresse qui peu à peu est
devenu de l'amour.
J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous prie d'être
mon interprète auprès de madame la comtesse Belmonte, à laquelle
d'ailleurs j'écris directement, pour appuyer ma demande.
Je ne veux aujourd'hui présenter que la question de sentiment; quant
à ce qui est affaire, nous nous en occuperons, si vous le voulez
bien, de vive voix, lorsque nous aurons le plaisir d'être réunis.
Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs sentiments.