III

Le colonel, le lendemain matin, était parti en excursion de manière à

n'être pas exposé à refuser Carmelita, ce qui était presque impossible,

ou à l'accompagner, ce qui n'était pas pour lui plaire dans les

conditions morales où il se trouvait présentement.

Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez tard dans la

soirée, bien décidé à repartir le lendemain matin. Il n'y avait pas deux

minutes qu'il était dans sa chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou

trois petits coups à la porte cloison; en même temps une voix,--celle de

Carmelita--l'appela:

--Vous rentrez?

--A l'instant.

--Vous avez fait bon voyage?

--Très bon, je vous remercie.

--Est-ce que vous êtes mort de fatigue?

--Pas du tout.

--Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnée de votre côté!

--Elle est fermée à clef.

--Et vous avez la clef?

--Elle est sur la serrure.

--De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir cette porte?

--Mais pas du tout; il y a un verrou de votre côté?

--Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez tourner la clef en

même temps que je pousse le verrou, la porte s'ouvre.

--Parfaitement.

--Eh bien! alors, si vous n'êtes pas mort de fatigue, vous plaît-il de

tourner la clef? moi, je pousse le verrou.

Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue:

--Bonsoir, voisin, dit-elle.

--Bonsoir, voisine.

Et ils restèrent en face l'un de l'autre durant quelques secondes.

--Ma mère est endormie, et son premier sommeil est ordinairement

difficile à troubler; cependant, en parlant ainsi à travers les

cloisons, nous aurions pu la réveiller. Voilà pourquoi je vous ai

demandé d'ouvrir cette porte.

Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi à son aise dans cette

chambre qu'en plein jour, au milieu d'un salon.

--Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, dit-elle, et je

croyais déjà qu'il en serait aujourd'hui comme il en avait été hier.

--Hier j'ai été surpris par la nuit à une assez grande distance, et je

n'ai pas pu rentrer.

--Et où avez-vous couché?

--Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne.

--Mais c'est très amusant, cela.

--Cela vaut mieux que de coucher à la belle étoile, car les nuits sont

fraîches dans la montagne; mais il y a quelque chose qui vaut encore

beaucoup mieux qu'un tas de foin, c'est un bon lit.

--Vous aimez ces courses dans la montagne.

--J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me délassent de la vie

sédentaire que j'ai menée en ces derniers temps.

--Ah! vous êtes heureux.

Comme il ne répondait pas, elle continua:

--J'entends que vous êtes heureux de faire ce que vous voulez, d'aller

où vous voulez, sans avoir à consulter personne. Savez-vous que depuis

que je ne suis plus une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans

la permission de mon oncle, et il faut dire que presque toutes les fois

que je lui ai demandé d'aller à gauche il m'a permis d'aller à droite.

Elle s'avança dans la chambre, et, prenant une chaise, elle s'assit.

--Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas tenir sur ses

jambes un homme qui a marché toute la journée.

Il s'assit alors près d'elle, assez intrigué par la tournure que prenait

cet entretien bizarre.

--Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant d'ouvrir cette porte?

demanda-t-elle.

--Dame!... je n'en sais rien... à moins que ce ne soit pour causer un

instant.

--Vous n'y êtes pas du tout: j'ai une prière à vous adresser.

--A moi?

--Et qui me rendra très heureuse si vous ne la repoussez point.

--Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez sera fait.

--Non, rien à l'avance: écoutez-moi d'abord, et puis, selon que ce

que je vous demanderai vous plaira ou ne vous plaira point, vous me

répondrez. Vous souvenez vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, à

notre retour de notre promenade en voiture?

--A propos de quoi ce mot?

--A propos d'une excursion dans la montagne.

--Parfaitement.

--Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de mon oncle, et, quand

je dis remontrance, c'est pour ne pas employer une expression plus

forte. Cependant cela ne m'a pas fait renoncer à mon idée, et plus mon

oncle m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance en

manifestant le désir de vous accompagner dans une de vos excursions,

plus ce désir a été ardent. Cet aveu va peut-être vous donner une assez

mauvaise idée de mon caractère, mais au moins il vous prouvera que je

suis franche. Et puis ce désir n'est-il pas bien justifiable, après

tout? Je suis enfermée dans cet hôtel; ma mère est empêchée de sortir

par sa maladie, mon oncle est retenu par son horreur de la fatigue et

de la marche. Moi, qui ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de

la marche, j'ai envie de voir ce qu'il y a derrière ces rochers qui

se dressent du matin au soir devant mes yeux comme des points

d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voilà pourquoi je veux

vous demander de vous accompagner quelquefois. Voilà ma prière. Enfin

voilà comment j'ai été amenée à pousser ce verrou.

--Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez serait fait, je

ne puis que vous le répéter. Maintenant, quand vous plaît-il que nous

entreprenions cette promenade?

--Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer. Le grand

grief de mon oncle, ça été que je venais me jeter à travers vos projets

d'une façon importune et gênante. Si demain matin je lui dis que je pars

avec vous pour cette promenade, il comprendra que son discours n'a pas

été très efficace, et il le recommencera en l'accentuant. Le moyen

d'échapper à ce nouveau discours, c'est que vous demandiez vous-même à

mon oncle de me faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra

plus parler de mon importunité. Le voulez-vous?

Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel adresserait sa

demande au prince.

Carmelita, ordinairement impassible comme si elle était insensible à

tout, se montra radieuse.

--Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre

hospitalité. Bonsoir, voisin; à demain.

Et, après lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa chambre.

Mais presque aussitôt rouvrant la porte:

--Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourné la clef?

--Mais....

--Mais il le faut, de même qu'il faut que je pousse le verrou pour mon

oncle.

Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli sa demande ou plutôt

la demande de Carmelita.

--C'est cette grande enfant, s'écria le prince, qui j'en suis certain,

vous a tourmenté pour vous accompagner dans vos excursions?

--Elle a manifesté le désir de parcourir la montagne, et je suis heureux

de me mettre â sa disposition.

--Vous êtes heureux d'aller où bon vous semble, librement voilà qui est

certain, et c'est bien assez que nous soyons venus vous chasser de votre

appartement, sans encore vous prendre votre liberté. Excusez-la, je vous

prie; elle n'a pas pris garde à ce qu'elle vous demandait.

--Refusez-vous de me la confier?

--Je refuse de vous ennuyer.

L'entretien ainsi engagé ne pouvait finir que par la défaite du prince.

Un quart d'heure après, Carmelita était prête à partir: elle avait

revêtu un costume bizarre: une robe courte, serrée à la taille par un

ceinturon de cuir et modulant sa taille et ses épaules; aux pieds, des

souliers pris dans les guêtres; sur la tête un petit chapeau de feutre,

sans plumes, mais avec un voile gris flottant au vent; à la main, une

longue canne.

--M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses grands yeux

clairs. Je vous promets de vous suivre sans demander grâce, et de passer

partout où vous passerez; le pied est solide et je ne sais pas ce que

que c'est que le vertige.

Ils partirent sans qu'il pensât à se demander comment, en un quart

d'heure, elle avait pu improviser ce charmant costume de montagne, qui

était un vrai chef-d'oeuvre longuement médité par l'illustre Faugeroles,

et sans qu'il se dit qu'il était assez étrange, alors qu'elle ne devait

pas faire d'excursion, qu'elle eût dans ses bagages des objets aussi peu

appropriés à une toilette ordinaire que des guêtres et une canne.

--Et où vous plaît-il que nous allions? demanda-t-il après avoir marché

pendant quelques minutes près d'elle.

--Mais où vous voudrez, dans la montagne, droit devant nous. Quand vous

viendrez, dans l'Apennin, si jamais vous nous faites le plaisir de nous

visiter à Belmonte, je vous guiderai; ici guidez-moi vous-même, car

je ne connais rien. Tout ce que je désire, c'est aller le plus loin

possible, le plus haut que nous pourrons monter.

Ils quittèrent bientôt le chemin pour prendre un sentier qui courait sur

le flanc de la montagne en côtoyant le ravin et en coupant à travers des

pâturages et des bois de sapins.

Personne dans ce sentier, personne dans les bois; sur les pentes des

pâturages, quelques vaches qui paissaient l'herbe verte ou qui venaient

boire à des auges creusées dans le tronc d'un pin et qui, en marchant

lentement, faisaient sonner leurs clochettes.

Ils avançaient, côte à côte, et quand le sentier devenait trop étroit

pour deux, il prenait la tête, se retournant alors de temps en temps

pour voir si elle le suivait.

Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un filet d'eau

rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait qu'à étendre le

bras pour lui prendre la main et l'aider à sauter de caillou en caillou,

ce qu'elle faisait d'ailleurs légèrement, sûrement, sans hésitation, en

riant lorsqu'elle éclaboussait l'eau du bout de son bâton.

La journée était radieuse, et le soleil, qui s'était déjà élevé dans

un beau ciel sans nuage, avait dissipé les vapeurs du matin, qui ne

persistaient plus que dans quelques vallons abrités, où elles rampaient

le long des rochers et des arbres comme des fumées légères.

Devant eux, la montagne se dressait comme une barrière de rochers pour

former l'amphithéâtre de Jaman et des monts de Vevey; derrière eux, le

lac brillait comme un immense miroir.

En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient sous les yeux,

et Carmelita comparait ces montagnes à celles au milieu desquelles

s'était écoulée son enfance.

De là un inépuisable sujet de conversation.

Ils montèrent ainsi pendant près de deux heures sans qu'elle se plaignît

de la fatigue ou demandât à se reposer.

Mais la matinée s'avançait et l'heure du déjeuner approchait.

Il avait emporté dans son sac du pain et de la viande froide, et il

comptait sur une source qu'il connaissait pour leur donner de l'eau.

Bientôt ils arrivèrent à cette source, et pour la première fois ils

s'assirent sur l'herbe.

--L'endroit vous déplaît-il?

--Bien au contraire, et choisi à souhait non seulement pour déjeuner,

mais encore pour causer librement en toute sûreté. Et précisément j'ai

à vous parler. C'est même dans ce but, si vous voulez bien me permettre

cet aveu, que je vous ai proposé cette promenade.

Alors elle se mit à sourire.

--Je vous étonne, dit-elle.

--Je l'avoue.

--Vous avez donc cru que je voulais tout simplement faire une excursion

dans ces montagnes?

--J'ai cru ce que vous me disiez.

--Ce que je vous disais était la vérité, mais ce n'était pas toute la

vérité: oui, j'avais grande envie de faire cette excursion pour le

plaisir qu'elle pouvait me donner; mais aussi j'avais grand désir de me

ménager un tête-à-tête avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser

une demande pour moi très importante.

--Je vous écoute.

--Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas que notre

tête-à-tête soit troublé; déjeunons donc d'abord, ensuite je vous ferai

mes confidences. N'écouterez-vous pas mieux? Pour moi, je parlerai plus

facilement quand j'aurai apaisé mon appétit, car je meurs de faim.

Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles de table

qu'il renfermait.

Ces provisions et ces ustensiles étaient des plus simples: du pain,

un poulet froid et du sel; deux couteaux, deux verres et deux petites

serviettes; dans une gourde recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne.

Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher et ils s'assirent

en face l'un de l'autre.

--Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis servie à

souhait.

Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet elle promena

lentement les yeux autour d'elle.

Assurément il y a en Suisse beaucoup de montagnes plus célèbres que ces

pentes des dents de Naye et de Jaman, cependant il en est peu où la vue

puisse embrasser un panorama plus vaste, et surtout plus varié! tout se

trouve réuni, arrangé, disposé, composé, pour le plaisir des yeux: les

eaux, les bois, les champs, les prairies, les villages et les villes. Au

loin, se confondant dans le ciel, les pics sauvages des Alpes, couverts

de neiges et qui, de quelque côté qu'on se tourne, vous entourent, et

vous éblouissent; à ses pieds, au contraire, le spectacle de la vie

civilisée: les toits des villages qui réfléchissent les rayons du

soleil, les bateaux à vapeur qui tracent des sillons blancs sur les eaux

bleues du lac, et, dans les vallées, la fumée des locomotives qui court

et s'envole à travers les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine

et des vallées ne montent point jusqu'à ces hauteurs, et dans l'air

tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le chant des

bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop rapides pour les pieds

des troupeaux.

--Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas le _Ranz des

vaches_! dit Carmelita en souriant.

Et elle se mit elle-même à chanter à pleine voix cet air, tel qu'il se

trouve écrit dans _Guillaume Tell_.

--Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle.

--Admirable.

--Ce n'est pas un compliment que je vous demande, mais une réponse

sincère; vous comprendrez tout à l'heure l'importance de cette

sincérité.

--Tout à l'heure?

--Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le moment n'est pas

encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. J'accepte un nouveau

morceau de poulet, si vous voulez bien me l'offrir.

Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs verres au filet

d'eau qui, par un conduit en bois, tombait dans le tronc d'un pin creusé

en forme d'auge.

Bientôt il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde se trouva

vide.

Alors, à son tour, elle se leva et, s'éloignant de quelques pas, elle se

mit à cueillir dans l'herbe des violettes bleues et jaunes, des anémones

printanières, des saxifrages et d'autres fleurs alpines, dont elle forma

une petite botte.

Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps avait refermé

son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe et, s'asseyant, elle

commença à les arranger en bouquet.

--Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, que j'ai pour vous

une grande estime et que vous m'inspirez une entière confiance.

--Pourquoi

--Pourquoi? Ce serait bien long à expliquer et difficile aussi. Je vous

demande donc à affirmer seulement cette estime et cette confiance pour

vous faire comprendre comment j'ai été amenée à vous prendre pour

confident.

Le colonel eût voulu répondre; mais, ne trouvant qu'une fadaise, il se

contenta d'un signe de main pour dire qu'il écoutait.

--Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai été élevée. Mon oncle a

conçu le projet de me faire faire un grand mariage, et il a voulu me

rendre digne des hautes destinées qu'il ambitionnait pour moi..., et

aussi un peu pour lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas

profité de ses leçons! C'est une question que je n'ai pas à examiner,

et sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne pourriez me

répondre que poliment, et c'est à votre sincérité que je fais appel.

Quoi qu'il en soit, le grand mariage désiré ne s'est pas fait, et les

rêves de mon oncle ne se sont point réalisés. Je suis sans fortune, cela

explique tout.

--Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent que la fortune dans

la femme qu'ils épousent.

--Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas mariée, et je

l'explique par une raison qui me paraît bonne. Cependant j'avoue

volontiers qu'elle n'est pas la seule. Pour que ces grands mariages

réussissent, pour qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages

personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune fille

travaille elle-même habilement à ce mariage, qu'elle trouve elle-même

son mari, et qu'avec plus ou moins d'adresse, de diplomatie, de rouerie,

de coquetterie, de persévérance, elle oblige elle-même ce mari à

l'épouser. C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux mariages

qui ont servi d'exemples à mon oncle, et lui ont mis en tête l'idée de

me donner pour mari un prince ou un empereur. Il avait eu d'illustres

exemples sous les yeux et il avait cru que je pourrais les suivre.

Par malheur pour le succès de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette

comédie du mariage, accepter mon rôle tel qu'il me l'avait dessiné. Il

était très important, ce rôle, très brillant et assurément intéressant à

jouer; je l'ai transformé en un rôle muet.

Elle s'arrêta et, le regardant:

--Est-ce vrai? demanda-t-elle.

--Très vrai.

--Mais ce rôle, je n'ai pu l'accepter que par une sorte d'obéissance,

sans réflexion pour ainsi dire, sans avoir conscience de ce que je

faisais. Mon oncle me demandait de le remplir, je le remplissais en

l'appropriant à ma nature; j'obéissais à son ordre, et par cette

soumission il me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que

je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez déjà fait, que je ne

suis précoce en rien: mon esprit, mon intelligence, ne se sont ouverts

que tardivement, peu à peu, si tant est qu'ils se soient ouverts. Je

suis donc restée assez longtemps sans comprendre ce rôle, et surtout

sans voir le résultat auquel j'arriverais, si je réussissais dans son

dénoûment: c'est-à-dire à un mariage peut-être riche ou puissant, mais à

coup sûr malheureux; car, à vos yeux, n'est-ce pas, comme aux miens, un

mariage sans amour ne peut être que malheureux?

--Assurément.

--Je comptais sur votre réponse. Quand j'ai compris où je marchais,

ou plutôt quand je l'ai senti, car je l'ai senti avant de le

comprendre,--disant cela, elle posa la main sur son coeur,--j'ai résolu

de ne pas aller plus loin et de m'arrêter. Jamais position n'a été plus

délicate que la mienne: je devais beaucoup à mon oncle, et, d'un autre

côté, je me devais à moi-même de ne pas poursuivre des projets de

mariage qui ne pouvaient faire que mon malheur, ainsi que celui du mari

que j'épouserais. Comment sortir de cette difficulté? J'y réfléchis

longtemps. Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours

moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement.

Il écoutait, se demandant où allait aboutir cette étrange confidence et

surtout pourquoi elle la lui faisait.

Elle continua:

--Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup travaillé la

musique et que j'ai pris des leçons de chant. «Si je n'avais pas dû être

une grande dame, j'aurais été une grande artiste», me disait chaque

jour mon professeur. Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au

contraire, je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici,

seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je débuterai au théâtre.

--Vous?

--Oui, moi. Voilà pourquoi j'ai voulu vous faire cette confidence. C'est

pour vous prier d'être, au moment de mon départ, auprès de mon oncle et

de ma mère, pour leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que

personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, et c'est le

service que je vous demande. Vous ne me le refuserez point, n'est-ce

pas?

--Comédienne!

--Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. Et pourquoi?

Que voulez-vous que je fasse? Quelle position ai-je dans le monde? Je

suis d'une noble famille, cela est vrai; mon oncle est prince, cela est

vrai encore. Mais après? Ma famille est ruinée, et mon oncle est sans

fortune; voilà qui est non moins vrai. Dans cette situation, quelle

espérance m'est permise?

--Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, et qui me

paraît,--laissez-moi le dire, sans mettre aucune galanterie dans mes

paroles,--tout à fait légitime et parfaitement fondée.

--Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un beau mariage?

--Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce mariage?

--Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le développement de son

idée, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est pas réalisé jusqu'à présent.

--Pouvez-vous croire qu'il ne se réalisera pas un jour ou l'autre?

est-ce à votre âge qu'il est permis de désespérer?

--Où est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vécu dans le même monde,

l'un près de l'autre, de la même vie pour ainsi dire. Où l'avez-vous vu

ce mari? Nulle part, n'est-ce pas? Il ne s'est pas présenté.

--De ce qu'il ne s'est pas présenté jusqu'à présent, s'ensuit-il qu'il

ne doive pas se présenter un jour?

--Assurément, je crois qu'il ne se présentera pas: mais je vais plus

loin et j'affirme qu'il ne devait pas se présenter. C'était à moi de

l'aller chercher. Ce que je n'ai pas fait, alors que je ne me rendais

pas bien compte de ma position, je le ferai encore bien moins

maintenant, que je sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai

dit et je vous le répète, je veux mon indépendance; je veux celle de

la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur. Si je me marie

jamais, je veux choisir mon mari, non parce qu'il a un grand nom ou une

grande position, mais parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je

l'espère, ne vous paraît pas trop romanesque; je vous assure que je ne

suis pas romanesque.

--Mais je n'ai jamais pensé qu'on devait s'excuser d'être romanesque;

trop peu de gens, hélas! mettent le sentiment dans leur existence.

--C'est précisément cela que je veux: mettre le sentiment au-dessus des

intérêts, et non les intérêts au-dessus du sentiment. Voilà pourquoi je

tiens à être libre, Je sais que l'on me reprochera mon coup de tête.

Comédienne! quelle bassesse! Appartenir à l'une des premières familles

de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant j'ai une

excuse. Puisque je suis destinée à jouer la comédie en ce monde, j'aime

mieux la jouer au théâtre que dans la vie. Le rôle qu'on veut m'imposer

et que je devrais accepter pour réussir me pèse et m'humilie, de sorte

que je le joue aussi mal que possible et que je ne réussirai jamais;

tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui m'effraye.

--Cependant....

--Oui, vous avez raison, ce que je dis là est inexact. Il y a une chose

qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter mon oncle et ma mère.

Elle parut très émue et s'arrêta un moment.

--C'est cette considération qui pendant longtemps m'a arrêtée, dit-elle

en reprenant. J'ai hésité, j'ai été d'une résolution à une autre,

décidée un jour à partir, le lendemain à rester près d'eux et à laisser

les choses aller sans m'en mêler: car je sens, croyez-le bien, le

chagrin que je vais leur causer. Pour ma pauvre mère, cette séparation

sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, puisqu'elle

sera l'anéantissement de projets auxquels depuis sept années il a tout

sacrifié: son temps, sa peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas,

on ne saura jamais ce qu'ont été les soins de mon oncle; songez que ce

qu'il ne savait pas, il a eu le courage, à son âge, de l'apprendre

pour me l'enseigner. Et quel courage non moins admirable dans cet

enseignement donné à une fille telle que moi! Certes, bien des fois ses

leçons m'ont été pénibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles

n'ont pas pu l'être moins pour lui que pour moi.

De nouveau elle fit une pause pour se remettre.

--Et voilà de quelle récompense je vais le payer. Ah! cela est affreux.

Qu'il sache au moins que je ne me sépare pas de lui, le coeur léger, par

un coup de tête, sans ressentir les angoisses de cette séparation et

sans compatir à son chagrin. Voilà le service que je réclame de vous, et

voilà pourquoi j'ai tenu si vivement à nous ménager cette promenade, qui

devait me permettre de m'expliquer librement et de bien vous dire tout

ce que je désire qui soit répété à mon oncle, ainsi qu'à ma mère, je ne

veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets ma cause entre vos

mains: voulez-vous la plaider non seulement pour moi, de façon qu'ils

ne me condamnent pas, mais encore pour eux, de façon à adoucir leur

douleur?

--J'aurais bien des choses à vous opposer, mais les raisons par

lesquelles je vous combattrais, vous vous les êtes données vous-même,

j'en suis sûr. Je suis à vous.

Elle lui prit la main et la serra en le regardant.

Puis tout à coup, s'arrachant à l'émotion qui l'oppressait:

--Vous plaît-il que nous nous remettions en route? dit-elle. En avant!

et ne pensons plus qu'au plaisir de la promenade.

Ida et Carmelita · 第 10 / 37 题