notre chère maman, ont en abomination le divorce; elles ne l’admettent
pas, même dans les cas extrêmes, et se bouchent les oreilles lorsqu’un
audacieux essaie de leur prouver que quelquefois le divorce est une
délivrance et permet à un être de refaire sa vie compromise par un
mariage malheureux. Le sentiment religieux est pour beaucoup dans cette
horreur de la rupture d’une union consacrée par Dieu, mais il s’y ajoute
un sentiment particulier du devoir maternel, et une soumission presque
orientale aux volontés de l’époux et puis, comment une femme qui a cinq
ou six enfants pourrait-elle quitter le foyer conjugal, et refaire une
vie qui appartient déjà à ces petits êtres? Il y a de mauvais ménages
sans doute, en Argentine, mais sûrement moins que dans les pays où la
femme est trop mêlée à la vie de son mari et où, par conséquent, les
heurts sont plus fréquents entre deux caractères opposés ou deux natures
différentes. On a proposé plusieurs fois à la Chambre une loi
établissant le divorce, elle n’a jamais pu passer, et il s’écoulera
vraisemblablement de bien longues années avant qu’elle obtienne un vote
favorable... si tant est qu’elle l’obtienne jamais.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout le «Tigre» est pavoisé sur le parcours des yachts qui vont prendre
part aux régates. Pas de vent, pas un nuage, la journée est magnifique,
mille embarcations se pressent sur l’eau miroitante et les courses
commencent...
On encourage de cris sympathiques les concurrents dont les parents et
les amis s’entassent dans des barques ou sur les rives, on acclame les
vainqueurs, on console les vaincus, de belles jeunes filles trépignent
de joie parce que leur frère ou leur fiancé a gagné un prix... Les
oriflammes flottent dans une brise tiède, les robes claires et les
ombrelles se dorent au soleil couchant...
Dans une demi-heure tout sera silencieux; le bruit des moteurs à pétrole
sera remplacé par le coassement des petites grenouilles qui se cachent
dans les roseaux, et les cris d’enthousiasme par le murmure de l’eau que
caressent les rameaux tombants des saules...
Mais la nature n’a qu’un court répit; ce calme profond est de nouveau
troublé par une fête de nuit: une fête vénitienne. Des bateaux illuminés
conduits par les beaux jeunes gens qui ont prouvé tantôt ce que peuvent
les sports pour l’embellissement d’une race, suivent le fil de l’eau,
doucement, si nombreux et si pressés que leurs feux paraissent être le
reflet mouvant des étoiles. Dans une île, un orchestre joue une musique
italienne, qui nous parvient légère, lointaine, faite pour accompagner
un rêve. On ne crie plus ce soir, la beauté de la nuit paralyse les
gaietés bruyantes, et c’est de la poésie et de la douceur qui flottent
dans l’air et sur les eaux...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pío s’est mis en tête de me conduire à Mar-del-Plata. Mamita a protesté,
j’ai résisté, mais mes cousins ont soutenu Pío, et mon cher tyran, obéi
et triomphant, nous emmène tous trois passer une semaine dans le port de
mer à la mode, le Deauville Argentin: Mamita restera au «Tigre» jusqu’à
notre retour.
Sur les conseils de Pío, nous emportons beaucoup de robes, et tous nos
bijoux... Il paraît que c’est la «Grande Semaine» de Mar-del-Plata, et
qu’on y fait assaut d’élégance.
En douze heures de voyage, nous avons atteint le but de notre voyage.
Nos chambres sont retenues, heureusement, car les hôtels et les villas
n’ont plus un coin à offrir au voyageur, fût-ce à prix d’or! L’argent a
peu de valeur à Buenos-Aires, à Mar-del-Plata, il n’en a plus du tout!
Nous étions, mes cousins et moi, stupéfaits de ce qu’il fallait payer à
l’hôtel pour un modeste appartement et une nourriture médiocre. Pío
riait de notre étonnement, lui qui ne conçoit pas plus que ses
compatriotes ce qu’est l’économie, et encore moins l’épargne; il se
moque gentiment de nous, lorsque nous essayons de lui parler de
«prévoyance...»
--Prévoyance de quoi? demande-t-il.
--Mais de l’avenir.
--De mon avenir? Je fais de bonnes affaires, mes terres me rapportent
dix ou douze pour cent, bon an mal an, et se valorisent chaque jour...
Alors?
--Les temps de disette peuvent venir!
--Les temps d’abondance peuvent durer!
--Mais si vous avez des enfants?
--Ils travailleront...
--Des filles?
--Elles se marieront!
--Et dire que vous êtes tous comme ça! s’écria Georges abandonnant la
discussion, c’est effrayant!
--Pourquoi effrayant? Cette insouciance, cette libéralité que vous
blâmez, nous rend audacieux; à cause d’elle, nous nous lançons dans les
affaires les plus risquées avec une confiance qui les fait réussir.
--Mais quand un homme meurt sans fortune, que devient sa veuve? Qui
élève ses enfants?
--La veuve est toujours recueillie ou aidée par quelqu’un de sa famille
ou de celle de son mari, et jusqu’aux amis du disparu, tous s’unissent
pour donner aux enfants une éducation et une instruction suffisantes
pour marcher à la conquête de la fortune! Les enfants élevés ainsi ne
sont pas moins bien armés pour la lutte que ceux dont les parents sont
devenus ou restés riches. N’oubliez pas qu’une de nos forces est cette
possibilité donnée à tous, sans distinction de classe ou de nationalité,
d’arriver à la richesse par le travail: notre terre offre ses trésors à
qui possède la force de les prendre, et elle est si prodigue elle-même
que ses fils seraient sans excuses s’ils osaient être avares...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pío avait raison: il faut avoir vu Mar-del-Plata pendant sa semaine
élégante, mais je me promets bien tout bas de n’y pas revenir!... C’est
un luxe étourdissant: on se promène sur la Rambla, on fait les cent pas
sur la plage, on déjeune, on joue, on va écouter de la musique au Club,
on dîne, on danse, on fait un bridge, et chacune de ces actions est
précédée d’un changement de toilette... et quelle toilette! C’est à se
demander si les costumes de bain ne viennent pas de chez Paquin... car
on se baigne de temps en temps, quand on a un moment de loisir... entre
les courses et le thé... J’oubliais les fiançailles, les brouilles, les
raccommodements et les bavardages qui semblent s’accumuler pendant cette
courte saison.
Je suis péniblement ce mouvement effréné, et je vois bien que mon mari
ne reste que pour ne pas abandonner nos cousins. Eux s’amusent
franchement, entraînés par d’autres jeunes couples, et voient s’écouler
les jours avec peine...
Nous avons pourtant pu nous isoler assez souvent, Pío et moi, pour faire
quelques promenades le long de la côte. Partout, des rochers sauvages,
des falaises monstrueuses, un chaos de pierres battues par des vagues
furieuses, démesurées. L’Océan est sans douceur, ici, il apporte une
houle que rien n’a brisée pendant des milliers de lieues, un vent qui a
traversé la moitié du monde sans perdre sa violence, et les plages,
magnifiques, s’arrondissent à perte de vue... C’est une beauté sévère,
grandiose, impressionnante: la hauteur des falaises écrase, et la vue de
l’Atlantique tumultueux éveille la terreur, et fait naître la nostalgie
des mers calmes... La ville elle-même est somptueuse, mais encore
inachevée, on y bâtit toujours et on rêve d’y faire un port plus facile
à atteindre pour les navires de fort tonnage, que celui de Buenos-Aires,
rendu d’accès difficile par le fond mouvant du Rio. Mar-del-Plata ou
plutôt le «Club» de Mar-del-Plata, a un ravissant petit théâtre, assez
peu fréquenté d’ailleurs, et possède l’inévitable cinématographe où les
familles envoient les enfants, les jours de pluie ou les soirs de vent.
Des estancias sont éparpillées à quelque distance du bord de la mer;
nous en avons visité une, propriété d’un ami de Pío, et nous avons
constaté non sans étonnement que les produits de cette terre si soumise
au climat marin, dépassent en qualité et en abondance tout ce que nous
avons vu jusqu’à ce jour, et que le bétail y est splendide.
Des réunions mondaines, des thés, des bridges, la roulette... et le
dernier jour de la Grande Semaine, qui est aussi celle du Carnaval,
s’est achevé par un bal masqué à l’hôtel Windsor, lieu de réunion de la
société élégante; ce bal réunissait tant de jolies femmes, tant
d’adorables jeunes filles et tant d’hommes beaux et distingués qu’aucun
lieu du monde ne pourrait en grouper davantage.
Malgré cette dernière, cette éblouissante vision, c’est sans regrets que
nous reprenons le train, emmenant Georges et Marthe qui poussent
quelques soupirs, et c’est avec joie que nous retrouvons notre chère
petite île verte du Tigre et l’active tendresse de Mamita, dont la joie
de nous revoir est émouvante.
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J’ai dû aller ces jours-ci à Buenos-Aires pour y faire quelques achats;
la journée que j’y ai passée a été rude. Il y a des semaines qu’il ne
pleut pas, les rues sont poussiéreuses, les maisons sont fermées et
comme barricadées contre le soleil ennemi, les pieds des chevaux
s’enfoncent dans l’asphalte amolli des chaussées, les rares passants se
glissent le long des maisons, cherchant l’ombre, et le soir, pour
trouver un peu de fraîcheur ou plutôt l’illusion de la fraîcheur, des
milliers de gens vont au bois de Palermo où semble se concentrer toute
l’animation de la ville. On attend l’orage, on guette le ciel trop pur,
la moindre vapeur se change en nuage dans l’imagination des porteños...
Chaque été les chaleurs trop fortes sont heureusement tempérées par des
averses diluviennes grâce auxquelles on supporte des températures très
élevées sans malaises. Les vieux Argentins prétendent même
qu’autrefois,--cet autrefois si vague et si commode dont abusent les
vieilles gens,--autrefois, donc, il faisait encore plus chaud, et que
les hivers se distinguaient à peine des printemps et des automnes. Je
m’imagine que le climat a moins changé qu’ils ne le croient, et que,
simplement, les méthodes de chauffages s’étant perfectionnées, on est
devenu plus frileux dès qu’on les a employées. Dans beaucoup de familles
le préjugé règne encore «que le feu rend malade», et on voit des dames
recevoir leurs amies, une fourrure sur les épaules et les mains dans un
manchon, tandis que le thermomètre marque six degrés dans leur salon et
que la cheminée bâille de tout son âtre vide!
Par bonheur, la chère Mamita est plus moderne dans ses idées, et elle a
fait installer le chauffage central dans notre grande maison de
Buenos-Aires, et même dans l’appartement de la tante Victoria qui a
commencé par pousser des cris d’indignation vite étouffés par une
sensation de bien-être et de confortable.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’été s’écoule paisible et charmant, dans des causeries, des lectures,
des visites à l’estancia que mon Pío n’abandonne jamais quinze jours de
suite, et dans la douceur d’une intimité familiale que je n’avais jamais
connue. Nous sommes indépendants les uns des autres, et cependant unis,
la liberté individuelle est sauvegardée, chacun fait ce qui lui plaît,
mais un lien profond nous relie. Nos amis ne sont pas ceux de Mamita,
elle leur fait pourtant bon visage lorsque nous les recevons, et quand
ses amis à elle viennent la voir, nous les accueillons de notre mieux.
Je me laisse aller délicieusement au charme de cette vie de paix et
d’amour, et le seul nuage qui obscurcisse mon bonheur, c’est le départ
de mes cousins, fixé au mois de mai... Ils vont me manquer, ces chers
compagnons de la plus triste période de ma vie, et de la plus
heureuse... Leur affection est si sûre, si loyale; ils ont adouci mes
misères et partagé ma joie, nous avons espéré, et quelquefois pleuré
ensemble... J’ai essayé de les retenir, et de leur persuader qu’ils
devaient rester avec moi jusqu’au moment où Georges sera forcé de
retourner à ses mines, mais ils m’ont donné tant de bonnes raisons à
leur départ, que j’ai compris que je devais sacrifier mon égoïsme et
cesser d’insister.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’automne; les feuilles des peupliers sont comme des pièces d’or, et nos
rosiers ne fleurissent plus; le ciel est pâle, les branches des saules
trempent maintenant dans les ríos dont les eaux grossissent et se
troublent, mais l’air est si doux, le soleil si clément, et la tiédeur
des soirs si caressante que nous prolongeons notre séjour presque
jusqu’au départ de Georges et de Marthe. Les heures de cette saison
divine me paraissent trop courtes, j’en goûte la douceur attendrie avec
le chagrin de les voir s’écouler.
Le printemps est souvent pluvieux ici, l’été quelquefois est torride, et
l’hiver frissonne de temps en temps au souffle du pampero, mais
l’automne est la saison sans rivale, elle n’a pas la mélancolie de
l’automne d’Europe, et l’année solaire meurt sans laisser soupçonner que
la mort appelle la corruption...
Il faut rentrer pourtant... Nous faisons une dernière promenade, et nous
disons au revoir aux beaux arbres, à l’eau tranquille et à nos
souvenirs...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pendant notre absence de Buenos-Aires, on a loué la petite maison où Pío
est venu tant de fois me voir l’hiver dernier, et où Marthe a si souvent
eu «justement besoin d’écrire à Georges»... Les meubles auxquels nous
tenons sont chez Mamita qui donne l’hospitalité à mes cousins jusqu’à
leur départ. En général, les demeures sont si vastes que des familles de
douze ou quinze personnes s’y logent sans gêne; il y a plusieurs salons,
deux au moins, un grand et un petit, plusieurs salles de bains, les
domestiques eux-mêmes ont les leurs. On bâtit maintenant quelques
petites maisons comme celle que nous habitions, et quelques maisons de
rapport divisées en appartements, mais ce sont presque toujours des
étrangers qui les habitent, les familles argentines sont trop nombreuses
et trop habituées à l’espace pour s’y entasser.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Georges vient de la Compagnie maritime où il a retenu son passage et
celui de Marthe sur un magnifique paquebot français: «Le Sauveterre»;
les plans du navire l’ont séduit, et il est joyeux à l’idée qu’enfin les
vapeurs français rivalisent avec les anglais, les allemands et les
italiens qui ont créé de véritables palais flottants.
Le navire est arrivé, et pendant les cinq jours qu’il est resté dans le
port, il a été permis de le visiter. Pío a voulu voir comment nos chers
voyageurs allaient être installés, nous avons parcouru le bateau tout
entier, nous l’avons trouvé confortable et même somptueux, le personnel
nous a paru correct, et la cabine de Georges et de Marthe ne laisse rien
à désirer. Pendant que nous causions sur le pont avec un aimable
officier qui nous avait guidés complaisamment, on a apporté les malles
marquées aux initiales de mes cousins, et parmi elles, j’en ai reconnu
une que j’ai prêtée à Marthe, et sur laquelle j’ai retrouvé mon nom...
mon nom d’avant... d’avant l’Argentine... d’avant le bonheur...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La voiture nous emporte tous les cinq vers le port, car Mamita a tenu à
venir accompagner ses neveux d’adoption: c’est une coutume à laquelle on
ne se dérobe jamais à Buenos-Aires. Comme les paquebots sont à quai dans
l’immense bassin, les amis et les parents des passagers restent avec eux
jusqu’à la dernière minute...
Dans les troisièmes classes, on chante: ce sont des Italiens qui
retournent dans leur patrie, après avoir travaillé aux champs pendant
les récoltes. Ils ont gagné de quoi faire vivre leur famille une année,
et ils reviendront dès qu’ils auront besoin d’argent, pour s’en aller
encore, jusqu’au jour où la femme et les enfants se décideront à les
accompagner, et s’installeront avec eux pour toujours sur la terre libre
et féconde qui les enrichira. Une foule pressée a envahi les ponts, les
salons, les corridors, la salle à manger... On apporte des fleurs, des
bonbons, des cadeaux, on pleure, on rit, on promet, on refuse, des
affaires s’ébauchent ou se concluent pendant qu’on boit le traditionnel
champagne des adieux, c’est une confusion, un brouhaha étourdissants!
Des enfants se faufilent entre les jambes, s’égarent, se retrouvent, un
pick-pocket est emmené discrètement, les officiers sont débordés, le
commandant se cache, on cherche une valise égarée... et, tout à coup, la
cloche sonne... il faut s’en aller...
Comme les autres visiteurs, je descends par la passerelle en me
retournant cent fois; comme les autres, je me tamponne les yeux avec mon
mouchoir; comme les autres, je me promets de me sauver avant que le
navire s’écarte du quai... et comme les autres, je reste pour le voir
partir!
C’est affreusement long, ce départ, cet arrachement... Je vois Marthe,
les bras chargés de fleurs, et Georges écrasé de paquets apportés par
des amis au dernier moment; ils s’appuient contre le bastingage et me
sourient les yeux humides...
--A bientôt!... crie Marthe d’une voix déjà lointaine...
--A bientôt!... répond Pío, car la voix me manque, et mon cher mari a
senti de quelle émotion je suis bouleversée...
Le bateau est sorti du port, et laissant Mamita rentrer avec la voiture,
nous revenons à pied par les rues d’un Buenos-Aires matinal et
grouillant que je ne connaissais pas encore et dont les mille bruits me
distraient de mon chagrin. Les petits vendeurs de journaux bondissent
sur les plates-formes des tramways en marché en criant: _La Prensa_!...
_La Nacion_!... _La Argentina_... d’une voix perçante; les marchands de
marée offrent avec une espèce de chant de gros poissons irisés et des
crevettes roses énormes qui débordent des corbeilles équilibrées par une
perche sur leur épaule, le marchand de pommes de terre, le marchand de
salades, s’égosillent en traînant leurs charrettes à bras... des gamins
joufflus appellent de toutes leurs forces «l’empanadero» et trépignent
de leurs petits pieds nus, lorsqu’il leur apporte, dans son panier
couvert, les pâtés dorés pleins de viande ou de légumes, en hurlant:
Empanadas!... Empanadas!... Des Turcs proposent d’un ton plaintif des
savons, des miroirs, des tire-bouchons et des foulards qu’ils promènent
sur des tréteaux... De robustes commères, en robe flottante, discutent
bruyamment autour d’une voiturette de fleurs...
Nous approchons de chez nous, mes yeux se brouillent encore de larmes:
--Soyez raisonnable, ma chérie, me dit mon mari en pressant mon bras
sous le sien, et ne pleurez plus. Vous savez bien que s’ils ne
revenaient pas, nous irions les chercher, et que, lorsqu’ils s’en
retourneront la prochaine fois, nous partirons avec eux... Avez-vous
peur de la vie à mes côtés? Regrettez-vous de me rendre heureux?
Je levai les yeux pour rencontrer le regard de Pío:
--«Ton pays sera mon pays... ta maison sera ma maison...»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’affection maternelle de Mamita et l’amour de mon mari ont trouvé mille
ressources pour me rendre moins pénibles les jours qui ont suivi le
départ de mes cousins. J’accompagne Mamita aux comités des innombrables
œuvres de charité qu’elle préside, et Pío me conduit dans le monde. La
saison a recommencé, nos amis et nos parents sont revenus, et demain,
nous célébrerons la fête nationale Argentine, la fête du 25 mai...
Il y a donc un an que je suis arrivée ici, un an seulement... un an
déjà! Je regarde ce boudoir qui m’appartient, j’entends un faible son de
piano qui vient du salon de Mamita; de l’autre côté de la galerie, c’est
l’appartement silencieux où la tante Victoria marche à pas feutrés...
Tout à l’heure, Pío entrera, il s’assoira sur ce petit fauteuil, et nous
parlerons de ce qu’il a fait aujourd’hui, de ce que j’ai fait moi-même,
de notre chère estancia, des amis... de notre amour... Ma vie est là, je
ne souhaite plus rien... Si! il y a une chose que je désire de toutes
mes forces, c’est que, de l’autre côté de l’Océan, dans mon pays aimé,
on connaisse mieux ma seconde patrie!
Et pour la connaître, il faut vivre sur nos sol, se mêler à ses fils,
explorer ses solitudes vierges! Elle est fière de sa jeune grandeur,
mais elle accepte les leçons du passé, elle a l’orgueil de son effort,
mais il ne l’a pas rendue vaine, et elle accueille les Français avec les
mots qu’ils aiment, et auxquels elle croit: Liberté, Égalité,
Fraternité!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Du soleil, le ciel bleu, et de la joie... c’est le 25 Mai...
A toutes les fenêtres flottent les drapeaux bleus et blancs, le canon
tonne, des groupes passent en chantant, la cocarde bleue et blanche à la
boutonnière ou au corsage, des délégations d’écoles, de corps de
métiers, de Facultés défilent... les automobiles marquent le pas
derrière d’humbles breaks mouchetés de la boue des routes campagnardes,
voici le coupé discret de l’Archevêque, des gauchos passent au pas léger
de leurs chevaux...
Devant nos fenêtres, la vaste place où s’élève la statue de San-Martin,
fourmille déjà de centaines d’enfants qui vont chanter tout à l’heure le
chant national argentin en l’honneur du héros de l’Indépendance...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La foule s’est rangée sans un cri, sans une querelle, recueillie et
attentive, et dans l’air frais du matin, dans la limpidité de ce beau
jour d’hiver, s’unissent des voix pures, nettes, aiguës. L’hymne
patriotique monte vers le ciel clair, et les petits visages se lèvent
vers l’effigie du héros, tout enflammés d’ardeur et d’amour...
Mamita pleure d’émotion, et je sens ma gorge se serrer, quand un des
plus petits enfants vient déposer une palme dorée sur le socle de
bronze...
Un homme parle au pied de la statue, nous distinguons chaque mot. Il dit
la vie de San-Martin, cette vie d’héroïsme et de misère, et l’admirable
élan de celui qui «donna des ailes aux canons», en leur faisant passer
l’Ande infranchissable: il dit aussi ce que fut l’épouse de ce soldat
sans pair, la douce compagne aux boucles brunes, dont le cœur menaçait
de se briser à chaque bataille, et qui masquait ses angoisses par des
sourires; il évoque Fray Beltrán, le moine guerrier, qui s’improvisa
fondeur et fit des pièces d’artillerie avec les cloches des couvents,
les dames de Mendoza, donnant leurs bijoux et leur argenterie pour payer
la nourriture des soldats, et gâtant leurs belles mains à coudre de
rudes vêtements, les Puyrredon, les Brandzen, les Lavalle, tous...
tous... l’un d’eux était Français, dit-il...
Je tressaille d’orgueil... là où on se bat pour une juste cause, n’y
a-t-il pas toujours au moins un Français?
La cérémonie est finie, la voix virile qui vient d’exalter l’amour de la
patrie en paroles brûlantes s’est tue.
La place est vide... mais le socle de la statue disparaît sous les
fleurs...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous allons à pied chercher Carmen et Carlos avec lesquels nous
assisterons à la revue. A peine si l’on peut circuler... des provinces
lointaines sont venus des gens basanés et graves; Rosario, port des
céréales, Tucuman, où la culture de la canne à sucre fait des
millionnaires, Mendoza dont les vignerons connaissent les grappes du
pays de Chanaan, Santa-Fé où les fortunes sont attachées au bois
incorruptible du Quebracho, Entre-Rios où roule l’or des oranges,
Rio-Negro qui fait croître des fourrages incomparables à l’ombre des
pêchers chargés de fruits, et Salta, et Jujuy... toutes les régions sont
représentées par des hommes vigoureux et actifs, et des femmes joyeuses
d’étaler en bijoux et en soies la richesse que leurs maris tirent de la
terre féconde... Les ouvriers se mêlent aux bourgeois, les riches aux
pauvres, on se sourit... les classes sociales ne se haïssent pas: elles
ne sont séparées que par quelques années de labeur...
Des agents de police à cheval font ranger la foule: le président de la
République passe... il est précédé de beaux hommes à cheval, vêtus de
blanc et cuirassés, et suivi d’un détachement de soldats dont l’uniforme
rappelle celui des grenadiers du premier Empire... Le régiment de San
Martin.
Le flot humain qui noircit les rues se dirige vers l’endroit où les
troupes vont défiler et manœuvrer... Nous sommes dans une tribune, et je
suis à la lorgnette toutes les évolutions militaires... Au loin, sonnent
les cuivres, et l’on voit passer comme une trombe les cavaliers soudés à
leur selle... voici les fantassins en vêtements sombres... leurs bottes
jaunes marquent un pas impeccable... les artilleurs se balancent sur les
affûts des canons qui luisent au soleil... le train des équipages, ses
fourgons, ses mules... des brassards blancs marqués d’une croix rouge...
le drapeau!