Un excellent dîner nous réunit à sa table, servi par des demi-indiens

qu’on appelle ici des «Chinos». Après les premiers compliments, mis en

verve par notre présence, notre hôte commence à taquiner Pío en lui

faisant quelques critiques sur ses compatriotes.

--Voyons, mon cher ami, lui dit-il dans un espagnol imparfait et

pittoresque, avouez que rien au monde n’est plus beau que ce paysage, et

que les Argentins sont fous d’aller de l’autre côté de la terre

contempler des sites qui pâlissent auprès de ceux que vous avez

traversés depuis votre départ de Buenos-Aires?

--Mais, répond Pío, personne à Buenos-Aires ne connaît nos provinces,

et...

--C’est le tort qu’on a, riposta Danley, on devrait les connaître! A

peine quelques «porteños» vont-ils en convalescence à Mendoza ou à

Córdoba, et ils reviennent dégoûtés des hôtels et des auberges, et

navrés parce qu’ils n’ont pas trouvé à quatre mille pieds d’altitude un

cinématographe où passer leur soirée! Et pourtant, Mendoza est

admirable, la montagne y est sauvage et terrible...

--Elle est bienfaisante aussi, ajouta Pío, les sources médicinales

chaudes en jaillissent, et font des cures merveilleuses...

--C’est pourquoi vous allez à Carlsbad...

--Rosario de la Frontera aussi possède des eaux qui guérissent les

affections du foie, et des promenades splendides dans des forêts

millénaires...

--C’est pourquoi vous allez à Vichy!...

--Un peu de patience, attendez que nous ayons un siècle de plus...

--J’attendrai!

Et il est bien capable d’attendre par curiosité...

Notre fatigue ne nous empêcha pas de sortir après le dîner. La montagne,

devenue mystérieuse, nous attirait et nous fascinait. Très haut, très

loin, des feux brillaient...

--Votre mari est là, dit M. Danley à Marthe, ces lumières marquent

l’entrée de la mine où il travaille, et le poste du chemin de fer aérien

qui descend le minerai dans la vallée...

Marthe trouve sûrement que ces petites lampes sont plus belles que les

étoiles, car ses yeux ne les quittent plus!

Le chemin que nous faisait suivre notre hôte monte insensiblement, et

surplombe son jardin. Des lucioles dansaient dans la nuit claire, et de

petits hiboux jetaient des cris qui ressemblaient à un rire triste.

--Voici un nid de condors...

La lune se levait, sa lumière atteignit l’angle d’un rocher, et nous

vîmes s’agiter d’énormes masses grises, tandis qu’une sorte de râle

parvenait à notre oreille...

Un désir ardent me venait de contempler de plus près l’hôte formidable

des Andes... hélas! des pentes abruptes et des précipices me séparaient

de ce nid de géants ailés... Il me fallut attendre au lendemain pour

voir de près, sous le soleil, un condor captif dans le «patio» de la

maison de M. Danley. J’appris que le grand oiseau de proie dort à

peine,--la légende lui attribue même une insomnie perpétuelle,--et qu’il

est presque impossible d’approcher son nid, placé toujours sur des pics

à peu près inaccessibles. Cependant, quelquefois, un chasseur hardi, ou

aidé par le hasard, découvre un poussin que ses parents, qui chassent

toujours ensemble, ont abandonné momentanément, il s’en empare, et après

lui avoir mutilé une aile, il l’installe dans la cour de sa demeure. Là,

le condor grandit, vieillit et meurt sans avoir connu l’ivresse de

planer et la joie aiguë de fondre sur une proie vivante.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous avons quitté l’hospitalière petite maison avec regret...

Reverrons-nous cet homme si fin, si clairvoyant, cet amoureux fervent de

la beauté? Il nous a promis de venir nous voir à Buenos-Aires, et nous a

montré avec orgueil les fils télégraphiques qui suivent la vallée:

--Je vous enverrai une dépêche, nous dit-il, les communications sont si

faciles!

Et c’est vrai; je constate tout à coup combien ces régions à peu près

désertes sont facilement reliées à la capitale. M. Danley, Georges même,

ont eu en deux heures le télégramme annonçant notre départ de

l’estancia, et on sait au fond des mines les nouvelles du vieux et du

nouveau monde chaque matin!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Enfin! nous avons atteint le but de notre voyage, Marthe est tombée en

sanglotant dans les bras de son mari, qui, lui-même, avait les yeux

humides, pendant que Pío et moi les regardions tout émus.

Après un déjeuner qui nous a été offert par les ingénieurs, nous sommes

allés visiter les galeries, voir transporter le minerai dans les

wagonnets qui le descendront le long d’un câble d’acier, jusqu’au fond

de la vallée.

La mine est à près de quatre mille mètres d’altitude. Au flanc d’une

montagne voisine, nous pouvons voir, petite et noire comme l’entrée

d’une fourmilière, l’ouverture béante d’une autre mine, elle contient de

l’or, celle-là.

Georges nous montre comment fonctionnent les machines et s’enthousiasme

en nous décrivant les incalculables richesses minérales de l’Argentine.

Son séjour ici n’a pas seulement raffermi sa santé et bronzé son visage,

il lui a donné la conviction absolue que presque toutes ces montagnes

contiennent des trésors, et des trésors plus accessibles que ceux déjà

exploités; il a beaucoup causé avec ses compagnons de travail et avec

les géologues que la compagnie leur a adjoints, tous sont de son avis,

et plusieurs ont déjà fait des explorations probantes.

--Il y a de tout dans ce pays, s’écrie-t-il, de l’or, de l’argent, du

cuivre, de l’antimoine, du fer, du charbon et même du pétrole. Mais il

faut des hommes pour exploiter tout cela... et on a mille peines à en

trouver; les émigrants restent à la ville, et les «chinos» préfèrent le

travail au grand air. Ah! si nous avions la main-d’œuvre nécessaire!

Georges a attrapé la maladie du pays, la «hâte», et il hausse les

épaules quand l’un de nous prononce le mot «patience»!

Nous avons cependant patienté trois jours avant de reprendre le chemin

du retour, en nous émerveillant de la résistance dont mon cousin a fait

preuve, et de son courage au travail. Ceux qui restaient nous

regardaient avec envie, mais aucun ne songeait à déserter sa tâche, car

tous sentent qu’ils partiront riches et libres, et c’est une perspective

qui permet d’attendre!

La mission de Georges est terminée pour cette année, il l’a accomplie à

merveille, le voilà sur la route de la fortune...

Nous avons fait nos adieux aux mineurs, et regardé une dernière fois le

panorama merveilleux de la profonde vallée hérissée de cactus fleuris,

enserrée de murs de granit, et j’emporte au cœur le désir de revenir, et

un amour plus fort pour ma nouvelle patrie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les montagnes se sont effacées à l’horizon, la plaine s’étend de nouveau

devant nos yeux, presque dorée maintenant: voici la banlieue et ses

villas, voici les faubourgs, et c’est Buenos-Aires.

Mamita est à la gare, elle s’extasie sur notre bonne mine, et ne me cède

qu’à regret à nos amis qui l’ont accompagnée. On lui présente Georges,

et nous regagnons la petite maison où je suis arrivée avec tant de

mélancolie et si peu d’espoir, et dans laquelle je reviens étourdie de

bonheur et fière d’un amour partagé...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En attendant l’heure de m’appeler «la Señora de Valdez» je vis presque

chez Mamita, elle n’a pas d’autre enfant que Pío, et nous gâte tous deux

tant qu’elle le peut; elle nous a cédé un étage de sa grande maison, car

selon la coutume argentine nous ne quitterons pas le toit des parents;

la sœur de Mamita continuera aussi à vivre avec elle; c’est une vieille

fille qui est restée célibataire par goût. Ce type est assez rare dans

un pays où toutes les femmes trouvent un mari, mais il existe, et la

tante Victoria en est un exemple: un exemple doux, aimable et effacé.

Elle ne se manifeste à nous que par des envois de cadeaux et des

apparitions furtives. Son appartement tranquille, presque monacal, est

aussi fermé que possible aux bruits multiples de la rue, et je m’y

réfugie parfois, à sa grande joie, lorsque quelque cousine éloignée

vient faire une visite accompagnée de sept ou huit enfants turbulents...

Mamita supporte les cris de ces petits diables déchaînés avec une

patience que j’admire, et arrive à les faire taire en les gavant de

gâteaux et de «dulce de leche» qu’ils dévorent voracement, imités

souvent par leur maman. Ce goût pour les sucreries et l’absence

d’exercice--une femme comme il faut ne se promène guère à

pied--m’expliquent l’embonpoint que prennent si tôt les Argentines, au

détriment de leur beauté. On m’a dit que depuis quelques années, les

femmes avaient pris l’habitude de la marche, et j’en ai en effet

rencontré quelques-unes au Bois de Palermo, mais je crains que l’amour

des gâteaux et des bonbons ne leur passe pas avant bien longtemps...

Carmen vient souvent, soit chez nous, soit chez Mamita, toujours

affectueuse et charmante; elle m’amène presque toujours son petit

garçon: Carlitos, avec lequel je parle français. Le délicieux enfant! Il

a toute la précocité des petits porteños, mais ses parents ont contenu

l’exubérance de sa nature sans en retirer la spontanéité, et Carmen

m’assure que la méthode d’éducation qu’elle emploie est désormais en

vigueur dans beaucoup de familles, et que l’excessive liberté qu’on

laissait aux enfants tend heureusement à se restreindre.

Je vois peu Pío tout occupé des préparatifs de notre mariage, il aura

comme témoins, comme «padrinos», Daniel Cruz et Carlos Navarro; mes

témoins à moi seront Georges et M. Roy. Mamita est folle d’émotion et

fait une exposition des cadeaux qu’on nous envoie chaque jour... Et il y

en a plein une chambre. La générosité argentine n’est pas un vain mot:

des bijoux, des dentelles, des meubles, des porcelaines, de

l’argenterie! Marthe range tout cela sous l’œil attendri de Mamita qui

approuve ou fait la moue selon les objets qu’on apporte. Rien n’est

assez beau pour ses chers enfants, et ce mariage de Pío qu’elle désirait

depuis si longtemps qu’elle avait cessé de l’espérer, lui semble un

événement destiné à bouleverser le monde.

Comme toutes les femmes argentines, Mamita est tout amour, et pour elle,

celui ou celle qui n’aime pas est au ban de l’humanité!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mon fiancé m’a apporté tantôt une bague, un diamant magnifique, et ma

joie doubla visiblement le plaisir qu’il avait à m’apporter cette belle

pierre.

--Deviendriez-vous coquette, ma chérie? me demanda-t-il en souriant.

--Vous faites tout ce qu’il faut pour que je le devienne, lui

répondis-je, et puis, nous ne sommes guère habituées en France à de

pareilles prodigalités. Nos jeunes filles ne portent pas de bijoux et

s’habillent avec une extrême simplicité, aussi lorsqu’elles sont

mariées, chaque cadeau que leur fait leur mari les enchante; elles ne

grossissent leurs écrins que peu à peu, et c’est lorsqu’il faut cacher

leur cou et leurs épaules qu’elles mettent des colliers... En voyant ici

des enfants de seize ans porter des perles et des brillants, je me suis

souvent demandée de quelles pierreries et de quels joyaux elles pourront

se parer plus tard, et quelles dépenses celui qui les aura épousées

devra faire pour leur offrir un présent qui ne leur paraisse pas

médiocre!... Et elles sont si charmantes, les jeunes Argentines, avec

leur éclat de fleur librement poussée, leur teint merveilleux, leur

intelligence ouverte et avide de savoir! Elles n’ont pas besoin de

surcharger tant de grâce par des ornements qu’excuse le déclin de la

beauté. J’en ai rencontré beaucoup à Paris, surtout aux conférences des

Annales où les conduit leur désir d’apprendre, et je les ai comparées

aux petites Françaises qui les entouraient, et qui certes, étaient pour

la plupart moins jolies qu’elles. Eh! bien, je ne pouvais jamais

distinguer une jeune fille argentine de sa sœur mariée, et je lui

donnais toujours, j’en suis sûre, cinq ou six ans de plus que son âge,

grâce à son excès d’élégance dans la toilette, et aux bijoux dont elle

était couverte.

--Mais nos jeunes femmes?

--Ah! les jeunes femmes, c’est autre chose! Là, il n’y a rien à redire,

rien à critiquer! Elles sont vêtues avec le goût le plus délicat et le

plus sûr, et affectionnent les teintes discrètes aussi bien que les

robes de la coupe la plus distingué et la plus raffinée. Lorsque je suis

arrivée, faut-il vous l’avouer, Pío? j’apportais quelques préjugés

contre les femmes argentines, je les croyais un peu ignorantes et très

frivoles, je confondais leur dévotion sincère et traditionnelle en même

temps, avec une religiosité machinale... Vous voyez que je vous dis

tout! Je vous confesse avec la même sincérité que ces préjugés absurdes

ont fondu comme la neige au soleil au contact de mes nouvelles amies, et

à mesure que je vivais parmi elles. J’ai trouvé dans Carmen une créature

d’élite, un cœur tendre, un cerveau ardent, Lucia Iturri de Hambourg est

une merveille de tact, de finesse et de fidélité dans l’amitié, Délia

Ortiz, notre chère Délia, n’est-elle pas le modèle des mères et des

filles, et n’a-t-elle pas au suprême degré, l’art de grouper les

intelligences et de faire briller l’art sous toutes ses formes? Et

Léonor Cruz dont le père est propriétaire de votre grand journal! Y

a-t-il un esprit plus alerte, une charité plus admirable, et une âme

plus élevée que la sienne? Votre Gloria Villalba, belle comme une jeune

déesse et savante comme un recteur d’Académie, ne serait-elle pas

admirée en Europe par les juges les plus difficiles?... Et tant

d’autres! Et Mamita! chère Mamita, qui ne vit que pour ceux qu’elle aime

et qui s’oublie toujours en pensant aux autres!... Quelles mères sont ou

seront toutes ces femmes! Comment n’aurais-je pas été conquise? Il faut

être aveugle ou fou pour ne pas voir que les Argentines préparent des

générations dignes d’un grand pays! Et c’est parce que je les

connaissais déjà que j’ai été si surprise par mon bonheur, mon cher

fiancé, et par votre choix!

--Oh! ma trop modeste novia, vous voulez seulement, n’est-ce pas, me

faire répéter que je vous aime?

--Mais dites-moi, Pío, n’aviez-vous pas, vous aussi, quelques préjugés

contre les Français?... contre les Françaises? ajoutai-je plus bas.

--Si, j’en avais! Pourquoi vous le cacher, ma chérie? Comme ceux que

vous venez de m’avouer, ils se sont dissipés lorsque je vous ai connue,

aimée, et lorsque je suis entré dans l’intimité de vos cousins. J’ai

fait avec de jeunes amis, un premier voyage en Europe lorsque j’avais

dix-huit ans, et tout comme eux, j’ai connu le pire de la vie de Paris;

nous avions beaucoup d’argent à notre disposition, une liberté

illimitée, et aucun de nous n’était majeur... vous voyez que toutes ces

circonstances concordaient à merveille pour nous faire faire des

sottises... nous n’y avons pas manqué, hélas! Et je ne compte pas

l’esprit d’indépendance que nous possédons si fort, et le fait qu’une

lettre d’avertissement et de remontrances devait mettre vingt jours pour

nous atteindre! Nous étions déchaînés, tout simplement, et ce que nous

avons connu de Français, et de Françaises surtout, à cette époque,

n’était pas fait pour nous donner une opinion très bienveillante de nos

frères latins! Plus tard, lorsque je suis retourné à Paris, j’ai évité

les erreurs passées, mais sans pénétrer dans la société parisienne, plus

fermée encore que la nôtre. Je n’ose vous parler des Parisiennes, ou

soi-disant telles, qui hantent les cafés-concerts de Buenos-Aires, mais

je puis vous assurer qu’elles ne font rien pour soutenir le bon renom de

la nation à laquelle elles disent appartenir, et malheureusement, ce

sont celles-là qui s’expatrient; les autres les «vraies» voyagent trop

peu pour se hasarder jusqu’en Amérique du Sud. Vous vous rendez compte

combien j’étais excusable de si mal connaître dans ses nationaux, un

pays que j’aime et que j’admire, mais qui ne m’apparaissait qu’à travers

les cafés de Paris, les music-halls de notre capitale, et quelques

magasins où des commerçants trop avides nous exploitent sans merci.

Désormais, outre l’admiration que j’ai depuis toujours pour les

artistes, les hommes de lettres et les savants de votre patrie, je me

suis fait la conviction que les hommes qu’elle produit sont honnêtes,

droits et courageux, que leurs femmes aiment et respectent leur foyer,

tout en le rendant attrayant par leur charme et leur culture. Si notre

mariage vous fait Argentine, mon amour me rapproche de la France, et je

voudrais voir beaucoup d’unions comme la nôtre, basées non seulement sur

l’amour, mais encore sur une parfaite franchise et une confiance

réciproque. Décidément, Cupidon a tort de porter un bandeau sur les

yeux: Il faut beaucoup se connaître pour bien s’aimer...

* * * * *

Tout est prêt, je me marie demain! Marthe, la chère Marthe, émue et

agitée, vient de me montrer la robe que je dois porter pour la

cérémonie, elle la trouve jolie. Tant mieux!... mais j’avoue que je

serais incapable de la décrire! Nos bagages sont déjà partis au «Tigre»

où nous passerons huit jours seuls, puis Mamita, Georges et Marthe

viendront nous retrouver...

Georges termine ses affaires avec la Compagnie minière qui l’a engagé,

et repartira en Europe quand son nouveau contrat sera signé, pour

revenir dans deux ans.

Mon Dieu! est-ce bien moi qui suis là, entourée, choyée, aimée? Et Pío

qui craignait que son pays ne me plaise pas! Mais comment peut-on ne pas

aimer la terre où on est heureux? Je me sens la fille adoptive et chère

de cette patrie que mon instinct a choisie, je la sens forte, grande

dans l’avenir, et je me donne à elle avec confiance, avec abandon...

L’amour seul de mon Pío ne m’aurait pas conquise si l’Argentine n’avait

commencé la conquête!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous sommes unis pour la vie... Ce matin, j’ai dit adieu à la petite

maison où restent encore mes cousins, je l’ai parcourue tout entière, le

cœur un peu serré... Elle a abrité pendant des mois mon amour commençant

et ma joie renaissante... J’ai pris un petit bouquet de jasmin dans le

patio et je l’ai fixé à ma ceinture, son parfum persistant se mêlait à

l’odeur de l’encens pendant que je m’inclinais sous la bénédiction de

Mgr Morera, cousin de Mamita, qui a marié Carmen et qui a voulu nous

bénir. Pío tremblait d’émotion, et de grosses larmes coulaient sur mes

joues, larmes heureuses cette fois! Il est dix heures et demie du soir,

l’orchestre bourdonne encore à mes oreilles, car Mamita reçoit en bas,

rayonnante. Pío fait charger les sacs sur la voiture, et je me suis

réfugiée dans mon boudoir; mon bonheur est encore timide...

Des baisers, des souhaits, et nous voici sur la route qui va au Tigre...

--Nous ne pourrions pas aller plus loin, m’a dit Pío, la route

praticable aux automobiles s’arrête là...

La voiture roule mollement entre des rangées d’eucalyptus et de

«paraisos» dont les fleurs violettes ont un parfum de lilas et d’amande,

les phares font de grands cercles lumineux et tremblants dans lesquels

tourbillonnent des insectes affolés.

Nous nous taisons, Pío a appuyé ma tête contre son cœur que je sens

battre à grands coups profonds...

Pourvu que ce soit bien loin, le Tigre!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Hélas! non, l’approche de l’eau rafraîchit la nuit, nous arrivons... Une

barque nous attend et nous mène dans une petite île; des lumières

brillent aux fenêtres de la villa toute vêtue de verdure, j’entends le

clapotis de l’eau, et le bruit des rames qui s’affaiblit au loin... Le

fleuve réfléchit les étoiles... La voix de mon mari murmure tendrement

mon nom... Je suis heureuse.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le Tigre! Venise verte, Venise éplorée dans la chevelure bleuâtre des

saules, petites îles pleines de fleurs et de fruits où des maisons

invisibles laissent échapper des rires plus frais que l’eau et l’herbe,

jardins gardés par de hauts peupliers, mystérieux comme des murailles,

élancés comme des prières!...

Oh! paysage unique et apaisé, comme vous bercez doucement notre bonheur!

Le grand fleuve Paraná, le Río Paraná, divisé en innombrables cours

d’eau, enserre plusieurs centaines d’îlots fleuris que nous parcourons,

Pío et moi, à l’heure où le soleil descend vers l’horizon...

Je commence à reconnaître les canaux et nous sommes allés l’autre jour

jusqu’au fleuve immense. Notre bateau dansait comme sur la mer, et

frôlait en passant de petites îles flottantes où croît une fleur bleue,

et qui vont jusqu’à l’Océan, emportant parmi des herbes géantes, des

animaux effarés.

Quelquefois, pour passer entre les rives de deux îles, il nous faut

écarter de la main les branches pendantes des saules-pleureurs.

Des poissons brillent une seconde dans l’air, puis replongent en faisant

jaillir l’eau en perles scintillantes... Le soir, des barques, des

canots, de petits yachts sillonnent les principaux «ríos» où leurs feux

se reflètent, on cause d’un bateau à l’autre, des femmes en toilette de

soirée, des hommes en frac, escaladent les escaliers des embarcadères

pour aller à une réunion mondaine, et des musiques s’alanguissent dans

les feuillages humides...

Mais nous fuyons le bruit, notre embarcation s’enfonce parmi le dédale

des îlots, et nous emporte vers les petits canaux cachés sous les

branches entrecroisées où nous sommes seuls, seuls avec notre amour.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La maison s’est animée, les domestiques vont et viennent, j’ai mis des

fleurs dans toutes les chambres... Mamita et mes cousins sont arrivés.

Sous le prétexte de faire voir les Régates à Georges, Mamita a abrégé

tant qu’elle a pu notre solitude! La vérité est qu’elle mourait d’envie

de nous rejoindre; nous lui en voulions un peu de cette hâte, Pío et

moi, mais quand nous avons vu la joie qui éclairait sa figure

lorsqu’elle nous a aperçus, lorsque nous avons senti ses bras maternels

nous serrer contre son cœur, notre légère mauvaise humeur a fondu en

tendresse et nous nous sommes écriés ensemble:

--Comme vous avez bien fait de venir si vite, Mamita!

En attendant ces fameuses Régates, Georges et Marthe explorent à leur

tour les ríos et les îles; nous ne nous retrouvons guère qu’à table,

quand quelque excursion un peu lointaine ne nous réunit pas. Mamita voit

ses vieilles amies et ses jeunes parentes, fait des vêtements pour les

pauvres, et avec une entente merveilleuse mène la maison et les

domestiques. Presque toutes les familles avec lesquelles nous sommes en

relations à Buenos-Aires sont au «Tigre», il y fait presque frais tandis

que la ville gémit sous une chaleur torride, et c’est un va-et-vient

continuel de barques et de canots sur les ríos, tout le jour, et tard

dans la nuit.

Notre jardin est plein de roses, les pêches gonflent au soleil leurs

petites joues veloutées, et les fleurs du jasmin plient sous le poids

vibrant des abeilles...

Georges et Mamita sont les meilleurs amis du monde, il la fait rire aux

larmes en lui racontant, avec un accent français prodigieux, des

histoires extraordinaires et lui dépeint Paris, dont le seul nom la

terrifiait, sous des couleurs si attrayantes qu’elle finit par nous dire

un jour:

--Que diriez-vous, mes enfants, si j’allais faire un petit tour en

Europe avec vous?

Pío n’en croyait pas ses oreilles.

--Oh! pas tout de suite, a ajouté Mamita, mais, dans deux ans, par

exemple; nous pourrions aller chercher Marthe et Georges...

Je félicitai Mamita de la bonne idée qu’elle avait de nous suivre en

Europe, et je lui exprimai ma joie de la voir disposée à aimer mon pays.

Elle me caressa doucement les cheveux:

--Vous me le faites tous aimer, ma fille chérie, Marthe est une petite

femme modèle, et ce grand garçon, elle désigna Georges, arrive à me

faire croire tout ce qu’il veut! Et c’est un réprouvé, cependant!

N’a-t-il pas essayé de me faire l’apologie du divorce?

Georges protesta, l’apologie en question n’était que des explications

données à Mamita sur une coutume qui la choquait si fort...

Une Française en Argentine · 第 5 / 7 段