Le dîner réunit une vingtaine de personnes autour de la grande table que

préside Mme Valdez, «Mamita», petite mère, comme l’appelle Pío, comme

elle désire que je l’appelle. On apporte le traditionnel «puchero», qui

est un pot au feu peu différent du nôtre, puis tant de viandes, tant de

légumes que nos estomacs français renoncent à suivre même de loin

l’exemple que nous donnent les appétits argentins.

--Croiriez-vous, raconte Mamita, indignée, que Pío, craignant que les

«péons» se rendent malades avec trop de viande, a voulu leur faire

manger des légumes et des pâtes, et que ces nigauds ont déclaré que ce

régime était destiné à les faire mourir de faim et de faiblesse! Ils ne

veulent que leur «asado» et leur «puchero», hors de cela, ils ne

connaissent rien!

--N’en dites pas trop de mal, Mamita, répond Pío. Ces braves gens,

sachant que ma «novia» est arrivée, ont organisé pour samedi soir une

danse et des improvisations sur la guitare. Ils veulent se montrer à

elle à leur avantage...

--C’est très bien, cela, dit Carmen, mais pour aujourd’hui, prenons

pitié de la fatigue de nos voyageuses, et contentons-nous d’aller nous

asseoir dans le jardin, sous la lune... la nuit est si belle!

Le dîner achevé, nous sortîmes. Je pris le bras de Pío et il me

conduisit un peu à l’écart vers un banc, près d’un parterre de lys qui

répandait sans mesure son parfum épais et sucré... Nous restâmes

longtemps sans parler, de temps en temps s’élevait le cri liquide et

émouvant d’un crapaud, le pépiement léger d’un oiseau réveillé; des

insectes et de petites chauves-souris passaient dans les rayons de la

lune... L’aboiement d’un chien me fit tressaillir...

--N’ayez pas peur, murmura Pío, nos campagnes sont sûres... et je vous

garde!

Je n’ai pas peur, mais je tremble...

--Cette journée a été si pleine d’émotions, de joies, que les mots

meurent avant d’arriver à mes lèvres, Pío, et il faut que vous deviniez

tout ce que vous dit mon silence...

Nous sommes revenus lentement à la maison... Des effusions encore, une

étreinte de Mamita, et j’ai dormi sans rêves--à quoi bon, puisque, c’est

tout éveillée que je les fais!--dans cette chambre où je dois passer

tant d’heures de ma vie...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le parfum des gardénias entre dans ma chambre avec le soleil; il domine

l’odeur des jasmins, des chèvrefeuilles et des roses sous lesquels la

maison est enfouie.

C’est une vieille maison, avec une véranda tout autour et un puits à

margelle de pierre dans le patio... Un oiseau-mouche fait vibrer ses

petites ailes brillantes au-dessus d’une grande fleur blanche...

Avant que Marthe s’éveille, nous sommes déjà loin, Pío, Navarro et moi;

une voiture légère nous emmène au hasard, eux, le fusil sur l’épaule,

moi, une ombrelle à la main, ivres de lumière et de liberté. J’avais

protesté contre les fusils, mais j’en ai compris l’utilité quand j’ai vu

se lever presque sous les pieds du cheval un nombre incroyable de

lièvres.

--Un imprudent, m’expliqua Carlos, un imprudent qui était aussi sans

doute un chasseur enragé, a introduit dans le pays le lièvre qui y était

inconnu, et nous sommes maintenant obligés de défendre nos cultures

contre ce rongeur infatigable qui pullule dans les champs. C’est à le

chasser que sont employés ces beaux lévriers que vous avez caressés ce

matin, et c’est vraiment en cas de légitime défense que nous le tuons,

car sa chair ne vaut pas grand’chose, et on ne sait pas encore chez nous

utiliser sa peau.

Nous avons gagné la grand’route... ou plutôt l’espace séparant les

terres cultivées qui sert de chemin... La voiture bondit, les ressorts

plient, nous sommes jetés les uns contre les autres... Voici que nous

nous trouvons face à face avec un immense troupeau de bœufs et de

vaches... J’ai un petit frisson... Le cocher, de deux coups de fouet,

s’ouvre un passage et les bêtes s’écartent pour nous laisser passer...

--Les bœufs ne sont dangereux que pour les piétons, me dit Pío, les

hommes qui les gardent sont des «gauchos», toujours à cheval, et la

silhouette d’une voiture leur est relativement familière, mais l’homme à

pied est pour eux un animal inconnu, contre lequel ils foncent

volontiers à coups de corne.

Le troupeau disparaît dans la poussière qu’il a soulevée, de gros rats

sans queue traversent la route, des oiseaux chantent à plein gosier sur

les arbustes qui la bordent, nous allons toujours... Il est onze heures,

lorsque nous revenons à l’estancia, ivres de soleil, poussiéreux,

affamés, contents. Une demi-douzaine de lièvres sont envoyés à la

cuisine, et Mamita fait la grimace en les regardant. Elle gronde Pío et

Carlos de m’avoir emmenée sans sa permission.

--Regardez-la un peu, leur dit-elle, elle a au moins un kilo de

poussière sur ses vêtements! Et moi qui voulais lui montrer la

basse-cour, et aller avec elle chercher des œufs ce matin... il y a au

moins deux cents poussins de plus qu’hier!...

Je console la chère vieille dame, et je lui promets de l’accompagner

l’après-midi, après la sieste.

--Nous irons voir les poulets, les dindons, les oies, les canards, tout,

Mamita, tout!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J’ai tout vu, je n’en puis plus. Mais Mamita est si contente et si

fière! Pío me remercie d’un regard et nous nous asseyons tous deux sur

le banc, près des lys...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pendant trois jours un vent furieux a secoué la maison, les champs se

moiraient sous son souffle, les pétales de fleurs s’éparpillaient dans

les allées, et les saules qui bordent la petite rivière se pliaient

échevelés jusqu’à caresser l’eau de leurs feuilles. Nous connaissions ce

vent, le «Pampero», pour l’avoir subi à Buenos-Aires, mais là, dans ce

bouquet d’arbres isolé au milieu de la plaine, sa violence se décuple.

Je suis sortie souvent pour la sentir passer, cette grande haleine

fraîche de la pampa. Elle est pure, impétueuse, on sent qu’elle a passé

sur des neiges immaculées et frôlé des terres vierges et lorsqu’elle se

tait, elle laisse le ciel plus bleu, et la nature plus vigoureuse.

Notre demi-emprisonnement a été délicieux, et notre intimité avec nos

compagnons de captivité s’est accrue; j’ai découvert dans Mamita des

trésors de bonté, et dans ses hôtes mille ressources intellectuelles. La

facilité d’assimilation de mes futurs compatriotes est prodigieuse: ils

savent tout ce qu’ils ont envie de savoir! Lorsque les méthodes

d’enseignement auront progressé, que l’on élaborera des programmes

d’éducation moins touffus, et qu’on se donnera la peine de faire

approfondir aux jeunes gens les matières qu’on leur enseigne, les

Universités et les Facultés argentines rivaliseront facilement avec

celles du vieux monde, comme le fait déjà leur Faculté de Médecine.

Pío m’a montré la bibliothèque, commencée par son aïeul, et que son père

et lui ont accrue avec soin et orgueil. Que de belles et rares éditions,

en espagnol, en allemand, en italien, en français! Et quelle variété de

sujets! Depuis les romans et les poèmes, jusqu’aux traités d’agriculture

et de géologie!

--Presque tous mes amis ont des bibliothèques mieux fournies que la

mienne, m’a dit mon fiancé, nous lisons beaucoup ici, mais aucun n’aime

ses livres comme j’aime les miens!... les nôtres, a-t-il ajouté... car

il a vu avec quelle avidité mes yeux parcouraient les titres des

volumes, et avec quelles précautions je touchais ces reliures

précieuses, nous viendrons lire souvent ici tous deux et parler de la

littérature de votre pays pour laquelle vous voyez mon admiration, et

qui est familière à toute la classe supérieure en Argentine.

Pío me tend un beau volume habillé de maroquin havane, qui porte en

lettres d’or ces mots: _La Gloria de Don Ramiro_.

--Voilà un de mes livres favoris, et je voudrais que vous l’aimiez, il

est merveilleusement écrit et noblement conçu. L’auteur se nomme Enrique

Rodriguez-Larreta...

--Le ministre d’Argentine à Paris, interrompis-je, je connais son livre.

--Il a mis des années à finir ce roman, il en a ciselé le style, il est

l’espoir et l’orgueil de notre littérature.

--D’autres vont suivre son exemple, mon cher Pío, il a montré à vos

jeunes hommes de lettres que rien de beau ne s’improvise, c’est une

grande et utile leçon qu’il leur donne!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le pampero s’est tu, nous voici délivrés. Je suis allée ce matin à

cheval avec Pío, faire un peu la connaissance des «gauchos» qui gardent

et soignent les troupeaux de l’estancia, et nous sommes entrés dans les

petites maisons de brique crue, semées de loin en loin dans la plaine.

En général, la maison était vide, et la porte cependant grande

ouverte... Malgré des antipathies et même des haines qui s’élèvent entre

ces hommes violents et passionnés, la méfiance n’existe pas, et le vol

est inconnu. Et puis, que volerait-on? Un lit de camp, qu’on appelle

«catre», une selle couverte de peaux de mouton, le «recado», une

calebasse pour faire le maté sans lequel le paysan argentin ne peut

vivre, une guitare, et c’est tout ce que contient la petite maison

solitaire! Dès l’aube, le gaucho la quitte à cheval, et revient à la

nuit tombante, drapé dans son «poncho» et brisé par d’interminables

galops dans la pampa... C’est alors, qu’assis devant sa porte, sa

guitare sur les genoux, regardant la plaine qui perd peu à peu ses

couleurs, il invente ces chants languissants, au rythme arabe, qui

montent dans le soir comme le soupir même de la campagne exténuée par

une journée d’ardent soleil; il chante aussi sa fiancée, celle qu’il

aimera uniquement, qui viendra lui apporter le sourire de son visage

brun, et les petits qu’il verra se rouler dans l’herbe, se hisser sur

les chevaux, qui lui crieront au retour de ses épuisantes chevauchées

des mots tendres et rauques, et qui, plus tard, chanteront à leur tour,

devant la pampa, obscurcie par le soir, leur fiancée brune et l’avenir

de leurs enfants.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous sommes allés jusqu’au petit village, le «pueblo» qui dépend de la

station «Dos Ombuës»: quelques petites maisons de briques recouvertes de

ciment, dont les toits plats servent de terrasse, une école d’où

s’échappent en troupe de beaux enfants bronzés et turbulents, l’église

sans clocher, et l’inévitable, multiple, indispensable «almacen». Le mot

«almacen», mot arabe, veut dire «magasin», et dans l’esprit du paysan

argentin, il représente l’endroit où tout se vend et tout s’achète. Que

ne trouve-t-on pas dans l’almacen d’un village? Des toupies et des

harnais, des espadrilles et de la bière, des rubans et des fromages, du

vin et des fers à friser, sans compter les graines, l’encre, les pièges

à mouche, les conserves de viande et de légumes, les confitures et le

pétrole... La vente des étoffes est réservée aux colporteurs turcs qui

vont d’estancia à estancia, infatigables, sachant dix mots d’espagnol,

et qui quelquefois sont aussi riches que l’estanciero aux domestiques

duquel ils vendent leurs cotonnades bariolées.

--Vous devez trouver mon pays bien sauvage, me disait Pío, tandis que

nos chevaux prenaient la route du retour.

--Non, Pío, je l’aime, votre pays si jeune et si riche... Voyez quel

attrait il possède: l’almacenero est espagnol, le maçon qui construit

les maisons est italien, des Russes courbent le dos dans ce champ

labouré, et tous y sont venus de tous les coins du monde, attirés par

l’appât d’une fortune facile et d’une vie indépendante... ils

travaillent rudement et peinent souvent, mais riches ou pauvres, ils

resteront! Ils oublient leur langue pour parler votre espagnol doux et

zézayant, leurs enfants vénèrent les héros de l’indépendance argentine,

et dans deux générations, leurs descendants n’auront qu’un nom étranger

pour leur rappeler qu’un des leurs est venu de si loin... Et vous le

voyez, moi aussi, je reste!...

--Dieu en soit loué, ma chérie!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Hier après le dîner, nous sommes retournés au village, entendre les

chants des «gauchos» et voir leurs danses. Sauf la maman de Pío, un peu

fatiguée, tous les hôtes de l’estancia nous ont accompagnés. Nous nous

sommes assis sur des bancs, autour d’une place carrée plantée de

poivriers géants au feuillage floconneux, et le spectacle a commencé. Un

payador,--un improvisateur,--s’est détaché du groupe que formaient les

gens du village, et se plaçant sur une chaise, il a commencé à accorder

sa guitare.

Un silence profond s’était établi... La guitare bourdonnait comme un

essaim d’abeilles d’argent et il a lancé les premières notes tendres et

plaintives d’un «Triste»... J’étais suspendue à cette voix un peu

gutturale, un peu voilée, qui chantait les peines d’amour du gaucho

solitaire, et son désir de mourir si celle qu’il aimait lui refusait son

cœur. Quelle passion criait dans cette mélodie primitive, et quelle

ardeur désolée! Un autre nous dit une «vidalità», puis des «milongas»

lui succédèrent, et je ne me lassais pas d’écouter, d’écouter encore ces

voix incultes et puissantes. Les chanteurs improvisaient souvent,

quelques couplets ironiques se mêlaient aux lamentations passionnées et

toute leur âme passait dans la musique... Ils se turent et la danse

commença.

Quelques-uns des danseurs venaient de loin, et arrivaient à cheval,

portant parfois en croupe leur «novia». Les hommes étaient tous revêtus

du costume national: des pantalons blancs garnis de dentelles et

recouverts d’une pièce d’étoffe qui passe entre les jambes: «le

chiripá», une veste courte, un mouchoir de soie éclatante au cou, et sur

des bottes étroites, des éperons d’argent travaillé comme les boucles de

leur ceinture, comme leurs étriers et comme le harnachement de leurs

chevaux. Les femmes dont la figure un peu plate a un grand charme,

portaient des robes claires et empesées et une longue natte de cheveux

noirs s’allongeait jusqu’aux genoux des plus jeunes...

Celui qui conduisait la danse frappa dans ses mains, la musique

commença, les couples se formèrent et nous vîmes se dérouler les figures

charmantes et harmonieuses de la danse nationale argentine: le Péricon.

Avec des attitudes nobles, avec des mouvements pleins d’une grâce

sauvage, les danseurs mettaient un genou en terre, se fuyaient, se

retrouvaient, passaient sous un bras étendu et faisaient la chaîne, les

mains séparées par les foulards qu’ils avaient retirés de leur cou.

Entre chaque figure, un d’entre eux s’avançait et improvisait deux vers

amoureux ou plaisants qu’il adressait à une des danseuses: celle-ci

ripostait aussitôt, et la danse reprenait. La lune faisait briller

l’argent des éperons et des ceintures, les robes passaient et

repassaient comme des nuages blancs, les pieds touchaient doucement le

sol, et lorsque la musique se tut, lorsque, fatigués, les couples se

réunirent aux gens du village assis sous les grands arbres, je poussai

un soupir de regret.

--Et dire qu’en Europe on croit que c’est l’infâme et dégradant tango

qu’on danse ici! m’écriai-je. Comme je voudrais pouvoir démentir ceux

qui ont créé cette légende!

--Consolez-vous, ma chère amie, me répondit Carlos Navarro, la mode

stupide du tango a déjà disparu de l’autre côté de l’Océan; tous ceux

qui l’ont acceptée en ont été quittes pour avoir imité pendant quelques

mois les voyous des villes argentines et leurs compagnes...

Nous fîmes nos adieux aux gauchos que je remerciai et qui nous

accompagnèrent jusqu’aux voitures avec mille souhaits courtois de

bonheur et de santé.

Pendant le retour dans la nuit tiède, aucun de nous ne parla, Pío

serrait ma main dans la sienne et une infinie douceur nous

engourdissait...

Je regardais les étoiles de mon nouveau ciel, plus rares et plus

brillantes que celles de l’autre hémisphère, et la route me parut bien

courte, car mon cher fiancé murmurait à mon oreille les mots immortels

qui font oublier, qui font espérer...

* * * * *

Ce jour est celui qui précède notre départ. Marthe ne tient plus en

place, malgré l’affection et les distractions qu’elle a trouvées à

l’estancia. Elle ne dit pas une phrase sans y introduire le nom de

Georges, et lorsque Mamita a fait des efforts pour retarder le voyage,

les yeux de la pauvre enfant se sont remplis de larmes. Je comprends si

bien son désir de revoir celui dont elle est séparée depuis tant de mois

que j’ai résisté énergiquement aux objurgations de Mamita et aux prières

de Pío.

Nous partons demain... mais pas seules! mon fiancé nous accompagne; il a

décidé cela sans me le dire, et il a prié Marthe en riant, d’être notre

chaperon.

Cher Pío! vous n’avez pas voulu me laisser retomber dans mon isolement,

avec le spectacle du bonheur des autres devant les yeux! Je reconnais là

votre amour attentif et la délicatesse de votre cœur... et, égoïste que

je suis, je me réjouis de vous faire quitter la maison, les amis, la

maman même, pour me suivre et me protéger!

Tout est prêt, et Georges est averti. Pío a un ami dans le pays où nous

allons, un vieil Anglais qui s’est épris d’un site, et qui veut mourir

devant les montagnes qu’il aime; une dépêche a avisé cet original de

notre arrivée et sa maison sera une des étapes de notre route vers la

mine de «la Carlota», résidence de Georges. Notre équipement est déjà à

la gare, nos adieux sont faits et j’ai entendu Mamita me murmurer à

l’oreille:--Au retour... je vais faire arranger votre appartement...

Oh! embrassez-moi bien fort, ma nouvelle maman... dans vos bras, je

redeviens une petite fille... vous savez si bien aimer vos enfants!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Des heures, des heures encore, et de la poussière. J’en ai dans les

cheveux, dans la bouche, on en mange au restaurant pendant que la plaine

se déroule éternelle de chaque côté des rails. Pío nous entoure

d’attentions, mais Marthe ne voit rien, n’entend rien... elle va

rejoindre son mari, et voilà tout!

L’horizon commence à onduler, voici des ruisseaux, de grandes pierres,

et des collines bleuâtres au loin: la Cordillère commence...

Nous nous sommes arrêtés à Cordoba, où mille couvents font retentir

leurs cloches parmi des jardins fleuris. L’air est pur et frais, c’est

ici que les malades viennent trouver la santé.

Nous voici de nouveau en route vers le nord. Le train s’arrête souvent,

et les visages aperçus dans les gares pareilles à des hangars sont

basanés. Dans quelques heures, nous serons au village où s’arrête le

chemin de fer; c’est à cheval, et par étapes, que nous continuerons

notre voyage.

Le paysage a changé, nous traversons d’immenses vallées; la locomotive,

chauffée au bois, a ralenti sa marche, la poussière a envahi les vitres,

et je sors sur la plate-forme qui termine notre wagon pour mieux voir la

contrée dans laquelle nous sommes entrés.

Des montagnes prodigieuses s’élèvent à droite et à gauche, et le sol est

d’un jaune clair, coupé de failles profondes et envahi par des arbustes

épineux. Voici des vols de perruches vertes, de petits oiseaux blancs

aux ailes bordées d’un liseré noir; ces trous sont des terriers de

«zorrinos», les skungs du pays, ou de viscachas: de la carcasse

desséchée d’une mule s’élèvent de petits vautours...

Les montagnes se font de plus en plus hautes... Nous arrivons: le chemin

de fer ne va pas plus loin...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le prévoyant, le sage Georges a envoyé toute une caravane à notre

rencontre: des hommes, des chevaux, des mulets.

Sachant que Pío nous accompagne, il est resté dans la montagne où il

fait double travail pour revenir plus vite avec nous à Buenos-Aires.

Marthe comprend et n’est pas trop déçue...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est une auberge charmante qui nous abrite... Les servantes ont le type

indien, les pommettes saillantes et les cheveux plats, elles nous

servent en souriant de leurs belles dents égales...

Derrière la maison s’élève un bois d’orangers géants pleins de fruits et

de fleurs... toutes les maisons du «pueblo» sont en boue grise...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le soleil se lève, les chevaux sont sellés, les mules chargées, nous

partons... Il nous faut une semaine pour arriver à «la Carlota» par

petites étapes, bien que le pauvre Georges ait fait la route en quatre

jours...

Comme cette première journée a été rude!

Marthe est rompue et je quitte la selle avec joie... Mais quelles

admirables et singulières routes nous suivons!... Toujours cette terre

pâle, maintenant couverte de cactus monstrueux, grands comme de grands

arbres et tous en fleur... la lumière rayonne...

Nous avons marché assez lentement, il nous a fallu coucher sur des

«catres», dans une cabane de berger... et d’un sommeil si profond! Je

croyais, lorsque Pío nous a fait appeler pour repartir que je venais à

peine de fermer les yeux!...

Tous les chevaux sont réunis autour d’une jument qui porte une clochette

au cou, c’est la «madrina», elle est dressée à les conduire à l’endroit

où les «gauchos» veulent les brider et les seller. Pío choisit des

montures pour nous, puis pour lui. Ces chevaux à demi sauvages sont

d’une douceur et d’une indifférence déconcertantes; celui que je monte

aujourd’hui est venu se ranger avec les autres autour de la «madrina»,

on lui a jeté le lazzo autour de son encolure fine, et il s’est laissé

caresser et conduire comme s’il me connaissait depuis toujours... et il

ne me connaît pas, je le sais, il ne me connaîtra jamais, même s’il

m’obéit pendant des semaines; ce qu’il désire, c’est la course,

l’espace, le ruisseau verdi d’herbes fraîches, et dépasser les autres!

Quand je le laisserai libre, quand mon poids aura cessé de meurtrir sa

croupe, il se roulera sur la terre dure, et courra vers ses compagnons

en hennissant... il sera débarrassé...

Il faut arriver au coucher du soleil à la maison de l’ami de Pío, cet

Anglais rêveur et excentrique, amoureux d’un paysage; nous partons au

galop, un galop doux et cadencé.

Les gauchos et les muletiers nous suivent, allument le feu pendant les

haltes, et nous servent avec une dignité grave...

Les heures passent, chacune éclaire une beauté nouvelle, nous approchons

de la fin de l’étape, et à mon insu j’ai dépassé mes compagnons...

Tout à coup, mon cheval hennit; dans la splendeur du jour qui m’éblouit,

son instinct lui fait pressentir la nuit toute proche; je hâte son petit

galop balancé; avec une adresse merveilleuse, il évite les épines des

cactus, les trous des viscachas, les failles du terrain, et il va, il va

vers l’eau, vers l’herbe, vers le soir qui est le repos. Voici déjà une

maison de boue, une treille, des chiens... à droite, à gauche sur mon

passage, s’élèvent et retombent lourdement, les dindons sauvages, beiges

et bleus, des cris inconnus traversent l’air léger et une odeur composée

de tous les parfums m’arrive portée par le vent, c’est l’odeur de

l’espace... Je m’arrête, mon cœur bat furieusement, mes yeux se fixent

devant moi, ce que j’ai vu à cette minute, je sais que je ne l’oublierai

jamais. Par-delà la maison, de l’autre côté de la vallée, s’élève une

chaîne de montagnes, en pierre rouge, d’un rouge sombre et calciné et

dont la crête irrégulière mord le ciel de toutes ses dents. Le soleil,

en mourant, jette son or sur cette pourpre qui le lui renvoie en poudre

et en rubis; deux grands oiseaux planent, si haut qu’ils peuvent voir

l’autre côté de la muraille ardente. Ce doit être beau ce qu’ils voient,

car ils ne redescendent pas... Est-ce la lumière du bonheur dont je ne

peux apercevoir qu’un reflet, qui éclaire l’autre versant de ces

montagnes? Quel royaume mystérieux a jeté tout son or de ce côté pour ne

garder que l’amour? Ce sont des paillettes qui étincellent aux cassures

du rocher, et des pépites qui brillent dans les fissures... Est-ce El

Dorado qui existe puisqu’un homme l’a inventé?... Et je reste sans

pensée, sans souffle, à regarder, jusqu’au moment où l’ombre démesurée

qui s’allongeait devant moi cesse de me montrer la route du royaume

secret... Ce ne sont que des pierres, des pierres éternelles qu’essaie

de ronger un lichen livide, il n’y a rien, rien... et cependant, je me

promets de revenir demain chercher le chemin de mon rêve guidée par

l’ombre qui n’a pas eu le temps aujourd’hui de me le montrer...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La maison de briques crues est exquise, et notre hôte, M. Danley, nous

en fait les honneurs avec autant de cérémonieuse politesse que s’il

recevait à Londres des membres de la famille royale.

Une Française en Argentine · 第 4 / 7 段