j’ai laissé ces notes, et je n’y peux parvenir tant nos jours et nos
soirs ont été occupés! Des visites, des thés, des représentations de
charité, et un bal! Un bal! j’ai été au bal! Je n’ai pas été jusqu’à
danser, mais j’ai trouvé plaisir à voir danser les autres. Les Argentins
et les Argentines dansent si bien! Ils ont la fougue espagnole et la
grâce italienne...
Carmen Navarro et Délia Ortiz ont si aimablement guidé nos premiers pas
dans le monde, que nous avons été reçues partout, Marthe et moi, comme
si nous avions toujours vécu à Buenos-Aires... Nous nous demandons
encore d’où vient la réputation qu’on a faite à la Société argentine de
ne pas accueillir cordialement les étrangers. Il ne s’est pas écoulé un
jour sans qu’on nous ait conviées à une fête ou à une réunion de
famille, et les plus aimables attentions nous sont prodiguées à chaque
instant. Nous rencontrons, il est vrai, peu de nos compatriotes dans les
maisons que nous fréquentons, mais tous ceux qui s’expatrient ne sont
pas des exemplaires merveilleux de la nationalité à laquelle ils
appartiennent, et il n’y a guère de raison de les introduire dans un
monde où ils ne serviraient qu’à mettre à l’épreuve la bienveillance de
leurs hôtes. Cependant, quelques Français nous ont rendu fières: M. Roy,
d’abord; puis Paul Pressac, un lettré qui écrit admirablement l’espagnol
et a fondé la Bibliothèque Nationale Argentine; Viguier, un
bactériologiste éminent, dont les découvertes sauvent des milliers de
têtes de bétail chaque année; et d’autres encore devant lesquels
s’ouvrent toutes les portes, et qui sont aimés et respectés.
Il existe à Buenos-Aires une coutume charmante, celle d’«offrir» la
maison; ceci signifie qu’à toute heure, en toutes circonstances, la
maison vous est ouverte et que vous y êtes chez vous. Ceux auxquels
cette hospitalité a été donnée ne peuvent l’oublier, il leur est
impossible de ne pas être conquis par l’affectueuse bonhomie et l’accord
familial qu’ils ont devant les yeux.
Une autre habitude, qui comme l’«offre» de la maison, vient de la
vieille Espagne, c’est celle de la «tertulia». Chaque soir, la maison
est ouverte aux amis intimes qui viennent à n’importe quelle heure, sans
être assujettis au smoking ou à la robe décolletée. On cause, on fait de
la musique, on dit des vers, on prend du thé, du chocolat, voire même le
traditionnel «maté» et on se retire, tard souvent, car si un des
habitués de la tertulia est allé au théâtre, il vient après la
représentation rendre compte de la pièce qu’il a vue, et il trouve
toujours un auditoire prêt à l’écouter. N’importe lequel des membres de
la famille qui reçoit, préside la «tertulia» en l’absence des autres, et
ainsi jamais les amis fidèles qui la composent ne sont privés du plaisir
de se rencontrer.
Dans un pays où les deuils sont si exagérément prolongés, qu’ils privent
toute une famille de théâtre ou de soirées pendant un ou deux ans, la
tertulia remplace, dans sa simple et libre intimité, les plaisirs
extérieurs interdits par la sévère coutume.
Et c’est dans ces réunions que les Argentins se révèlent, c’est là
qu’ils sont eux-mêmes, c’est là que je les ai compris, connus, et
appréciés dans leurs silences ou leurs éclats.
Je revois la maison heureuse de la famille Ferrer, cachée par des
palmiers et des roses... Dans le patio fleuri, les amis sont groupés;
les lampes en éclairent à peine les coins où brillent les feux rouges
des cigares. Une romance rauque et lente s’éteint avec les derniers
accords du piano. La plus âgée des femmes de la famille s’est retirée,
c’est l’heure de sa prière, une autre coud pour les pauvres, la fille
cause ou seulement sourit... Quelques-uns des hommes jouent aux cartes,
d’autres parlent à voix basse... Douceur, cordialité, chuchotements,
coquetterie muette. Tout à coup, quelqu’un prononce un nom à haute voix,
et on s’anime, on discute, on jette les cartes, on crie presque, on crie
tout à fait. Plusieurs se lèvent. Une ardeur subite montre quelle
violence cachait cette torpeur. Des mots de colère, d’admiration, de
mépris, de tendresse, se croisent; les visages apaisés de tout à
l’heure, étaient des masques: voilà les vrais visages... Tous parlent à
la fois... puis, tout à coup, tous se taisent... une belle jeune femme,
souple et brune, aux boucles lisses, va vers le piano et chante d’une
voix de soprano éperdue une chanson d’amour furieuse et déchirante. Elle
a fini et reste là, caressant le clavier de légers arpèges... les hommes
jouent aux cartes, chuchotent et fument, la mère coud pour les pauvres,
la fille sourit...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En voyant de près les Argentins, j’ai aussi appris à connaître leur
inépuisable charité; nul ne songe à se dérober lorsqu’il s’agit d’aider
les malheureux, l’argent sort des poches à la moindre demande, et
personne n’a honte de demander pour les pauvres.
Nous avons assisté à plusieurs fêtes de Bienfaisance. Les femmes de la
Société élégante se multiplient: l’une prête sa maison, l’autre son
jardin, une autre ses domestiques. On organise des représentations, on
donne des bals, des soupers... et surtout des billets de banque! Le
résultat est toujours digne de l’effort, et on ne voit presque pas de
mendiants, ces remords vivants de notre bien-être, dans les rues des
villes argentines: la Charité possède son temple dans chaque foyer.
J’ai visité aussi les hôpitaux qui sont presque tous isolés dans de
beaux jardins, et dont la propreté est merveilleuse, puis les asiles
français où j’ai pu trouver les traces de la bonté éclairée de M. Roy et
de sa généreuse initiative.
Musées, jardins, promenades, tout m’a semblé plein de beautés et de
promesses; et voilà que je m’accoutume à tout ce qui m’entoure au point
de me demander si je n’ai pas vécu ici depuis mon enfance, et si je n’y
finirai point mes jours... C’est que je n’ai jamais souffert sous ce
ciel pur, rien ne m’a blessée, la nature et les êtres n’ont eu pour moi
que des sourires, c’est vraiment une nouvelle vie que je trouve dans ce
nouveau monde...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Marthe, attristée d’abord, résignée ensuite, commence à redevenir gaie.
Le moment approche de la réunion, et Georges, enchanté de ses affaires,
l’attend avec impatience. Notre départ est fixé: dans quinze jours nous
quitterons Buenos-Aires, pour nous arrêter une semaine à l’estancia de
la famille Valdez, et nous rejoindrons le cher exilé...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La Presse Argentine a été un de mes grands étonnements; j’étais loin de
soupçonner la tenue littéraire et les ressources de journaux comme: _La
Nacion_, _El Diario_, _La Argentina_, _La Razon_, etc., l’autre jour, je
fus invitée à admirer l’installation d’un grand quotidien «La Prensa»
dont le propriétaire et directeur, Daniel Cruz, devait me servir de
guide durant ma visite. Précédée par lui, je passai de surprises en
émerveillements; nous avons parcouru l’immeuble, ou plutôt le palais où
fonctionnent les différents services, vu l’atelier où sont reproduits
les dessins et les photographies, visité les postes télégraphiques, nous
avons lu les dernières nouvelles du monde entier, câblées spécialement
et affichées à la même minute dans le hall, contemplé les puissantes,
les gigantesques machines qu’un homme suffit à faire agir. Près de deux
cent mille numéros de la Prensa se répandent dans l’Argentine et dans le
monde entier, des charités grandissantes marquent la prospérité du
journal, nos hommes de lettres les plus célèbres y écrivent des
correspondances, un bureau est installé à Paris sous la direction d’un
homme fin et éclairé, et sert de lien constant entre les Argentins et
les Français, et des conférences sont organisées qui glorifient et
exaltent le nom de la jeune République!...
Au moment où M. Cruz m’accompagnait jusqu’au seuil, je m’arrêtai
stupéfaite: une volée de gamins, dont le plus jeune avait peut-être sept
ans, et le plus vieux, quatorze, se dispersait en poussant des cris
perçants et en brandissant des paquets de journaux dont l’encre était à
peine sèche. En une minute, ces minuscules vendeurs s’étaient répandus
sur la chaussée, sur les trottoirs, ils avaient pris d’assaut les
voitures, les automobiles, envahi les tramways, et avaient disparu dans
les rues voisines, toujours courant et criant.
--On vient de leur distribuer les numéros d’un journal du soir, me dit
M. Cruz, souriant de mon effarement, et ils les emportent pour les
vendre aux quatre coins de la ville. La coutume de faire vendre les
journaux aux enfants est si enracinée à Buenos-Aires, que nous nous
décourageons à la combattre; des écoles, des asiles, des restaurants
même ont été fondés, les petits indépendants dédaignent ces aides, et
jusqu’à présent aucune cage n’a eu les barreaux assez solides ou assez
dorés pour retenir ces moineaux francs. Ils ont la fierté de rapporter
le soir leur gain à la maison et d’y faire panser quelque horion reçu au
cours d’une journée qui commence au centre de la ville, devant les
bureaux des journaux, et finit quelquefois bien loin dans les faubourgs,
sans une heure de repos! Cependant, vous seriez surprise si je vous
disais que nombre de ces enfants, assagis et gardant néanmoins
l’habitude d’une activité incessante, ont des destinées prospères et
deviennent des hommes riches et utiles à leur pays...
Je regagnais à pied notre petite maison, et je traversais en chemin un
de ces jardins qui mettent au cœur de la ville un bouquet de verdure et
de parfums, lorsque je me heurtai presque à Pío Valdez.
--Que devenez-vous? lui dis-je, avez-vous voyagé? Il y a longtemps que
vous abandonnez vos amis!
--Je suis infiniment heureux si vous avez remarqué mon absence, chère
Madame, mais des affaires importantes et ennuyeuses m’ont privé du
plaisir d’aller vous voir. Je ne demande qu’à rattraper le temps perdu,
et quand vous voudrez me le permettre...
--Mais venez ce soir, Carmen et son mari dînent à la maison.
--A ce soir donc, et merci.
Il s’éloigna, et je le vis se perdre dans les arbres... Il est très
grand, plus grand que je ne le croyais... et il était bien pâle en me
parlant...
Il vint le soir, et nous lui annonçâmes notre prochain départ.
--Vous qui avez tellement envie de voir une de nos fermes, vous devriez
partir huit jours avant la date fixée, et vous arrêter en route à
l’estancia de Pío! s’écria Navarro.
--Quelle bonne idée! ajouta Carmen. J’irai aussi avec Carlitos. Votre
mère est-elle déjà partie, Pío?
--Ma mère part après-demain... et je suis sûr, chère madame, que vous
lui feriez une grande joie en acceptant une invitation que j’ai eu la
sottise de laisser faire à Carlos au lieu d’oser la faire moi-même...
Les traîtres! Ils avaient sûrement préparé de longue main cette
invitation «spontanée»... mais fallait-il leur en vouloir?
J’ai vu la mère de Pío, c’est une délicieuse vieille dame, et lorsque, à
l’ancienne mode créole, elle m’a appelée: «Ma fille», j’ai eu envie de
l’embrasser... tant son accent était affectueux; elle a si gentiment
insisté pour me donner l’hospitalité à l’estancia que j’ai accepté, et
elle m’attend. Marthe est ravie: ce voyage, c’est la première étape qui
la rapproche de son mari; si je l’écoutais, elle commencerait déjà à
faire les malles!
En attendant, nos amis essaient de tromper notre impatience, et presque
chaque soir ils nous mènent dans un théâtre nouveau. C’est que la saison
va finir, et qu’il faut se hâter de tout voir. Nous sommes allés d’abord
au Théâtre Odéon, dans lequel se donnent les représentations des troupes
étrangères, et nous avons applaudi quelques-uns des acteurs célèbres de
la scène française. Mais c’est le public qui nous a intéressés
surtout... Ce public d’une élégance princière se passionnait pour la
pièce et les artistes, et comprenait jusqu’aux moindres finesses de
notre langue. Quelques acteurs avaient cru devoir exagérer les jeux de
scène et grossir leurs effets croyant être «mieux compris», nous
souffrions de leur erreur, en voyant un sourire moqueur sur les lèvres
de nos voisins, à chaque intonation discordante ou à chaque geste de
mauvais goût. Combien j’aurais voulu faire savoir aux comédiens à quel
point le mal qu’ils se donnaient pour gâter leur jeu est inutile! Mais
ma joie était profonde de constater en revanche combien notre
littérature est appréciée ici et quelle influence ont nos idées! Que de
bien ou de mal peut faire dans le monde avec une seule phrase un de nos
auteurs!...
J’ai assisté aussi aux représentations des théâtres locaux. Le public y
est entièrement différent; c’est la bourgeoisie qui les fréquente, les
employés de banque, les petits commerçants, leurs femmes, et même leurs
enfants; tout s’y passe en famille, on s’y amuse bruyamment, en toute
simplicité. Les pièces sont souvent empruntées à notre répertoire, non
au plus littéraire, il faut l’avouer, mais au plus gai; les acteurs
ajoutent encore une singulière agitation au mouvement effréné de nos
vaudevilles, ils savent à demi leurs rôles et improvisent des scènes
entières avec une verve inouïe, les plaisanteries locales éclatent à
chaque réplique, et le naturel de leur jeu est sans rival. Avec un peu
d’étude, un peu d’application et de culture littéraire, ils seraient
d’admirables artistes.
L’art dramatique est encore dans son enfance en Argentine, il faut que
les auteurs se dégagent des réminiscences qui les entravent, et soignent
le style trop négligé de leurs œuvres. Ce travail commence à
s’accomplir, grâce à deux ou trois hommes de talent, et surtout grâce à
Laferrère, l’ami de Carlos Navarro qui a compris et dépeint ses
contemporains avec une vérité saisissante et presque douloureuse: Les
comédies de Laferrère resteront.
On joue assez peu de drames dans ces théâtres populaires, et cela m’a
étonnée, car les Argentins ne sont pas gais; leur musique est
mélancolique, la chansonnette est presque inconnue, et leur esprit, qui
est vif et mordant, produit plus de mots amers que de mots drôles. Mais
toute cette littérature dramatique est si jeune qu’il est permis de
fonder tous les espoirs sur son avenir!
Les compagnies espagnoles sont nombreuses, elles jouent presque
exclusivement des «zarzuelas», sorte de vaudevilles à couplets, souvent
spirituels, presque toujours amusants. Quelques-unes sont de petits
bijoux musicaux, et les artistes qui les jouent possèdent une bonne
humeur entraînante. Les représentations ont lieu par sections,
c’est-à-dire que le spectacle se compose de plusieurs pièces en un ou
deux actes, et que l’on peut retenir sa place pour celle des pièces que
l’on veut voir, ou pour deux d’entre elles, sans être contraint à
assister au spectacle entier.
Nous n’avons pas vu de café-concert, ni de music-hall; on nous a dit que
ces établissements étaient remplis d’un public hétéroclite, et qu’aucun
Argentin n’osait y conduire une femme respectée. Nous nous sommes donc
résignées facilement à ignorer des endroits où nous aurions été gênées,
et où le répertoire n’offre que des attraits auxquels l’art est
totalement étranger...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous avons volé à nos amis deux ou trois après-midi pour aller assister
à des conférences littéraires. C’est toujours dans ce même théâtre de
l’Odéon qu’elles ont lieu, mais devant un public, hélas! bien clairsemé,
et sauf les conférences d’hommes politiques italiens ou français, et
d’un auteur populaire espagnol, c’est avec presque de l’indifférence
qu’on les accueille. Il y a des raisons à ce manque d’empressement;
d’abord les affaires qui absorbent les journées des hommes, et les
innombrables obligations auxquelles sont soumises les femmes pendant les
quatre mois de la saison: les visites, les thés, les mariages qui ont
lieu soit l’après-midi, soit le soir, les réunions de famille, les
achats! On se disperse si vite dans les estancias, que tous les devoirs
et tous les plaisirs sociaux se groupent et s’accumulent de mai à
septembre sans un jour de répit. Toujours cette hâte de vivre et d’agir
qui ne laisse pas assez de prise aux travaux de l’esprit!
Je partage maintenant avec les porteños (nom qu’on donne aux habitants
de Buenos-Aires), le désir de quitter la ville, de ne plus entendre de
conversations mondaines ou de médisances souriantes, de me mettre en
contact avec la nature loin du bruit, loin de cette vaine agitation...
Mais un scrupule me tourmente: ai-je bien fait d’accepter l’hospitalité
de Madame Valdez? N’ai-je pas écouté une autre voix que celle de ma
raison? Chaque matin, je prends la résolution de ne pas m’arrêter à la
station dont Pío m’a répété le nom si souvent, et d’aller directement
retrouver Georges; chaque soir, ma résolution faiblit... J’irai...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’était hier le premier jour du printemps, et le printemps m’a apporté
la plus belle de ses roses...
Tout ce que je n’osais pas m’avouer à moi-même un autre m’a forcée à le
dire. Ah! Pío, qu’avez-vous fait? Vous avez ressuscité dans mon cœur les
joies que je croyais mortes, les troubles pleins de douceur, et le désir
d’aimer...
Marthe était sortie, et je lisais dans le salon lorsqu’il est entré.
Qu’avons-nous dit? Je ne m’en souviens plus. Nous avons parlé du voyage,
de sa mère, du temps... et puis, dans un silence ses yeux ont rencontré
les miens et j’ai compris...
Ce n’est pas pour échanger des phrases indifférentes qu’il est venu. Il
voulait me dire qu’il m’aime depuis cinq mois, depuis ce jour où il m’a
vue chez Délia, sa mère le sait et l’approuve, nos amis sont ses alliés,
et Marthe même est un peu sa complice...
L’aveu de sa tendresse et de son espoir est sorti de sa bouche en
paroles entrecoupées, il était pâle et sa main tremblait.
--Voulez-vous, me dit-il, enfin en se levant, me faire l’honneur de
devenir ma femme?...
... Et je n’ai pas répondu: non...
Il sait tout de ma vie, mes chagrins, mon veuvage, ce que je fus et ce
que je suis; il sait que mon cœur est à peine cicatrisé des blessures
que le sort lui a infligées et que la main qu’il serre dans les siennes
sait mieux panser que caresser...
--Pío, pourquoi choisissez-vous une étrangère, sans fortune, sans
beauté, tandis que des jeunes filles charmantes, riches, et qui parlent
la même langue que vous, seraient si heureuses de porter votre nom et de
vous donner leur cœur plein d’espoir?...
--Mais, parce que c’est vous que j’aime, vous dont la chère tristesse et
la grâce brisée m’ont charmé dès que je vous ai vue, vous qui êtes
devenue le souffle même de ma vie! Si vous m’aviez refusé votre main, je
ne m’en serais jamais consolé, certain qu’elle m’enseigne la route du
bonheur...
Pío ne sait pas qu’on se console de beaucoup de choses...
Il est parti... Marthe m’a trouvée dans le salon, les joues couvertes de
larmes...
--Tu l’épouses? me demanda-t-elle avec une affectueuse curiosité.
Je fis: Oui, de la tête, et c’est seulement à cette minute que je me
rendis compte que j’aimais, de toute mon âme et de tout mon cœur.
* * * * *
Nous voici partis pour l’estancia... les grands wagons s’emplissent peu
à peu, nous quittons Buenos-Aires et ses faubourgs semés de maisons
construites en bois, en boîtes de conserves ou en bidons à pétrole... Le
train roule sans se hâter, parcouru d’un bout à l’autre par des
contrôleurs, des marchands de journaux et de cigarettes, ou par des
voyageurs qui se rendent visite et vont au restaurant.
Nous traversons une zone de verdure, des jardins; quelques villas aux
stores hermétiques sont semées au hasard dans des touffes d’eucalyptus
et de magnolias, puis c’est la plaine. Pendant des heures nous allons
voir seulement de l’herbe roussie, des broussailles séchées, des bœufs
accablés par le soleil et un horizon net et lointain, sans une
ondulation, sans une vague... Je lis, balancée par le mouvement du
train, puis c’est le déjeuner, puis encore la lecture, le dîner
arrive... et les lits faits, le sommeil.
La monotonie du voyage nous a engourdies,... et nous n’avons pu échanger
dix paroles...
Me voici habillée, et je commence à guetter les stations. Elles sont
visibles de loin, les gares auxquelles le train s’arrête, essoufflé,
pour vomir mille paquets informes et mille caisses biscornues...
Il n’y a pas de maisons à l’horizon, trois vaches meuglent tristement
près d’une gare grande comme une guérite, et je vois des hommes faire
glisser du fourgon un piano à queue... Le phonographe, le pianola
voisinent avec la guitare, les cartons à chapeaux, et les sacs de
graines ou de pommes de terre...
Enfin! c’est la station désirée: «Dos Ombuës...» Pío doit nous
attendre...
Marthe est fatiguée de ce long voyage, elle soupire après un vrai lit,
un lit posé sur un plancher immobile, et c’est elle qui descend du train
la première...
Pío est là, botté, coiffé d’un petit chapeau de feutre, dans sa tenue de
fermier. Son beau visage espagnol, long et brun, est un peu anxieux.
Pourquoi? N’a-t-il pas vu dans mes yeux que son absence m’a été cruelle,
que je n’ai pensé qu’à cette heure qui nous réunit, et que j’accepte
avec joie ma destinée... Ma destinée, vous avez des yeux bien sombres et
un teint bien obscur!...
Un petit break haut sur roues, nous emporte dans la campagne plate,
cahotant sur des chemins mal tracés, et des mouches bourdonnent à nos
oreilles, ma pauvre Marthe s’efforce de sourire, Pío est heureux, et
d’un geste d’orgueil, il me montre la plaine verte où des tiges pressées
font un tapis d’émeraude.
--C’est du blé, me dit-il.
Du blé! à perte de vue, jusqu’où le regard peut atteindre, jusqu’où le
galop d’un cheval peut porter un homme, et plus loin, plus loin encore:
c’est du blé! Quel grenier d’abondance! quelle terre bénie! Une émotion
profonde me saisit, je pense à toute une humanité affamée par les
villes, et rassasiée par le produit de ce sol généreux... Des hommes
vivent en le faisant croître, ce blé, d’autres en vivront lorsqu’il sera
abattu... Pío devine mes pensées et baise ma main en silence.
Nous approchons de la maison. Voici les arbres qui ont donné leur nom à
la station, «Deux Ombuës», leurs racines se tordent hors de la terre
brune comme de gros serpents, leurs troncs creux sont pleins d’eau et
d’insectes, et leurs feuilles épaisses défient le plus ardent soleil. On
dirait deux géants infirmes.
--Les beaux arbres! dit Marthe émerveillée.
--Oui, lui répond Pío, ils sont beaux, mais leurs racines qui vont
chercher l’humidité à d’énormes distances, sont nuisibles à la culture,
elles sont si résistantes que le soc des charrues s’y brise, rien ne
pousse à l’ombre opaque de l’ombú et nos paysans n’osent pas attacher
leur cheval à ses branches, persuadés que cette ombre froide est
mortelle à qui y demeure un moment. Les graines d’ombú sont dédaignées
des oiseaux, et les feuilles en sont si amères que même la sauterelle
renonce à s’y attaquer! Vous voyez que l’arbre traditionnel de la Pampa
ne vaut que par les légendes qui s’y attachent et c’est pour le seul
plaisir des yeux que j’ai gardé ces encombrantes merveilles!
Pendant que Pío parlait, nous sommes entrés dans une avenue bordée
d’eucalyptus immenses qui laissent pendre de leurs troncs pâles des
lanières d’écorce, enfin nous distinguons la maison!... Elle surgit d’un
buisson de roses, et sur le seuil, souriante, un rayon de soleil dorant
ses cheveux blancs, la mère de Pío me tend les bras...
--Ma fille!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous sommes installées. Des voitures pareilles à celle qui nous a
amenées ont déposé sur le seuil fleuri les amis qui résident à
l’estancia... Ils avaient voulu laisser Madame Valdez et Pío
m’accueillir seuls...
Je suis assaillie par un déluge de félicitations et de souhaits, c’est
une animation sans pareille, et je m’embrouille dans les noms de mes
futurs cousins et cousines. Marthe, reposée, n’est pas la moins agitée,
sa froideur de Parisienne bien élevée a fondu peu à peu, et la voici
semblable aux exubérantes jeunes femmes qui se passionnent pour l’amour
de leurs amies comme si c’était leur amour à elles!