Nos affaires mises en ordre, il ne nous restait qu’à attendre le moment

de dire «au revoir» au voyageur. Ces dernières heures à passer ensemble

sont les plus tristes. On s’est tout dit, on le croit, du moins, on se

regarde comme si l’on ne devait plus se revoir, en renfonçant ses

larmes, on se balbutie d’inutiles recommandations, déjà faites dix fois

et qui seront sûrement oubliées bien vite, et au fond de soi-même, on

sent germer ce souhait: Ah! je voudrais qu’il soit déjà dans le train!

tant l’approche de la douleur est pire que la douleur même... Moi qui

connais tout cela, et qui me suis séparée plusieurs fois de la moitié de

mon cœur, j’ai évité le plus possible à Marthe et à Georges les

affreuses heures de tête-à-tête qui précèdent le départ. Je les ai

conduits au Bois de Palermo, la promenade élégante dont l’animation a

distrait un peu leur chagrin.

Le ciel était d’un bleu léger, presque blanc, les arbres, de cent

essences différentes, se doraient au soleil clair d’un hiver pareil à un

printemps, et dans cette lumière unique de l’Argentine, passaient et

repassaient, en voiture ou en automobile, des femmes et les jeunes

filles aussi belles dans l’éclat du jour qu’elles l’étaient l’autre soir

dans la lumière rosée du Théâtre Colón.

Nous nous mêlâmes aux piétons qui suivaient sous les palmiers l’allée

principale du parc. C’étaient pour la plupart des jeunes gens et des

jeunes filles, fiancés déjà, ou sur le point de l’être. Tous se

connaissent dans cette jeune société, restreinte encore à un petit

nombre de familles, et les plaisanteries amicales, les interpellations

affectueuses se croisaient d’un groupe à l’autre, dans les éclats d’une

gaîté familière et fougueuse. Il me fallut peu de temps pour me rendre

compte que personne ne semblait porter son nom parmi ces jeunes gens;

tous sont affublés de surnoms, parfois gracieux et souvent saugrenus: le

Gros, la Blonde, Coca, Nona, Copeta, le Néné... Malgré les joues ombrées

des garçons, et les formes pleines des jeunes filles, il nous semblait

être entrés dans une ronde d’enfants...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand nous remontâmes en voiture, le cocher allumait les lanternes, et

lorsque nous rentrâmes dans la ville, la nuit était déjà venue. Je

bénissais ce bref crépuscule. C’est un moment douloureux pendant lequel

s’aggravent toutes les souffrances, on subit l’agitation de la journée

et l’on se sent loin encore de l’apaisement de la nuit. Je craignais

pour les cœurs chagrins de Georges et de Marthe, des adieux échangés

pendant la mort du jour.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La pauvre Marthe à été raisonnable, et son mari n’a pas vu ses larmes au

moment où s’ébranlait le train. Elle a tenu à l’installer elle-même dans

le wagon-lit confortable qu’il avait retenu, et après une grande

étreinte elle a quitté la gare sans trop d’émotion apparente. Mais dans

la voiture, la faible héroïne s’est effondrée sur mon épaule, et m’a

bouleversée d’une peine qui trouvait dans mon cœur tant d’échos

lointains...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous avons eu une dépêche déjà de notre voyageur, et nous attendons une

lettre.

--Oui, Marthe, elle sera longue, la lettre, et je sais d’avance qu’il y

en aura une bonne moitié que tu liras seule dans ta chambre...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les jours ont passé, et enfin, ces nouvelles tant désirées sont

arrivées. Elles sont aussi bonnes que possible, débordantes

d’enthousiasme et Georges y joint tant de tendresses pour sa femme,

qu’elle n’a plus qu’une idée: partir à son tour pour rejoindre le

bien-aimé... Les jours ont fait des semaines, et chacune de nos journées

apporte une satisfaction à notre curiosité, et une distraction à nos

soucis.

* * * * *

Nous avons été prendre le thé chez Madame Ortiz, Delia Marino de Ortiz,

dans sa maison de l’avenue Alvear, une voie nouvelle, somptueuse et

riante, et dès l’entrée le charme de cet intérieur, où trois générations

sont réunies, et où la malice et l’hypocrisie sont inconnues, nous a

conquises. Carmen était déjà arrivée, et les présentations faites à la

famille, Madame Ortiz nous a abandonnées en s’excusant, pour aller

trouver ses artistes qu’elle adore, et le concert a commencé. Je ne me

souviens pas d’avoir vu réunis tant de noms célèbres sur un programme,

ni un auditoire plus sensible et plus intelligent. Tout est compris

aussitôt que dit, et applaudi avec enthousiasme. Il n’y a presque que

des dames aux réunions de ce genre. Les maris sont à leurs affaires, et

quelques-uns, bien peu nombreux, viennent chercher leur femme à la fin

de la journée.

Le corps diplomatique était au complet pourtant; malgré moi j’essayais

de mettre sur chaque visage de ministre ou de consul le masque

caractéristique de son pays. Je me trompais presque toujours, tant il

est vrai que dans les classes policées et raffinées les signes de race

s’effacent à peu près, et la manière d’être de chacun devient celle de

tous.

Nous retrouvâmes dans les toilettes et l’arrangement des femmes qui nous

entouraient cette élégance qui est leur apanage, mais elles avaient,

sous ce toit hospitalier, une charmante liberté d’allures, et une grâce

aimable que nous ne leur connaissions pas encore.

Marthe était allée avec Carmen prendre une tasse de thé, lorsque Madame

Ortiz s’approcha de moi:

--Chère madame, me dit-elle, permettez-moi de vous présenter mon ami

Monsieur Pío Valdez qui désire beaucoup vous connaître, il aime votre

Paris où il est allé plusieurs fois, et meurt d’envie d’en parler un peu

avec vous. Elle s’en alla, et M. Valdez s’assit à mes côtés.

Déjà l’on m’avait avertie qu’il est de mauvais ton à Buenos-Aires de

causer plus de cinq minutes dans un salon avec un «caballero», lorsque

ce n’est ni un parent ni un fiancé, et je me préparais après l’échange

de quelques phrases, à me lever et à aller rejoindre ma cousine et mon

amie dans la pièce voisine, désireuse de ne choquer en rien des coutumes

qui ne laissaient pas néanmoins de m’étonner. On eût dit que mon voisin

devinait ma pensée, il me dit en souriant:

--Dans la maison de ma vieille amie Délia, madame, un homme et une femme

peuvent causer sans que personne y prenne garde, ou interprète mal un

entretien un peu prolongé. Notre hôtesse a su faire accepter à son

entourage des habitudes européennes qui contribuent à donner chez elle à

notre société l’animation qui lui manque souvent, et on commence

heureusement à l’imiter. Elle a beaucoup fait pour l’avancement

intellectuel et social de notre pays, et tout ce qui pense et lit et

aime les arts à Buenos-Aires lui en est profondément reconnaissant.

Ces mots me rassurèrent, et je me laissai aller au plaisir de la

causerie; ma curiosité était insatiable, la complaisance de mon

interlocuteur était sans bornes. Il me parla de la France avec émotion.

Il me décrivit la vie du «campo», sa ferme agrandie et embellie chaque

année, les terres fertiles, les plaines sans fin. Je connus par lui

d’utiles détails sur la société dont il fait partie. Il me fit remarquer

combien les jeunes filles étaient libres et parées dans cette société

rigoriste, et comme je lui demandais pourquoi, à l’encontre de toutes

nos coutumes européennes, le papillon devenait chrysalide, il me

répondit:

--Les femmes, vous l’avez déjà remarqué, Madame, sont, après leur

mariage, absorbées par les soins et les devoirs de la maternité, c’est

donc avant qu’elles prennent leur part de distractions et de plaisirs

mondains. La vie d’une jeune fille ici est heureuse et insouciante, elle

jouit de sa beauté qu’elle pare de tout le luxe possible, ses parents

lui donnent toutes les joies de son âge, sans compter; aussi, aucune

d’entre elles n’est pressée de se marier. Elles choisissent à loisir

l’homme près duquel elles passeront leur vie et elles attendent avec

patience que leur fiancé ait une situation qui lui permette de continuer

à vivre comme elles le faisaient sous le toit paternel; cette attente

dure parfois des années, et il n’y a pour ainsi dire pas d’exemple que

des fiançailles aient été rompues...

Pío Valdez lut une question un peu indiscrète dans mes yeux.

--Non, me dit-il en souriant, je n’ai jamais été fiancé. Je ne me sens

pas la vocation du mariage, et mes affaires m’occupent assez pour

m’empêcher de me sentir trop seul. Et puis, ici, on se marie jeune, je

suis trop vieux!

Vieux? Non; Pío Valdez n’est pas vieux. Il doit avoir trente-cinq ou

trente-six ans; comme il arrive à presque tous les Argentins, ses

cheveux commencent prématurément à s’argenter; il a une jolie voix

grave, tendre, des yeux bruns... Je me sentais en sympathie complète

avec lui, et lorsqu’il me dit que, dans peu de jours, il regagnait ses

terres, je sentis un petit regret de ce départ si prompt.

Les moments avaient passé vite, et l’heure de rentrer était arrivée,

nous dîmes au revoir à Délia Ortiz, aux quelques intimes qui restaient

encore à la famille, et je quittai avec regret cette maison où l’amitié

et l’intelligence règnent sans rivalité.

Il me fut impossible, ce soir-là, de communiquer à Marthe mes

impressions; je la laissai se répandre en éloges et en critiques sans

trouver la force de lui répondre.

--Crois-tu, me disait-elle, Madame Cruz, tu sais, cette jolie femme, qui

avait une toque avec des paradis jaunes, eh! bien, elle a tout une

«cuadra» à elle, et dans une de ses maisons, elle fait vivre au moins

dix familles pauvres! c’est bien, ça! Oh! et puis, figure-toi, quand une

dame va dîner en ville, sans son mari, sa femme de chambre vient la

chercher, parce que cela paraîtrait choquant si le maître de la maison

ou un ami la reconduisait à sa porte! Moi, je trouve que c’est insolent

pour elle et pour le maître de la maison, ces habitudes-là. Et toi,

qu’en penses-tu?

Moi, je n’en pensais rien, je n’écoutais qu’à peine, et je me reprochais

mon mutisme.

--Ma pauvre Marthe, lui dis-je vers la fin du dîner, je suis désolée de

te laisser seule ce soir, mais j’ai une légère migraine, et je crois

plus prudent de me coucher.

--Tu as raison, couche-toi, me répondit ma cousine, j’ai justement

besoin d’écrire à Georges.

La chère enfant a «justement besoin d’écrire à Georges» tous les jours,

mais comme elle sait que cette correspondance quotidienne fut une de mes

chères habitudes, elle trouve tous les jours une excuse pour envoyer de

tendres souvenirs à son mari aimé, sans trop me rappeler le temps où je

disais de loin toutes mes pensées et toutes mes actions à celui qui en

attendait anxieusement le récit.

Depuis notre arrivée, tant d’êtres nouveaux et de choses nouvelles ont

défilé devant mes yeux que j’ai vécu comme engourdie, que je n’ai

souffert que par instant de mes chagrins d’autrefois et de mon isolement

d’aujourd’hui. Mais pourquoi cette soirée réveille-t-elle les peines

passées avec tant de violence? Pourquoi ai-je les yeux pleins de larmes,

tandis que je m’accoude seule à ma fenêtre sous la lune blanche et

froide comme un miroir givré?... L’activité guérit-elle vraiment de la

solitude?

Pío Valdez le croit, moi, je ne le crois pas!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un coup de téléphone ce matin... C’est Carmen qui m’avertit que nous

allons visiter le Jardin Zoologique, elle viendra nous chercher avec son

mari et un parent à elle...

--Qui est ce parent, Carmen?

--Vous verrez, curieuse! Un rire clair, et la communication est coupée.

--Marthe, habille-toi vite, nous allons avec Carmen au Jardin

Zoologique.

--Quelle chance! s’écrie Marthe, mais j’aurais bien voulu y aller avec

Georges. Il aime tant les animaux!

--Tu iras une autre fois avec Georges, sois tranquille. En attendant,

dépêche-toi.

Pour la première fois depuis quatre ans, je me préoccupe de ma toilette,

est-ce donc l’élégance excessive de mes nouvelles amies qui provoque ce

petit mouvement de coquetterie?

Nous sommes prêtes, nous déjeunons en hâte, et nous attendons nos

guides.

--M. Navarro vient aussi? me demande Marthe en cachetant un petit mot

qu’elle vient d’achever rapidement. Elle avait eu «justement besoin

d’écrire à Georges» avant de sortir.

--Oui, et il doit amener un parent de Carmen.

--Qui? Quel parent?

--Je ne sais pas.

Si, je sais; et je cesse de me mentir à moi-même au moment où je mens à

Marthe. C’est Pío Valdez qui doit arriver tout à l’heure. J’en suis sûre

sans pouvoir m’expliquer les raisons de ma certitude. J’ignorais qu’il

fût parent de Carmen, et pourtant, en comparant le visage clair de l’une

au visage brun de l’autre, on peut trouver une lointaine ressemblance...

Les yeux, par exemple, chez tous deux se relèvent un peu vers les

tempes, bridés à peine dans des paupières délicates...

Comme je deviens observatrice!...

--On a sonné! crie Marthe à mon oreille. On a sonné! Ce doit être

Carmen.

Je sursaute, je n’ai rien entendu.

--Comme tu es distraite, aujourd’hui! me dit ma cousine; et elle court

recevoir nos amis.

Nous traversons la ville, une partie du Bois de Palermo, et à la porte

du Jardin Zoologique, le Directeur, M. Tassistro et sa femme nous

reçoivent avec une amabilité exquise. Lui, est un romain loquace et

spirituel dont les yeux brillent de malice et de bonté; elle est

argentine, parfaitement distinguée et certainement intelligente.

Nous marchons, guidés par M. Tassistro, dans les allées de ce jardin qui

vaut celui de Hambourg, et nous nous extasions devant chaque cage,

soignée, propre, coquette même, où des animaux jouent ou mangent, gais

et pleins de santé, lorsque tout à coup, nous nous trouvons face à face

avec un énorme ours fourmilier, un tamanoir dont la queue balaie le sol,

et qui se dandine sur ses grandes griffes recourbées en regardant de

côté et d’autre avec de petits yeux ronds; il nous frôle en passant, et

pose délicatement sur mon poignet le bout de son interminable museau

glacé et gluant. Je pousse un cri de frayeur, mais Tassistro se met à

rire.

--Il n’est pas méçant, dit-il, et c’est son jour de sortie.

Il nous explique alors, dans un français charmant et zézayant, que

garder en captivité des animaux lui semble barbare, et qu’il profite de

son pouvoir directorial pour les faire promener ainsi, chacun à son

tour, une fois par semaine, gardés à vue par un employé du jardin.

--Et... les lions? demande Marthe.

--Non, pas les lions. Mais j’ai en liberté chez moi de petits tigres et

de petits pumas que vous verrez tout à l’heure en prenant le thé...

Je crois bien qu’aucun de nous n’a grande envie de prendre du thé...

Tassistro nous a quittés un instant, il revient avec une poignée

d’herbe, et nourrit devant nous des hippopotames vêtus d’une pourpre

granuleuse, et des rhinocéros maladroitement taillés dans du basalte qui

accourent à son appel.

Et que d’oiseaux se lèvent quand nous passons! Leurs plumages

éblouissants se détachent sur des fonds de verdure disposés avec un goût

original et séduisant. Nous reviendrons souvent ici, j’en suis sûre!

--Voilà des guanacos, le lama d’Argentine, me dit Navarro en me montrant

un groupe de singuliers animaux, hauts sur pattes, le cou long, mince et

flexible, dont le poil est d’un jaune doré sur le dos et blanc au ventre

et à la poitrine. N’approchez pas trop, ils ont, comme la vigogne leur

cousine, la funeste habitude de cracher au visage des visiteurs, c’est

leur manière de se défendre: elle en vaut une autre! Pourtant, ils sont

timides, et les chasseurs en ont fait des hécatombes pour avoir leur

fourrure. Le gouvernement a dû les protéger en en défendant la chasse à

certaines époques de l’année, sans cette mesure l’espèce aurait

peut-être déjà disparu.

M. Tassistro nous énumère ensuite les animaux caractéristiques de

l’Argentine: la chaja, un bel oiseau qui se fait rare et qui garde les

maisons isolées aussi bien que le plus féroce boule-dogue, l’autruche,

la vigogne, le tatou, que l’on mange sous son nom populaire de «mulita»,

le skunk, le puma, ce lion de l’Amérique du Sud, et d’autres encore dont

il nous montre à mesure des spécimens superbes; voici un iguane, lézard

énorme, inoffensif et bariolé.

--Il né sait pas mordre! céloui là...

Je commence à me sentir lasse, mais je n’en dis rien, pour ne pas gâter

le plaisir de Marthe qui ne peut quitter la cage où courent,

s’entrechoquent, tombent, se battent, se suspendent, mangent, agitent

leurs babines et se grattent, un tas de petits singes jaunes du

Paraguay, coiffés en brosse, plus remuants et plus vifs que des souris.

--Regarde ce gros, me dit-elle, tu ne trouves pas qu’il ressemble à mon

professeur de piano, Madame Mussieux?

--Les singes réssemblent seulement aux hommes, répond Tassistro qui

s’avance vers nous, un jeune orang-outang dans les bras, jamais aux

dames, qui sont toujours çarmantes... N’est-ce pas, messieurs!

Navarro et Pío Valdez sourient, ils connaissent Tassistro, et savent que

l’ironie est la forme habituelle de son discours.

--Vous paraissez un peu fatiguée, me murmure Pío Valdez, êtes-vous

souffrante?

--Non, mais je ne suis pas habituée aux longues promenades à pied, et je

vous avoue que je voudrais bien me reposer un instant.

Le malin Tassistro a deviné, et il nous fait monter dans un train

minuscule dont la locomotive est grande comme une chaufferette et qui

nous dépose à sa porte.

En notre honneur, on a enfermé les jeunes fauves, ses pensionnaires, et

c’est l’aimable Madame Tassistro qui nous fait les honneurs de sa maison

enfouie sous des arbres rares et des fleurs éclatantes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans la voiture qui nous ramène vers le centre de la ville, Navarro nous

conte comment Tassistro a donné au Jardin Zoologique de Buenos-Aires

cette importance qui en fait une des curiosités de la ville, grâce à un

amour immense pour les animaux qu’il fait vivre dans le bien-être, et

grâce à son entente des affaires. Il vend des œufs, achète des fauves,

invente des attractions pour les enfants,--et même pour les parents,--il

a fondé une revue littéraire et scientifique, et il est arrivé à n’avoir

aucun besoin du secours de la Municipalité pour subvenir aux dépenses du

jardin, enfin il nous remplit d’admiration pour cette intelligence

sensible à la fois, et pratique.

Malgré notre fatigue, nous avons traversé à pied le Jardin Botanique,

administré celui-ci par un Français et nous avons été enchantées, Marthe

et moi, par la beauté des arbres et de leur arrangement. Les derniers

rayons du soleil traversaient les branches d’un pin de Norvège pour

venir s’éteindre sur le tronc écailleux d’un palmier, et des roses

tardives s’effeuillaient près de camélias rouges et blancs, au feuillage

luisant comme du métal: cette terre heureuse permet à toutes les plantes

de croître et de fleurir.

Enfin, nous sommes rentrées. Nos amis nous ont accompagnées, et sont

restés à dîner avec nous. La légendaire hospitalité espagnole règne

encore en maîtresse en Argentine, et nos domestiques prévoient toujours

la venue des amis qui partagent fraternellement le repas, et rendent

léger le poids des heures. Un peu après le dîner, Marthe nous a quittés

sous prétexte de se reposer, je soupçonne qu’elle «avait justement

besoin d’écrire à Georges», pour lui conter sa journée...

Nous causâmes tard dans la soirée. Carlos Navarro se mit à nous parler

de la littérature argentine. Je n’en avais aucune idée: les romanciers

sont rares encore ici, plus rares que les poètes ou les auteurs

dramatiques, et c’est en général par le roman que l’on commence à

connaître la littérature d’un peuple; le vocabulaire poétique est

difficile à comprendre, le drame et la comédie sont trop

caractéristiques et trop brefs. J’appris les noms de Joaquin Gonzalez,

de Angel Estrada, de Calixto Oyuela et je lirai leurs livres dont Carlos

m’a fait une analyse tentante. Son poète préféré, c’est Rafael Obligado

dont il nous a récité plusieurs poèmes qu’il sait depuis son enfance.

L’un d’eux, «le Condor», m’a frappée. Ce sont de grands vers purs,

hautains, froids, et palpitants pourtant, comme de la neige couvrant un

volcan. Mais ma sensibilité a été plus touchée par un petit poème du

même auteur: «Nocturne», dont le titre banal dépare la grâce, et que

Navarro nous a récité admirablement.

Pío Valdez m’entretint à son tour de l’art dramatique, et me conta le

sujet d’une comédie que venait d’achever un de ses amis: Laferrère. Je

n’aurais jamais cru qu’un membre de cette jeune et impétueuse société

eût à ce point le don aigu de l’observation et la science de la mise en

valeur des types de son pays.

--Et il a fait d’autres pièces au moins aussi intéressantes, me dit

Carmen, pièces qu’on joue de temps en temps et que nous irons voir

ensemble: cet homme connaît le peuple aussi bien qu’il connaît ses

pairs. C’est un esprit fin et mordant... Voulez-vous le connaître?

--Certes, répondis-je, je ne demande qu’à le recevoir. Amenez-le donc,

Carmen, il sera le bienvenu.

--Nous allons faire mieux, s’écria Carlos, dînez à la maison

après-demain, je l’inviterai.

--Il ne sera peut-être pas libre!

--Vous ne connaissez pas encore nos singulières habitudes, ma chère

amie, ici on fait les invitations trois jours d’avance seulement pour

les grands dîners... Quant aux repas intimes, ils sont généralement

improvisés le jour même. Vous voyez que je fais encore beaucoup de

cérémonies en invitant Laferrère par un mot, au lieu de lui téléphoner

au Club où il est certainement à cette heure-ci.

Ce détail confirma l’impression que j’avais déjà eue tant de fois depuis

mon arrivée: une impression de hâte, d’inachèvement, d’organisation

rapide et provisoire, et je ne pus m’empêcher d’en faire à haute voix la

réflexion.

--Votre impression est très juste, Madame, me dit Pío Valdez, nous

vivons trop vite. Les enfants sont précoces, les adolescents sont des

hommes, les hommes ont une période d’activité bien courte, et il y a peu

de vieillards. Notre terre est trop jeune et trop riche, elle fait

monter la sève prématurément dans les jeunes branches, les fleurs

éclosent avant leur temps et le fruit tombe sans être mûr. Il faudra

bien des années pour que nous arrivions à ralentir notre course, et à

marcher au même pas que les autres nations.

--Est-ce si indispensable? demandai-je, et n’avez-vous pas, à cause

justement de cette hâte, fait, en moins d’un siècle, un État et un

peuple?

--Nous avons, en effet, donné un exemple au monde de ce que peut l’amour

de la liberté, et l’Europe a vu, étonnée, surgir une nation là où elle

savait à peine qu’il y eût des hommes. Mais elle est en droit d’attendre

de grandes choses de cette jeune nation, la vieille Europe, et ces

grandes choses il faut de la sagesse pour les accomplir.

--La sagesse vient avec l’âge... et vous n’avez que cent ans!

--Je ne les ai même pas tout à fait, dit Pío Valdez en riant.

Il se leva pour prendre congé, Carmen et son mari l’imitèrent, et je

restai seule dans le petit salon, enfoncée dans un fauteuil, les yeux

fixés sur les peintures italiennes qui enlaidissaient le plafond.

Combien de temps restai-je à rêver?

Lorsque je rentrai dans ma chambre deux heures sonnaient. J’ai lu un

demi-volume, j’ai écrit ces notes, et voici le jour, le jour tout

neuf... N’ouvrons pas les rideaux, c’est sur les premiers rayons du

soleil que s’envolent les songes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Que les semaines ont passé vite! Déjà nous pensons à aller rejoindre

Georges, et je dois avouer que c’est sans enthousiasme que je me prépare

à ce voyage. Si je n’avais le scrupule de laisser Marthe partir seule,

comme je préférerais rester à garder la petite maison en son absence!

C’est que j’y suis habituée à cette petite maison ensoleillée et

commode... Aujourd’hui, j’ai fermé ma porte, et j’ai refusé les

invitations habituelles; Marthe, un peu fatiguée, s’est retirée dans sa

chambre, et me vois seule et tranquille. La servante chante sur la

terrasse une de ces chansons espagnoles, qui n’ont qu’un couplet et qui

durent une heure, le roulement des voitures et le grincement des

tramways me parviennent à peine à travers la fenêtre fermée et le beau

chat blanc aux yeux bleus ronronne à mes pieds en se faisant les griffes

sur le tapis.

Une Française en Argentine · 第 2 / 7 段