L’autre matin, la mer paraissait couverte de roses... Chaque

MARGUERITE MORENO

UNE FRANÇAISE

EN ARGENTINE

PORTRAIT DE CIOLKOWSKI

PRÉFACE DE YVONNE SARCEY

PARIS

GEORGES CRÈS & Cie, ÉDITEURS

116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116

MCMXIV

[Illustration: Marguerite Moreno]

Quand j’étais toute petite fille, je rêvais souvent de l’Amérique--de

celle qu’on connaissait peu--l’Amérique du Sud... Il me semblait que

voler à la conquête de ce pays fabuleux était une entreprise pleine de

hardiesse et digne de toutes les récompenses. Combien de fois, dans la

conversation des grandes personnes, entendis-je résonner comme un

refrain ces mots fatidiques: partir à la conquête de l’Amérique! Cette

fameuse «conquête» prenait alors la valeur des choses inouïes qui

dépassent l’entendement; c’était quelque chose comme l’héroïque aventure

de la Toison d’Or ou la cueillette des pommes au Jardin des Hespérides.

Ma candeur enfantine apercevait volontiers cette moitié d’île comme un

lieu mystérieux où tout est miracle.

J’imaginais, à son propos, des histoires qui n’avaient ni queue ni tête.

Tantôt c’était un humble garçon qui, mourant de froid et de faim,

l’abordait, et puis, un beau jour, de ses grosses bottes de sept lieues,

il frappait quelque rocher «enchanté». Celui-ci se déchirait dans un

bruit de tonnerre et... les trésors coulaient à flot. L’humble garçon

n’avait plus qu’à rentrer dans ses pénates, où personne ne le

reconnaissait plus bien entendu, et il expliquait, en secouant des sacs

de dollars:--C’est moi l’oncle d’Amérique!

Tantôt... Mais vous n’attendez point que je vous conte les exploits de

tous mes héros d’Amérique.

Je peuplais encore cette terre prédestinée d’animaux féroces et

d’innombrables hordes de sauvages à la face cuivrée, la tignasse

hérissée de plumes de coq. Et puis encore de serpents boas, de

crocodiles anthropophages, de taureaux furieux que de jeunes cavaliers

vêtus d’une chemise rouge et bottés à l’écuyère poursuivaient, une

ficelle à la main... Pour tout dire, mes notions sur cette contrée

étaient si vagues qu’elles ne gênaient en rien les merveilleuses

chimères qui illuminent toutes les cervelles d’enfant.

L’Amérique très lointaine, très problématique, était pour moi le pays où

l’on rencontre providentiellement des monstres et des fées; des lions et

des nègres tout nus; des singes qui se grattent le derrière, et la

caverne d’Ali-Baba.

Depuis, j’attrapai quelques bribes de sciences plus exactes, et,

cependant, je me souviens d’un examen qui faillit tourner à ma honte,

parce qu’impudemment je plaçai dans l’Empire du Brésil ce qui revenait

de droit à la République Argentine.

Mes ardeurs géographiques trouvaient leurs limites naturelles avec

l’Océan. Tout ce qui se passait de l’autre côté de la mer, là-bas,

là-bas, derrière l’horizon des grands bateaux, me donnait mal au cœur et

il me semblait incroyable que l’on pût s’intéresser sérieusement au

cours du fleuve Paraná ou au sort des cannes à sucre d’une ville appelée

Tucuman.

Maintenant, mes opinions ont bien changé: je considère l’Amérique

presque comme une seconde patrie et la femme argentine comme une amie.

C’est que, depuis quelques années, un commerce très affectueux s’est

établi entre les deux nations, et je crois bien que les femmes ont

beaucoup contribué à cet aimable courant de sympathie. Les Argentines

ont commencé par s’engouer de nos modes, et puis elles ont aimé l’esprit

de nos écrivains; et, maintenant, ce qui est mieux, elles comprennent

notre cœur comme nous-mêmes essayons de connaître leurs pensées. Des

hommes éminents sont partis «à la conquête de l’Amérique», et, encore

qu’ils fussent documentés--eux--sur la géographie, l’ethnographie et

l’économie du pays, ils revinrent stupéfaits. Hé quoi! cette nation

que l’on croyait à peine civilisée possédait cette culture

intellectuelle!... Des femmes aux grands yeux d’almées, à la taille

souple, au teint mat, mères de famille incomparables, se montraient plus

au courant de notre littérature que beaucoup de Françaises! Ils ne

tarissaient point sur la grâce de leur hospitalité ni sur l’aisance

spirituelle de leur conversation.

--Elles parlent un français d’une pureté rare, disaient-ils, et leur

appétit de s’instruire, de lire nos poètes, nos auteurs, est une chose

remarquable!

Pierre Baudin, Anatole France, Georges Clemenceau, Léopold Mabilleau,

Paul Doumer, Victor Margueritte, le docteur Pozzi..., tous ceux, enfin,

qui tentèrent la fameuse conquête, furent sous le charme et revinrent

«conquis». Ils le dirent, ils l’écrivirent; et Jules Huret consacra à

l’Argentine un livre remarquable.

Mais, s’ils nous révélèrent le pays dans sa gloire triomphante, dans

l’apothéose de ses réceptions, dans le spectacle de cette prodigieuse et

féconde énergie que l’Argentin résume dans cet aphorisme: «Ce qui

importe, c’est de faire quelque chose, le faire imparfaitement, mais _le

faire_»...; s’ils nous transportèrent au galop furieux des étalons à

travers les «villes rouges», jusqu’aux sanglants «corrals» où un tueur

exercé aligne ses six mille moutons par jour...; s’ils nous montrèrent

dans tout son attirail pittoresque et romantique le «gaucho» coiffé du

sombrero, les braies ficelées, la chiripa flottant au vent, vivant au

campo, abattant un bœuf au passage et se reposant d’exploits dignes

d’Hercule en jouant de la guitare, en chantant des vidalidades ou en

dansant le péricon...; s’ils firent vivre devant nous cette nation

ardente, semeuse d’or, gardant ses pampas aux portes de la civilisation

raffinée des villes, il manquait, pour nous faire aimer complètement le

pays, ce que des yeux de femmes seuls peuvent découvrir, c’est-à-dire

son intimité, quelque chose de son âme et toute l’harmonieuse poésie des

vies qui n’ont point d’histoire et représentent la force, la beauté

d’une race, je veux dire la Famille.

C’est Marguerite Moreno, avec son livre délicieux: _Une Française dans

l’Argentine_, qui vient de nous faire pénétrer dans ce beau jardin

secret.

Mais, au fait, connaissez-vous Marguerite Moreno?... Je ne parle point

de l’admirable artiste dont la voix chaude déroule comme un velours les

vers de Racine ou de Rodenbach et dont le talent est légendaire,--mais

de la femme, de l’amie.

D’abord, est-elle jolie?... Évidemment, elle ne ressemble en rien à ces

charmantes et banales personnes dont on ne se rappelle plus si on les a

rencontrées la veille aux courses, ou si on a aperçu leurs figures dans

son dernier journal de modes. Mais elle est belle de toute l’expression

ardente et profonde de ses yeux d’Orientale largement fendus, et du

caractère étrange de son pâle et mystique et tranquille visage... En la

voyant de profil, on songe aux Vierges de Cimabué, à _La Fuite en

Égypte_ de Fra Angelico, aux saintes femmes de Ghirlandajo... Ses mains

longues, longues..., si longues, si minces, si délicates..., rappellent

le geste de la Vierge de Quentin Metzys lorsqu’elle tend ses doigts

divins vers la souffrance du Christ. Mais, dès qu’on rencontre le regard

de Moreno, la ressemblance cesse... Ce n’est plus un primitif, c’est une

femme de la Renaissance aux yeux énigmatiques évoquant la grâce

mystérieuse des Florentines de Léonard. Et puis, Moreno parle... et on

meurt de rire...

On meurt de rire, parce qu’elle est l’esprit même; parce que, Parisienne

jusqu’au bout de ses ongles effilés, elle trouve des mots qui font

image... et des images d’une drôlerie irrésistible qui sont autant de

bons mots qu’elle jette dans la circulation.

Personne n’a jamais mieux qu’elle conté une histoire. Elle met en scène

personnages, paysages, choses et bêtes avec une verve, un pittoresque

étourdissants. Et comme ses grands yeux savent tout voir et son esprit

tout retenir et aussi tout juger, elle distribue à miracle la malice, le

détail, la vérité au cours de ses récits, et ce n’est qu’après s’être

royalement diverti, qu’on s’aperçoit que cette dame au profil hiératique

est un critique très fin, un psychologue du XXe siècle et la plus

érudite des lettrées...

Quand, en 1908, la nouvelle se répandit que Marguerite Moreno, elle

aussi, partait à la «conquête de l’Amérique», ce fut un désappointement

dans le monde des arts. On allait donc perdre cette charmante femme qui,

par son intelligence, sa distinction et son esprit, s’était fait dans ce

Paris versatile une place à part, une place d’honneur!... On ne savait

pas encore qu’on y gagnerait les Impressions de voyage qu’elle devait

nous rapporter cette année, sous la forme d’un roman..., roman discret,

dont le fil léger n’est qu’un prétexte à nous conduire là où notre

curiosité voulait s’introduire... Madame Moreno, on le sait, a fondé à

Buenos-Aires un Conservatoire; elle a enseigné l’art dramatique à de

jeunes Argentines; elle leur a donné le goût des beaux vers et la

passion de la poésie. Ceci, son livre ne le dit pas; ce sont les lettres

particulières d’amies que j’ai en Amérique qui me l’ont appris... Mais,

tandis qu’elle portait là-bas quelque chose du cœur français, elle

apprenait à aimer celui de la Republica Argentina...

Là-bas, elle regarde les nuits transparentes de cristal bleu..., les

nuits merveilleuses!... et les rues droites, interminables, composées de

blocs de maisons formant les cuadras... Elle étudie le caractère de ces

Argentins sachant unir la fougue espagnol à la grâce italienne, et qui

dansent éperdument au retour d’une randonnée dans les estancias... Mais,

ce qui l’intéresse passionnément, et nous aussi, c’est ce qui se passe

dans les demeures cachées sous les palmiers et les roses; ce qui se dit

dans le patio fleuri où les amis sont groupés; ce que l’on pense dans

ces familles hospitalières, égayées de nombreux enfants. Et c’est cette

vision intime du pays, ce voyage à travers l’âme argentine, qui rend

tout à fait précieuse l’étude de Madame Moreno. Amour et maternité sont

deux mots qui résument, dit-elle, la vie de la femme argentine, tandis

que la vraie royauté appartient aux jeunes filles. Et rien n’est amusant

comme de suivre par la pensée au bois de Palermo..., au théâtre

Colon..., au thé de chez Madame Ortiz..., au merveilleux jardin

zoologique dont M. Tassistro fait les honneurs avec une grâce

zézayante..., à Mar-del-Plata, le Deauville argentin..., ou au Tigre, la

Venise verte..., l’héroïne du livre, la Française, qui, peu à peu, sent

son cœur se dilater dans cette atmosphère amicale et confond dans une

même tendresse ses deux patries...

Comme elle la trouve jolie, cette coutume qui consiste à «offrir sa

maison», ce qui signifie qu’à toute heure, en toutes circonstances, la

maison vous est ouverte et que vous y êtes chez vous. Et quelle

émouvante et charmante hospitalité elle découvre dans ces «Tertulias»

qui permettent aux intimes de venir chaque soir causer sans façon en

buvant du maté... Et combien le traditionnel puchero, pot-au-feu servi à

la grande table de Madame Valdez, lui paraît appétissant... Et comme

elle aime son escapade chez les gauchos, ses nuits passées dans une

cabane de berger, couchée sur des catres... Et la splendeur du jour qui

l’éblouit... Et l’odeur composée de tous les parfums portés par le vent,

l’odeur de l’espace!...

Mais je ne veux pas déflorer l’intérêt de ces pages évocatrices,

révélatrices et charmantes qui sont un délice. Madame Moreno est partie,

elle aussi, à la conquête de l’Amérique, et elle vient de remporter une

victoire. S’il m’est doux de la marquer ici, c’est qu’elle est de

qualité.

Sans pédanterie, sans chiffres rébarbatifs ni l’ombre d’une statistique,

une Française supérieurement cultivée a conté, au hasard du souvenir, ce

qu’elle a vu, ce qu’elle a senti, les coutumes qui ont touché son cœur,

les œuvres littéraires qui ont charmé son esprit, et elle nous a donné

une vision si nette de la femme argentine dans le commerce de sa vie

quotidienne: charité, amusements, deuils, voyages, qu’il n’est plus

possible qu’elle reste pour nous une étrangère... Elle est la fleur

merveilleuse, la découverte enchantée, l’amie... que Moreno vient de

nous offrir de ses deux mains longues, longues..., si longues, si

minces, si délicates, si jolies.

Yvonne SARCEY.

UNE FRANÇAISE EN ARGENTINE

Les grosses malles s’entassent dans le camion qui va les emporter à la

gare. Le soleil fait briller leurs coins de cuivre polis et bossués;

voici la malle plate qui me suivra dans ma cabine... un sac de cuir

jaune... tout y est. Je me sens déjà en voyage, et les pièces me

semblent vides maintenant. Des papiers traînent, des clefs pendent aux

armoires... Tous ces meubles vont être dispersés... je ne reviendrai

plus ici, jamais, jamais...

La résolution que j’ai prise de partir m’effraie maintenant qu’il est

trop tard pour me dédire, et c’est avec une douleur aiguë que je dis

adieu à tout ce qui m’a entourée pendant tant d’années.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je ne sais que faire pour échapper aux souvenirs, à ces souvenirs qui me

font fuir mon pays aimé et qui s’acharnent à m’y faire rester...

Souvenirs de tendresse et de peine, il faut que je m’en aille pour ne

pas mourir de vous.

Si je pars, c’est pour regarder un ciel nouveau que des yeux aimés n’ont

pas contemplé en même temps que les miens, pour connaître des êtres

différents dont la voix n’aura pas l’écho d’une voix chérie... Et au

fond de mon âme s’élève l’espoir indistinct encore, d’une vie nouvelle,

sur une terre jeune, saine, accueillante... loin des tombes et des

lettres jaunies.

C’est à bord du «Lujan» seulement que je dois retrouver mon cousin

Georges Ferrand et Marthe, sa femme, qui se sont embarqués en

Angleterre.

J’ai défendu à ceux qui me sont chers de m’accompagner jusqu’au train,

je partirai seule, en évitant le déchirement inutile des adieux sur le

quai d’une gare: visages rougis, paroles balbutiées parmi le sifflement

effaré des locomotives, effacement des figures dans un flot de fumée

opaque...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est seule que je suis partie...

Les faubourgs lépreux, la banlieue et ses jardinets anémiques, puis, la

campagne éclatante, ont défilé devant mes yeux brouillés, panorama

indifférent et rapide.

Le train s’est arrêté au port d’où nous devons nous embarquer... un flot

cosmopolite et bruyant en est descendu. Le paquebot n’est pas signalé,

et nous voici parqués en l’attendant, dans un hôtel d’où l’on voit la

mer...

C’est un vieil hôtel aux meubles tendus de reps grenat et aux murailles

blanches et or; tant de voyageurs y ont passé qu’il est devenu banal

comme un transatlantique, les garçons répondent dans toutes les langues,

et servent des boissons de tous les pays. Il y flotte une odeur exotique

mêlée de goudron et d’épices, et je me figure que des marchands

d’esclaves ont guetté par cette même fenêtre à laquelle je viens de me

pencher, le retour des voiliers ventrus qui leur apportaient des

cargaisons de nègres et de bois des Iles...

Autour de moi, on écrit des cartes postales, on échange des phrases

bruyantes et fanfaronnes... Une jeune femme se serre contre son mari, et

un beau garçon essaye de persuader à une frêle vieille dame, en capote

de deuil, que ce voyage n’est pas si long qu’elle se l’imagine, qu’il ne

comporte aucun danger, et que, dans quatre ou cinq mois, au plus tard,

il sera près d’elle. Elle écoute, la pauvre petite vieille maman, et

fait «oui» de la tête, sachant bien que c’est un sanglot qui

remplacerait les mots de résignation et d’espérance que son grand fils

attend d’elle...

On a signalé le paquebot, l’hôtel commence à se vider... Les premiers

partis sont les Argentins et les Brésiliens; ils ont hâte de mettre le

pied sur le bateau, c’est un pas vers leur pays. A travers les phrases

de regret qu’ils profèrent poliment, on sent percer la joie du retour

vers la patrie et le foyer, une joie inexprimée et profonde... Je

partirai la dernière...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le grand vapeur se détache du quai en haletant, les amarres tendues

s’amollissent, frappent l’eau, et toute la coque vibre sous nos pieds au

cri déchirant de la sirène. Le paysage prend une netteté photographique,

on distingue les visages de ceux qui sont groupés sur la rive sans en

perdre un détail, et voilà que nous partons... nous sommes déjà loin...

Les jeunes gens qui se serraient tout à l’heure l’un contre l’autre,

dans la salle de l’hôtel, s’étreignent maintenant, pâles et graves; je

vois le beau garçon enthousiaste, secoué d’un sanglot muet, ses yeux

fixent éperdument une petite forme noire et cherchent à rencontrer des

yeux en larmes sous des bandeaux gris... Il fait presque froid...

Clémente, la brume efface enfin les objets, seuls les mouchoirs blancs

font des taches animées, puis, plus rien, le crépuscule tombe, le voyage

d’espoir commence.

Pendant deux jours, j’ai ignoré mes compagnons de voyage, presque tous

sont malades. Une bise aiguë souffle sans arrêt; nous avons quitté les

tiédeurs de mai et ses fleurs, et nous traversons le golfe de Gascogne

dans des brouillards d’automne. Il m’est impossible de rester sur le

pont, où chaque pas me jette contre un fauteuil de bord ou contre le

bastingage, et je me lasse de cet horizon grisâtre, si proche qu’il

semble sans cesse que nous allons l’atteindre, et de cette étendue

brisée et savonneuse. Ce n’est pas la tempête, c’est l’agitation, sans

rythme et sans beauté. Ma cabine est mon meilleur refuge. Elle est

propre, nette, presque élégante; j’y passe de longues heures, un livre

que je ne lis pas entre les mains, et la tête pleine de rêves...

Quelle sera mon existence, là-bas? On m’a dit tant de choses

contradictoires... Si j’avais encore la foi de la jeunesse, avec quelle

ardeur j’irais vers ce monde nouveau où tout est possible à qui sait

vouloir!... Mais mon avenir est court! J’ai tant souffert! Où vais-je

trouver la force de lutter? Chères amitiés, je vous regrette, et je vous

abandonne pourtant pour l’Inconnu, l’Inconnu attrayant parce qu’il est

voilé! Je fais tourner sur mon doigt le petit anneau d’or qui s’use un

peu chaque jour... Je suis toute seule...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Enfin! voici le beau temps et le soleil! nous avons quitté Lisbonne

étageant ses maisons aux murs de faïence et ses églises ciselées, dans

une clarté délicate. Georges et Marthe apparaissent enfin! Les autres

passagers montent un à un sur le pont que balaie un air vif et frais,

s’étendent dans les fauteuils d’osier, et dans la paresse heureuse que

donnent une houle légère et un ciel radieux, s’établit la vie du bord:

on sympathise, on forme des groupes, on fait des projets; des flirts et

des haines s’ébauchent déjà... et tout cela durera vingt jours au

plus...

La salle à manger est presque au complet. A la table où j’ai mangé seule

depuis le départ, le maître d’hôtel installe Marthe et Georges, puis un

couple brésilien, une jeune Anglaise, et un médecin allemand. Les

Brésiliens sont charmants. La jeune femme est si mince qu’elle paraît

fragile, ses cheveux sont à peine plus sombres que sa peau bronzée, et

deux grosses turquoises caressent son cou brun; le mari porte, sur un

visage allongé aux tempes creuses, un air de sagacité mélancolique, il

parle peu et lentement, ses mains délicates ignorent les gestes, il est

bilieux, distingué, courtois.

Une famille argentine occupe la table voisine. Les enfants, nombreux et

robustes, rient bruyamment, et tous s’interpellent comme des gens qui

viennent d’échapper à un péril. Je les compare à d’autres Argentins avec

lesquels j’ai échangé quelques paroles sur le pont, et qui m’ont séduite

par leur discrète amabilité, une telle différence existe entre les deux

groupes, que je ne sais quelle opinion me faire... Attendons.

Nous faisons, mes cousins et moi, des projets que dore le soleil

resplendissant: nous nous installerons,--la maison est déjà choisie par

un des futurs collaborateurs de Georges,--puis il partira pour ses

mines. Pendant les premiers temps de son absence nous connaîtrons

Buenos-Aires et la vie argentine, et puis, nous irons le rejoindre... et

puis... Marthe écoute, et de tout cela, elle a retenu deux mots: Georges

partira...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les jours se lèvent dans un chaos de nuages roses, et se couchent dans

du sang et de la pourpre... Il fait plus tiède chaque matin et les nuits

sont plus douces.

Georges a retrouvé à bord un ami, un camarade de l’École Centrale qui va

s’installer au Brésil avec sa jeune femme; il se nomme Paul Perriot;

c’est un garçon aimable, un peu bruyant et gai, gai de cette gaîté de

lycée ou de caserne que gardent toute la vie certains hommes; sa femme

est douce et effacée. Les deux ménages forment un groupe heureux; je

m’écarte d’eux, un peu, contente de leur exubérante joie, et c’est de

loin que je les écoute. Des souvenirs s’échangent, vides et aimables

comme la jeunesse, incohérents comme elle:

--Te souviens-tu, mon vieux Ferrand, du père Larouque, le professeur de

mathématiques, qui hurlait son cours, et perdait dix fois son lorgnon

avant d’avoir expliqué le quart d’un problème?--Et Boudier, tu sais,

celui qui avait la photo de Bréval sur laquelle Il s’était inscrit une

dédicace flatteuse. Il est dans les autos, maintenant.--Et Furrat?--Et

le gros Marrol?--Marrol fait des vers, mon vieux!--Non?--On l’a joué à

l’Œuvre!...--Georges rit, Marthe est heureuse de sa gaîté, et Madame

Perriot, jouant avec sa chaîne de montre, regarde avec une tendre

admiration ce mari qui a connu tant de gens, et qui a vu tant de choses

qu’elle ignorera toujours.

Je suis ravie de la distraction que cette rencontre apporte à mes

cousins, je crains que ma persistante rêverie pèse sur leur insouciance.

Quelques années à peine me séparent de Marthe, Georges a le même âge que

moi, mais ils commencent, eux, et j’essaie de recommencer...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous sommes sous le Tropique, et voici une série de journées cruelles.

L’air est brûlant, le pont craque sous les pieds, séché par une chaleur

implacable. Les cabines sont inhabitables, malgré les ventilateurs; les

jeux du bord languissent, la danse lasse même les plus intrépides, à

peine les passagers ont-ils la force de passer de tribord à bâbord pour

fuir le soleil qui lance ses rayons comme des flèches.

Marthe, Georges, leurs amis Perriot sont prostrés sur leurs fauteuils,

une citronnade glacée à portée de la main, et contemplent avec stupeur

une vieille dame péruvienne qui s’enveloppe soigneusement les jambes

dans une couverture de chinchilla.

Je souffre peu de la chaleur, et le calme qu’elle apporte m’enchante;

c’est un répit à la redoutable musique dont on nous sature, aux jeux

bruyants des enfants, aux remontrances des nurses, aux conversations

cosmopolites sans imprévu, et surtout aux plaisanteries de deux

représentants de commerce qui font servir la subtile langue française à

fabriquer sans arrêt des calembours et des à peu près.

Et puis, il y a les nuits: nuits transparentes de cristal bleu... nuits

merveilleuses! Le croissant renversé de la lune flotte comme une barque

dans le ciel sombre et profond, chaque vague dessine le dos brillant

d’une sirène, il n’y a plus d’horizon, le feu du grand mât est une

nouvelle étoile, et le navire, en la fendant de son étrave, éveille dans

la mer des lueurs endormies... Je passe des heures sur le plus élevé des

ponts, à sentir le vent tiède caresser mon visage et mes mains, et je me

dis que, quoique doive m’apporter ce voyage, puisqu’il me donne ces

moments incomparables, j’ai eu raison de l’entreprendre.

L’autre matin, la mer paraissait couverte de roses... Chaque vague en

portait plusieurs feuilles géantes, les unes d’une couleur tendre, les

autres d’un rouge pourpré, toutes doucement arrondies; elles flottaient

dans la houle, ou se perdaient dans l’écume du sillage. J’ai demandé le

nom de ces fleurs mystérieuses... Ce sont des Physalies... Je ne veux

pas penser que ce sont des mollusques, que des tentacules entremêlés

pendent au-dessous comme des racines vermineuses... Je veux croire que

ce sont des pétales parfumés, et que leur nom, doux comme un soupir, a

été inventé par Aphrodite effeuillant sa couronne dans la mer...

L’équateur, les vents sont morts.

Nous rencontrons des voiliers immobiles dont les marins nous font des

signes avec leurs bérets. Combien de jours attendront-ils la brise qui

les poussera vers la terre? La mer est peuplée: de grands cétacés

soufflent des jets d’eau que le soleil fait briller, des poissons

volants se lèvent comme des oiseaux au passage du vapeur, frôlent la

crête des vagues, et en suivent l’ondulation, leurs nageoires irisées

étendues droites comme des ailes de mouette...

Le ciel s’est assombri. Il pleut souvent... une pluie épaisse, filante,

lourde, qui ne rafraîchit pas. Grâce à ce tiède déluge pourtant, j’ai

enfin causé avec une Argentine... Nous nous étions réfugiées toutes deux

sous une tente pour éviter l’averse, et elle m’a rappelé la brève

conversation qui nous avait rapprochées peu de jours après

l’embarquement. J’ai retrouvé la grâce discrète et la distinction qui

m’avaient plu, et peu à peu, dans la solitude du pont déserté, nous

avons échangé des mots de sympathie, et regretté les jours perdus par sa

timidité et ma sauvagerie. Elle s’appelle Carmen Navarro, et vient

d’accompagner son père qui est venu en Europe consulter des médecins

célèbres; son mari et son petit garçon vont venir à sa rencontre à la

dernière escale avant Buenos-Aires.

--Je suis sûre qu’ils vous plairont, me dit-elle, et que vous allez

devenir notre amie...

Cette spontanéité m’étonne un peu, mais ne me rebute pas. J’y sens une

sincérité profonde, et l’intelligence brille dans les yeux bruns qui se

fixent sur les miens.

Carmen Navarro me parle de la France:

--Mon mari doit me ramener à Paris, dans deux ans, me dit-elle, c’est

long, deux ans! Mais j’attendrai avec plus de patience, puisque je vous

ai rencontrée et qu’avec vous je pourrai parler du cher vieux monde!...

Tout est si neuf chez nous! ajoute-t-elle avec un petit soupir.

Elle doit avoir raison, cette jeune descendante de la vieille race

espagnole qui lui a donné sa beauté délicate et affinée, c’est trop

neuf, chez elle... et elle souffre peut-être sans le savoir de vivre

dans un pays sans passé... Pourtant, n’est-ce pas tout ce que ce passé

m’a légué de sensibilité maladive qui me fait fuir vers sa jeune patrie?

Depuis notre première causerie, chaque jour nous réunit, Carmen et moi,

et l’amitié qu’elle m’a offerte grandit; elle me guide avec des soupirs

vers son pays d’espoir, et j’évoque pour elle, en souriant, ma terre de

regrets...

* * * * *

Nous avons déjà fait une escale au Brésil. J’ai vu de loin des plages

blanches, des montagnes crépues, où, du fouillis serré des arbres,

jaillit tout à coup un svelte cocotier, des îles d’ocre et d’émeraude,

des maisons peintes... Des barques multicolores se sont pressées autour

du grand vapeur, le pont était plein de perroquets, de petits singes

grelottants et de fruits singuliers. Les Brésiliens descendent, sans

bruit, sans tumulte, toujours souriants et silencieux; leurs amis, leurs

parents montent à bord, les étreignent affectueusement, et les emmènent

en leur parlant à mi-voix. Ce calme, cette douceur me surprennent: ce

n’est pas ainsi que je me figurais les hôtes de ces régions

éclatantes... Comment seront les Argentins? Ceux que j’ai vus jusqu’à

présent sont si différents les uns des autres! Et ma nouvelle amie ne

veut rien me dire... est-elle fière de ses compatriotes, ou bien?...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le temps se rafraîchit. Depuis hier nous avons quitté Santos enfouie

sous les palmiers, et la quiétude du voyage fait place à une sourde

agitation. Chaque passager voit avec peine, même s’il n’en convient pas,

la fin de cette trêve aux soucis de la vie, et puis on quitte des

habitudes, et cette discipline du bord qui supprime toute préoccupation

domestique. Perriot, l’ami de Georges, est descendu avec sa femme à

Rio-de-Janeiro, mes cousins les ont accompagnés à leur hôtel, et sont

revenus pleins d’admiration pour la ville qu’ils avaient parcourue, et

un peu mélancoliques...--Peut-être Perriot a-t-il bien fait d’aller au

Brésil, me dit Georges, on nous a raconté que la vie est très difficile

à Buenos-Aires, et que la lutte y est plus âpre encore qu’en Europe...

l’avenir m’effraie...

Mes pauvres enfants! Ce n’est pas l’avenir qui vous effraie, c’est le

passé qui vous manque! Un peu de votre jeunesse vous a suivi jusqu’ici,

et brusquement, a disparu... Il faut tout oublier, même sa jeunesse,

pour avancer! Marchez sans retourner la tête, ceux qui regardent en

arrière se pétrifient, vous le savez bien!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les malles sont faites, demain matin, à sept heures, nous serons à

Buenos-Aires.

La dernière soirée du voyage est insupportable. Le paquebot est envahi

par des parents, des amis des passagers, des courriers d’hôtels, des

agents d’émigration, des policiers... Tous ces gens crient et se

démènent comme si le pont et les corridors leur appartenaient en propre.

Le bruit des bagages qu’on accumule sur le pont, les allées et venues

des domestiques et une musique infatigable m’empêchent de fermer l’œil

jusqu’à deux heures du matin. Carmen m’a présenté son mari et son fils,

et elle avait raison, je me sens leur amie... C’est une grande douceur

pour moi que cette affection inattendue sans laquelle, peut-être, mon

voyage serait presque un exil...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je suis éveillée d’un sommeil troublé par la voix de Marthe:

--Lève-toi vite, on arrive!

En hâte, je fais ma toilette, et je monte sur le pont où sont déjà

groupés les passagers roulés dans leurs manteaux; un petit vent aigre

souffle ce matin. Nous voguons sur le Rio de la Plata; le navire avance

avec lenteur, guidé à chaque minute par des signaux et des bouées.

Le fond du Rio est composé de bancs de sable et les eaux sont

épaisses... Mais quelle étendue! Pas de rives visibles à l’horizon...

rien, rien que ces bouées proches et ces flots rougeâtres à perte de

vue. Le jour commence à peine... Nous arrivons en hiver, ici...

Comme au départ, Marthe s’appuie au bras de Georges, et je vois son

menton trembler légèrement... Que craint-elle, elle qui est protégée par

celui qu’elle aime?... Je monte sur le pont le plus élevé, et seule, je

cherche à voir, à deviner... Au moment où mes yeux découvrent la terre,

le premier rayon du soleil fait briller au loin une petite coupole comme

la pomme d’or du jardin des Hespérides.

* * * * *

Nous sommes installés dans une accueillante petite maison. Les malles

qui furent courtoisement visitées au débarquement dans une douane

immense et propre comme un salon, ont disparu, et les meubles mis en

place, des tableaux et des portraits aux murs, la vie nouvelle a

commencé sans heurts et sans tristesse. Les cours de la maison--les

patios--sont pleines de plantes et de fleurs, un beau chat ronronne

parmi les coussins d’un fauteuil, et nos fenêtres sont, toute la

journée, ouvertes au soleil.

Marthe a des moments de mélancolie: Georges doit nous quitter bientôt,

mais sa gaieté revient vite lorsque nous parlons de la réunion certaine,

et je l’entends souvent chanter à pleine voix en arrosant ses fleurs.

Je ne suis pas encore sortie, et n’ai vu la ville que durant le court

voyage que nous avons fait de la douane à notre porte. Chaque rue,

droite, interminable, est composée de blocs de maisons formant des

carrés de cent mètres de côté: les cuadras; cette disposition donne une

monotonie sans charme aux quartiers, même les plus élégants.

Heureusement, des jardins varient cet aspect un peu morne, et les

maisons, presque toutes composées seulement d’un ou de deux étages,

laissent pénétrer partout la reine de la ville: la Lumière; une lumière

douce, nacrée, intense, une lumière comme je n’en ai vu nulle part, et

qui suffirait à faire aimer la terre où elle rayonne...

Nous avons pu déjà, hier soir, avoir à dîner Carmen et Carlos Navarro;

ils se sont poliment extasiés sur notre installation, et nous avons

appris d’eux mille choses qui ont exalté notre curiosité et notre

sympathie.

Le mari de mon amie est député, il nous a parlé de son pays et des

devoirs d’un représentant de la nation avec une foi et un patriotisme

entraînants. Je sentais que rien de ce qu’il disait n’était destiné à

étonner ou à émerveiller un étranger, mais que c’était l’expression même

de sa pensée. La conversation a ensuite dévié, et il nous a décrit avec

émotion la vie des vieilles familles argentines dont les chefs, des

héros, libérèrent leur pays, et dont les mères élevaient leurs dix ou

douze enfants avec le produit précaire des premières cultures, dans la

vénération et l’amour de cette terre qui, neuve encore, a bu déjà tant

de sang, en leur donnant un exemple constant de pureté et de grandeur.

--Celles-là, ajouta-t-il, ne connaissaient pas le luxe insolent

qu’affiche la nouvelle génération, ni les plaisirs puérils qui vous

envahissent et vous absorbent, et cependant, elles n’étaient ni moins

belles, ni moins aimées...

--Tu exagères les défauts des femmes argentines, répondit doucement

Carmen, nous sommes un peu frivoles, j’en conviens, et le souci du luxe

en domine quelquefois de plus sérieux et de plus nobles, mais crois-tu

donc que, si la patrie avait besoin de nous demain, elle ne nous

trouverait pas prêtes à assister nos maris, nos frères ou nos fils?

Crois-tu que nous ne donnerions pas nos bijoux, comme l’ont fait nos

grand’mères, pour payer les vêtements des soldats, ou encore notre

argenterie et nos bronzes pour fondre des canons? Et, dis-moi, laquelle

de nous ne groupe pas autour d’elle une famille nombreuse? Vois-tu

beaucoup de maisons qui ne laissent échapper, à l’heure du collège,

toute une petite troupe d’enfants soignés et parés par les mains

maternelles? Non, Carlos, ne calomnie pas les femmes argentines,

laisse-les jouir un peu des belles choses, l’héroïsme n’est pas de

toutes les saisons, et la beauté est de tous les temps!

--C’est toi qui devrais être député!... Et Carlos baisa la main de sa

femme en souriant.

Nos amis nous quittèrent assez tard en nous invitant à partager ce soir

la loge qu’ils ont au théâtre Colón pour la saison.

--Grande toilette! nous dit Carmen en s’en allant, soyons patriotes,

mais... soyons jolies!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Quelle robe vais-je mettre? a demandé Marthe de midi à cinq heures du

soir.

Enfin, elle a choisi une robe délicieuse, Georges a passé son habit, et

nous sommes arrivés au théâtre un peu avant le lever du rideau.

Malgré ce que nous avait dit Navarro, j’ai été stupéfaite du luxe que

déploient ici les femmes du monde, et malgré ce que nous avait dit

Carmen, émerveillée de leur beauté. Tout le théâtre est disposé en loges

découvertes, et sur le devant de chaque loge, deux ou trois jeunes

filles ou jeunes femmes sont assises, attentives et recueillies.

L’orchestre et les chanteurs sont d’ailleurs admirables, et je cesse de

regarder aux premiers accords du Trouvère pour me laisser aller tout

entière au divin plaisir de la musique.

Pendant l’entr’acte, nous avons tout le loisir d’examiner la salle et de

causer, car on ne fait pas de visites dans les loges à Buenos-Aires.

Chacune reste à sa place, les hommes, seuls, vont fumer sous le

péristyle, ou se groupent aux portes de l’orchestre. De là, ils envoient

des saluts aux dames de leur famille ou à leurs amies, et contemplent

sans gêne les jeunes filles parmi lesquelles ils trouveront leur

fiancée.

Nous sommes très lorgnées, et Carmen répond à un nombre prodigieux de

signes d’amitié. La curiosité que nous inspirons n’a rien d’offensant,

elle est plutôt bienveillante, et la grâce de Marthe produit sûrement un

heureux effet.

Mais que de beauté!

Les hommes sont presque aussi beaux que les femmes, et de types plus

différents entre eux. Peut-être est-ce parce que toutes les élégantes

s’habillent dans les mêmes maisons de couture et se coiffent selon une

mode uniforme, qu’elles nous paraissent se ressembler? Ce qui est

frappant, c’est le soin avec lequel les Argentins sont vêtus. Pas une

faute de goût dans la tenue de soirée, pas un bijou criard, ni une

cravate toute faite! Presque tous sont entièrement rasés, et de si près,

qu’on voit à peine une ombre bleuâtre sur leurs joues mates.

--Et dire, me murmure Carmen qui suit la direction de mes regards, dire

que plusieurs de ces jeunes gens étaient hier à cheval, bottés et

boueux, à surveiller leurs «estancias», et qu’ils ont passé la nuit et

peut-être une partie de la journée en chemin de fer pour assister ce

soir à la représentation du Théâtre Colón!

--Je vous avoue, ma chère Carmen, lui répondis-je, que j’ai pris pour

des oisifs ces hommes si soignés et si méticuleusement vêtus. Je me

repens d’un jugement téméraire, mais il faut confesser que c’est plutôt

dans un cercle que dans une ferme que l’on peut se les représenter.

--Oh! ils vont aller au Cercle tout à l’heure, n’en doutez pas! Le

cercle est une des maladies de notre cher Buenos-Aires; aucun homme

d’aucune classe de la société n’y échappe, et Carlos me quittera à la

porte de notre maison pour aller faire un tour à son indispensable club!

Heureusement, ils sont rares ceux qui s’enlisent dans cette vie de jeu

et de potins; nos Argentins ont trop d’ardeur à dépenser, trop de

besoins à satisfaire pour ne pas travailler et pour ne pas tâcher

d’acquérir une fortune s’ils sont pauvres ou d’augmenter la leur s’ils

en ont une. Et puis, on se marie sans dot ici, pour l’amour de deux

beaux yeux, pour fonder un foyer--et cela coûte cher une demi-douzaine

d’enfants! Il faut donc laisser de côté les parties de baccara ou de

poker, les bavardages vides et les veilles fatigantes, pour s’occuper

d’affaires sérieuses.

--Mais quand votre mari trouve-t-il le temps de s’occuper de son

estancia? demandai-je à mon amie.

--Mais toutes les fois qu’il a des vacances à la Chambre. C’est qu’il

suit la règle de notre pays où un homme est à la fois, estanciero et

député, sénateur et auteur dramatique, financier et poète, et de plus:

époux, père et homme du monde! Pour ma part, ajouta-t-elle, je le

déplore, il me semble que le pays gagnerait si tant de facultés et

d’énergies ne se dispersaient pas ainsi, mais au contraire, se

spécialisaient... et... L’ouverture du deuxième acte interrompit notre

causerie et j’attendis l’entr’acte suivant pour continuer à interroger

ma patiente amie.

--Pardonnez-moi mon indiscrétion, Carmen, lui dis-je, mais j’ai une

telle hâte de connaître ce nouveau monde dans lequel je vais vivre, que

je mets encore votre amitié à contribution. Dans cette belle salle, dont

le rouge discret et l’or éteint mettent si bien en valeur la beauté des

spectatrices, je ne vois pas une femme qui ait passé la cinquantaine. Où

sont les mères ou les tantes qui accompagnent ces jeunes personnes?

Vont-elles venir à la fin du spectacle?

--Non, ma chère, les mères ou les tantes sont ici, au fond des loges,

dissimulant leurs cheveux gris et leurs rides, et laissant la place à la

jeunesse et à la beauté. D’ailleurs, il y en a fort peu qui viennent au

théâtre, une seule se dévoue pour conduire toute une troupe de jeunes

filles ou de jeunes femmes, les autres restent au logis où elles gardent

leurs petits-enfants ou leurs petits-neveux en se réjouissant du plaisir

que prennent leurs filles ou leurs nièces. Je vous l’ai déjà dit, ici,

la vie des femmes peut se résumer en deux mots: amour et maternité.

--Regardez, madame, la jolie jeune fille, s’écria tout à coup Marthe

dont le mari avait suivi Carlos qui désirait le présenter à quelques

amis, qui est-elle?

--C’est Gloria Villalba, sa beauté est encore inférieure à son

intelligence; elle fait, en français, des vers charmants. Nous en sommes

orgueilleux, et je serai heureuse de vous la faire connaître bien vite.

--Et cette dame en noir? interrogeai-je à mon tour, est-ce une

connaissance à vous, Carmen?

--Délia Marino de Ortiz! je crois bien! nous sommes même un peu

parentes. Elle adore la France et les Français, et sa maison est le

rendez-vous de tout ce que Buenos-Aires compte d’intéressant et de

distingué, vous y rencontrerez un accueil affectueux. Elle m’a déjà

demandé de vous amener chez elle jeudi pour prendre le thé et assister à

un des concerts qu’elle seule sait organiser. Délia possède une

merveilleuse collection d’autographes, parle quatre ou cinq langues, et

trouve moyen d’être spirituelle et drôle sans méchanceté dans chacune

d’elles, ses enfants sont bons et beaux, et il est difficile de la

connaître sans l’aimer. Dans la loge à côté de la sienne, la ravissante

jeune femme qui se penche pour parler à son mari, ce monsieur blond,

vous voyez? c’est aussi une amie à moi, Lucia Iturri de Hansburg;

celle-là est une vraie Parisienne, fine et délicate, qui porte avec une

grâce aisée les derniers modèles de vos couturiers, et donne des

réceptions exquises. Son mari est gouverneur de la province, il est tout

jeune, et c’est un homme de grande valeur, vous verrez!

Carlos revient, amenant Georges qui nous paraît un peu ahuri.

--Qu’as-tu, lui demande Marthe, tu es malade?

--Il a, répond Carlos, que je lui ai fait faire la connaissance de trois

ou quatre douzaines de mes compatriotes, et que l’oreille de Monsieur

Ferrand n’est pas encore très exercée à saisir notre idiome...

--Surtout parlé avec cette rapidité, dit le pauvre Georges en souriant

faiblement, j’ai un peu mal à la tête, je vous l’avoue... Et dire que

presque tous me parlaient français lorsqu’ils voyaient mon désarroi! Oh!

pourquoi ne commençaient-ils pas par là, mon Dieu!

--Parce que je les prévenais d’avance de n’en rien faire, ajouta Carlos

en riant. Il faut oser, entendez-vous! ne craignez rien, ici, personne

ne se moquera de vous. Nous sommes trop contents de voir qu’un étranger

fait l’effort de parler notre langue pour le critiquer sottement, et

l’en dégoûter parfois pour toujours!

Le dernier acte, en commençant, fit taire Carlos, et encore une fois,

nous applaudîmes les chanteurs et surtout l’orchestre merveilleux. Après

avoir échangé un au revoir affectueux avec nos amis, et les avoir

remerciés, nous résolûmes de regagner la maison à pied.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La nuit était un peu froide, mais pure et claire. Je laissai Marthe et

Georges passer devant moi, et je les suivis en respirant l’air léger et

en regardant leurs ombres qui traînaient derrière eux comme un manteau.

Peu de passants dans les rues; de temps en temps, le pas sonore d’un

homme croisait son bruit avec celui que faisaient sur le pavé les petits

talons de sa compagne, et je voyais deux silhouettes sombres découpées

par la lune sur les maisons blanches. A chaque coin de rue, un agent

veillait, les roulements lointains des automobiles et des derniers

tramways s’éteignaient, et lorsque nous arrivâmes à notre porte, la

ville entière semblait endormie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Georges est parti hier, et c’est la première fois depuis leur mariage

qu’il se sépare de sa femme.

Nous avons préparé l’équipement du voyageur, il a fallu courir les

magasins qui sont si peu différents de ceux de Paris que je croyais

reconnaître les vendeurs et les vendeuses! Presque tout le commerce de

luxe est groupé dans une rue où ne passe pas le démocratique tramway et

où les voitures même ne circulent que jusqu’à cinq heures du soir: la

rue Florida.

Les banques, nous ont étonnés davantage. Elles sont toutes situées dans

les rues étroites du centre de la ville, c’est-à-dire dans le vieux

quartier des affaires; ce sont des monuments formidables qui rivalisent

d’importance et d’animation. Un brouhaha incessant les remplit, fait de

voix diverses parlant des langues différentes, on sent que là bat le

pouls de la nation argentine; c’est ce mouvement continuel d’argent et

cette formidable activité qui donnent le vertige aux nouveaux arrivés,

et nous n’y échappâmes pas; malgré nous, l’attrait de la spéculation

nous saisissait en entendant les conversations des allants et venants,

et au mépris de toute prudence, nous allions nous retirer avec nos fonds

pour chercher un placement pareil à ceux dont nous entendions vanter les

incroyables avantages, lorsqu’un éclair de prudence me retint, et je dis

à Georges:

--Écoute, nous sommes fous en ce moment, si fous que j’oubliais la

lettre de recommandation que j’ai pour le Président de la Banque de

France, M. Roy; au lieu de nous laisser aller à la griserie de l’or, et

d’écouter les récits que multiplie l’exagération latine, demandons à

voir M. Roy, et prions-le de nous donner un conseil.

Nous allâmes donc à la Banque de France, aussi imposante, aussi

formidable que les autres, elle regorgeait de monde, et il nous fallut

attendre assez longtemps avant de nous trouver en présence de celui que

nous désirions voir. Nous lui exposâmes l’objet de notre visite,

lorsqu’il eut pris connaissance de la lettre dans laquelle un de ses

plus anciens amis nous présentait à lui. Son aspect un peu sévère

s’était adouci dès les premières phrases, et c’est un homme du monde,

courtois et empressé qui se mit à notre disposition.

--Vous m’embarrassez beaucoup en me demandant un conseil, me dit-il, car

le seul que je puisse vous donner en ce moment, c’est de déposer

tranquillement vos fonds à la Banque, et d’attendre avec patience qu’une

affaire se présente avec de réels avantages, alors, puisque vous voulez

bien croire à mon expérience, je vous la signalerai, et j’espère que

vous en aurez toute satisfaction.

Je le remerciai, et lui citai timidement quelques-unes des spéculations

qui nous avaient enthousiasmés. Il sourit:

--Tout cela serait magnifique, certes, si seulement c’était vrai. Mais

on amplifie singulièrement les bénéfices dans le monde des affaires, et

ici, où l’on garde le souvenir de merveilleux coups de fortune, plus

encore qu’ailleurs. Le temps des millions gagnés en six mois est passé;

il faut plus de patience désormais, et beaucoup s’en retournent plus

pauvres qu’ils ne sont arrivés à cause de leur hâte et de leur

imprudence. On se jette tête baissée dans de folles spéculations,

soutenues à peine par des banques improvisées, une fois sur mille, cela

réussit, mais c’est seulement de cette fois-là que l’on se souvient! Ce

pays admirable de richesse et d’énergie est quelquefois épuisé par son

effort même, et les ruines y sont aussi rapides que les fortunes ont mis

peu de temps à se faire. Ainsi, croyez-moi, attendez, travaillez, et

comptez sur ma sympathie. Je vais vous donner un petit mot pour le

Directeur de la Banque qui vous facilitera les opérations, d’ailleurs,

j’espère vous revoir bientôt et vous donner de bonnes nouvelles; en

attendant, cher Monsieur, dit-il en s’adressant à Georges, mon âge me

permet de vous donner un conseil; gardez-vous de ceux qui essaieront de

vous lancer dans des affaires hasardeuses, et surtout du jeu, quel qu’il

soit!

--Du jeu?

--Oui, ici on joue, on joue à la Bourse, à la Bourse des céréales, à la

loterie, aux courses, dans les cercles, sur les terrains, on joue

partout! Certes, les sociétés de bienfaisance y trouvent un fonds

considérable, mais ce n’en est pas moins une plaie sociale, elle vous

guette de toutes parts et la charité qu’elle sert, ne l’excuse pas.

Songez que le Jockey-Club de Buenos-Aires est assez riche pour acheter

au cœur de la ville l’emplacement d’un grand village, et que les courses

attirent des milliers d’hommes, même les jours ouvrables! Et combien de

familles s’imposent de réelles privations pour acheter un billet de

loterie!

--J’en ai déjà acheté un, murmura Georges un peu honteux.

M. Roy sourit et se leva, nous prîmes congé, reconnaissants de son

accueil et de ses conseils, et il nous promit de nous faire visiter un

asile de vieillards qu’il soutient presque seul, et les autres

établissements français de bienfaisance auxquels il prête son concours

sans défaillance.

--Si tous nos compatriotes étaient comme celui-là!... nous dit Georges

en sortant.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une Française en Argentine · 第 1 / 7 段