CHAPITRE XII.

QUAND il fut dans sa tente, à son abattement physique se joignit une

grande tristesse d'esprit. Il avait vu le champ de bataille; les lieux

encore plus que les hommes avaient parlé; cette victoire, tant

poursuivie, si chèrement achetée, était incomplète: était-ce lui, qui

poussait toujours les succès jusqu'au dernier résultat possible, que la

fortune venait de trouver froid et inactif, quand elle lui avait offert

ses dernières faveurs?

En effet, les pertes étaient immenses, et sans résultat proportionné.

Chacun, autour de lui, pleurait la mort d'un ami, d'un parent, d'un

frère; car le sort des combats était tombé sur les plus considérables.

Quarante-trois généraux avaient été tués ou blessés. Quel deuil dans

Paris! quel triomphe pour ses ennemis! quel dangereux sujet de pensées

pour l'Allemagne! Dans son armée, jusque dans sa tente, la victoire est

silencieuse, sombre, isolée, même sans flatteurs.

Ceux qu'il a fait appeler, Dumas, Daru, l'écoutent et se taisent: mais

leur attitude, leurs yeux baissés, leur silence, n'étaient point muets.

Il était dix heures. Murat, que douze heures de combat n'avaient pas

éteint, vint encore lui demander la cavalerie de sa garde. «L'armée

ennemie, dit-il, passe en hâte et en désordre la Moskowa; il veut la

surprendre et l'achever.» L'empereur repoussa cette saillie d'une ardeur

immodérée; puis il dicta le bulletin de cette journée.

Il se plut à apprendre à l'Europe que ni lui ni sa garde n'avaient été

exposée. Quelques-uns attribuèrent ce soin a une recherche

d'amour-propre. Les mieux instruits en jugèrent autrement; ils ne lui

avaient guère vu de passion vaine ou gratuite: ils pensèrent qu'à cette

distance, et à la tête d'une année d'étrangers, qui n'avait d'autre lien

que la victoire, un corps d'élite et dévoué lui avait paru indispensable

à conserver.

En effet, ses ennemis n'auraient plus rien à espérer des champs de

bataille, ni sa mort, puisqu'il n'avait pas besoin de s'exposer pour

vaincre; ni une victoire, puisque son génie suffisait de loin, sans même

qu'il fit donner sa réserve. Tant que cette garde restait intacte, sa

puissance réelle et sa puissance d'opinion restaient donc entières. Il

semblait qu'elle lui répondît de ses alliés comme de ses ennemis; c'est

pourquoi il prenait tant de soin d'instruire l'Europe de la conservation

de cette redoutable réserve; et cependant, c'était à peine vingt mille

hommes, dont plus d'un tiers de nouvelles recrues.

Ces motifs étaient puissans, mais ils ne satisfaisaient pas des hommes

qui savaient qu'on trouve toujours d'excellentes raisons pour commettre

les plus grandes fautes. Aussi tous disaient: «qu'ils avaient vu le

combat, gagné, dès le matin à la droite, s'arrêter où il nous était

favorable, pour se continuer successivement de front et à force

d'hommes, comme dans l'enfance de l'art! que c'était une bataille sans

ensemble, une victoire de soldats plutôt que de général! Pourquoi donc

tant de précipitation pour joindre l'ennemi, avec une armée haletante,

épuisée, affaiblie; et, quand enfin on l'avait atteint, négliger

d'achever, pour rester, tout sanglant et mutilé, au milieu d'un peuple

furieux, dans d'immenses déserts, et à huit cents lieues de ses

ressources?»

On entendit alors Murat s'écrier: «que, dans cette grande journée il

n'avait pas reconnu le génie de Napoléon.» Le vice-roi avoua «qu'il ne

concevait point l'indécision qu'avait montrée son père adoptif;» et

Ney, quand il fut appelé à son tour, mit une singulière opiniâtreté à

lui conseiller la retraite.

Ceux qui ne l'avaient pas quitté virent seuls, que ce vainqueur de tant

de nations avait été vaincu par une fièvre brûlante. Ceux-là citèrent

alors ces mots, que lui-même avait écrits en Italie quinze ans plus tôt:

«La santé est indispensable à la guerre, et ne peut être remplacée par

rien;» et cette exclamation, malheureusement prophétique, des champs

d'Austerlitz, où l'empereur s'écria: «Ordener est usé. On n'a qu'un

temps pour la guerre: j'y serai bon encore six ans, après quoi moi-même

je devrai m'arrêter.»

Pendant la nuit, les Russes constatèrent leur présence par quelques

clameurs importunes. Le lendemain matin, il y eut une alerte jusque dans

la tente de l'empereur. La vieille garde fut obligée de courir aux

armes, ce qui, après une victoire, parut un affront. L'armée resta

immobile jusqu'à midi, ou plutôt on eût dit qu'il n'y avait plus

d'armée, mais une seule avant-garde. Le reste était dispersé sur le

champ de bataille pour enlever les blessés. Il y en avait vingt mille.

On les portait à deux lieues en arrière, à cette grande abbaye de

Kolotskoï.

Le chirurgien en chef, Larrey, venait de prendre des aides dans tous les

régimens. Les ambulances avaient rejoint, mais tout fut insuffisant. Il

s'est plaint depuis, dans une relation imprimée, qu'aucune troupe ne lui

eût été laissée pour requérir les choses de première nécessité dans les

villages environnans.

L'empereur parcourait alors le champ de bataille: jamais aucun ne fut

d'un si horrible aspect. Tout y concourait: un ciel obscur, une pluie

froide, un vent violent, des habitations en cendres, une plaine

bouleversée, couverte de ruines et de débris; à l'horizon, la triste et

sombre verdure des arbres du nord; par-tout des soldats errant parmi

des cadavres et cherchant des subsistances jusque dans les sacs de leurs

compagnons morts; d'horribles blessures, car les balles russes sont plus

grosses que les nôtres; des bivouacs silencieux, plus de chants, point

de récits; une morne taciturnité.

On voyait autour des aigles, le reste des officiers et sous-officiers et

quelques soldats, à peine ce qu'il en fallait pour garder le drapeau.

Leurs vêtemens étaient déchirés par l'acharnement du combat, noircis de

poudre, souillés de sang; et pourtant, au milieu de ces lambeaux, de

cette misère, de ce désastre, un air fier, et même à l'aspect de

l'empereur, quelques cris de triomphe, mais rares et excités: car, dans

cette armée, capable à la fois d'analyse et d'enthousiasme, chacun

jugeait de la position de tous.

Les soldats français ne s'y trompent guère; ils s'étonnaient de voir

tant d'ennemis tués, un si grand nombre de blessés et si peu de

prisonniers. Il n'y en avait pas huit cents. C'était par le nombre de

ceux-ci qu'on calculait le succès. Les morts prouvaient le courage des

vaincus plutôt que la victoire. Si le reste se retirait, en si bon

ordre, fier, et si peu découragé, qu'importait le gain d'un champ de

bataille. Dans de si vastes contrées, la terre manquerait-elle jamais

aux Russes pour se battre?

Pour nous, nous n'en avions déjà que trop, et bien plus que nous ne

pouvions en garder. Était-ce donc la conquérir! L'étroit et long sillon

que nous tracions si péniblement depuis Kowno, à travers des sables et

des cendres, ne se refermerait-il pas derrière nous, comme celui d'un

vaisseau sur une vaste mer! il suffisait de quelques paysans mal armés

pour l'effacer.

En effet, ils allaient enlever derrière l'armée nos blessés et nos

maraudeurs. Cinq cents traîneurs tombèrent bientôt entre leurs mains. Il

est vrai que quelques soldats français, arrêtés ainsi, feignirent de

prendre parti parmi ces Cosaques; ils les aidèrent à faire de nouvelles

captures, jusqu'au moment où, se trouvant avec leurs nouveaux

prisonniers en nombre assez considérable, ils se réunirent tout-à-coup,

et se débarrassèrent de leurs ennemis trop confians.

L'empereur ne put évaluer sa victoire que par les morts. La terre était

tellement jonchée de Français étendus sur les redoutes, qu'elles

paraissaient leur appartenir plus qu'à ceux qui restaient debout. Il

semblait y avoir là plus de vainqueurs tués que de vainqueurs vivans.

Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait marcher pour

suivre Napoléon, le pied d'un cheval rencontra un blessé, et lui arracha

un dernier signe de vie ou de douleur. L'empereur, jusque-là muet comme

sa victoire, et que l'aspect de tant de victimes oppressait, éclata; il

se soulagea par des cris d'indignation, et par une multitude de soins

qu'il fit prodiguer à ce malheureux. Quelqu'un, pour l'apaiser, remarqua

que ce n'était qu'un Russe; mais il reprit vivement, «qu'il n'y avait

plus d'ennemis après la victoire, mais seulement des hommes!» Puis il

dispersa les officiers qui le suivaient, pour qu'ils secourussent ceux

qu'on entendait crier de toutes parts.

On en trouvait sur-tout dans le fond des ravins, où la plupart des

nôtres avaient été précipités, et où plusieurs s'étaient traînés pour

être plus à l'abri de l'ennemi et de l'ouragan. Les uns prononçaient en

gémissant le nom de leur patrie ou de leur mère, c'étaient les plus

jeunes. Les plus anciens attendaient la mort d'un air ou impassible ou

sardonique, sans daigner implorer, ni se plaindre; d'autres demandaient

qu'on les tuât sur-le-champ: mais on passait vite à côté de ces

malheureux, qu'on n'avait ni l'inutile pitié de secourir, ni la pitié

cruelle d'achever.

Un d'eux, le plus mutilé (il ne lui restait que le tronc et un bras),

parut si animé, si plein d'espoir et même de gaieté, qu'on entreprit de

le sauver. En le transportant, on remarqua qu'il se plaignait de

souffrir des membres qu'il n'avait plus; ce qui est ordinaire aux

mutilés, et ce qui semblerait être une nouvelle preuve que l'ame reste

entière, et que le sentiment lui appartient seul, et non au corps, qui

ne peut pas plus sentir que penser.

On apercevait des Russes se traînant jusqu'aux lieux où l'entassement

des corps leur offrait une horrible retraite. Beaucoup assurent qu'un de

ces infortunés vécut plusieurs jours dans le cadavre d'un cheval ouvert

par un obus, et dont il rongeait l'intérieur. On en vit redresser leur

jambe brisée, en liant fortement contre elle une branche d'arbre, puis

s'aider d'une autre branche, et marcher ainsi jusqu'au village le plus

prochain. Ils ne laissaient pas échapper un seul gémissement.

Peut-être, loin des leurs, comptaient-ils moins sur la pitié. Mais il

est certain qu'ils parurent plus fermes contre la douleur que les

Français: ce n'est pas qu'ils souffrissent plus courageusement, mais ils

souffraient moins; car ils sont moins sensibles de corps comme d'esprit,

ce qui tient à une civilisation moins avancée, et à des organes endurcis

par le climat.

Pendant cette triste revue, l'empereur chercha vainement une rassurante

illusion, en faisant recompter le peu de prisonniers qui restaient, et

ramasser quelques canons démontés: sept à huit cents prisonniers et une

vingtaine de canons brisés étaient les seuls trophées de cette victoire

incomplète.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I · 第 56 / 58 题