QUAND il fut dans sa tente, à son abattement physique se joignit une
grande tristesse d'esprit. Il avait vu le champ de bataille; les lieux
encore plus que les hommes avaient parlé; cette victoire, tant
poursuivie, si chèrement achetée, était incomplète: était-ce lui, qui
poussait toujours les succès jusqu'au dernier résultat possible, que la
fortune venait de trouver froid et inactif, quand elle lui avait offert
ses dernières faveurs?
En effet, les pertes étaient immenses, et sans résultat proportionné.
Chacun, autour de lui, pleurait la mort d'un ami, d'un parent, d'un
frère; car le sort des combats était tombé sur les plus considérables.
Quarante-trois généraux avaient été tués ou blessés. Quel deuil dans
Paris! quel triomphe pour ses ennemis! quel dangereux sujet de pensées
pour l'Allemagne! Dans son armée, jusque dans sa tente, la victoire est
silencieuse, sombre, isolée, même sans flatteurs.
Ceux qu'il a fait appeler, Dumas, Daru, l'écoutent et se taisent: mais
leur attitude, leurs yeux baissés, leur silence, n'étaient point muets.
Il était dix heures. Murat, que douze heures de combat n'avaient pas
éteint, vint encore lui demander la cavalerie de sa garde. «L'armée
ennemie, dit-il, passe en hâte et en désordre la Moskowa; il veut la
surprendre et l'achever.» L'empereur repoussa cette saillie d'une ardeur
immodérée; puis il dicta le bulletin de cette journée.
Il se plut à apprendre à l'Europe que ni lui ni sa garde n'avaient été
exposée. Quelques-uns attribuèrent ce soin a une recherche
d'amour-propre. Les mieux instruits en jugèrent autrement; ils ne lui
avaient guère vu de passion vaine ou gratuite: ils pensèrent qu'à cette
distance, et à la tête d'une année d'étrangers, qui n'avait d'autre lien
que la victoire, un corps d'élite et dévoué lui avait paru indispensable
à conserver.
En effet, ses ennemis n'auraient plus rien à espérer des champs de
bataille, ni sa mort, puisqu'il n'avait pas besoin de s'exposer pour
vaincre; ni une victoire, puisque son génie suffisait de loin, sans même
qu'il fit donner sa réserve. Tant que cette garde restait intacte, sa
puissance réelle et sa puissance d'opinion restaient donc entières. Il
semblait qu'elle lui répondît de ses alliés comme de ses ennemis; c'est
pourquoi il prenait tant de soin d'instruire l'Europe de la conservation
de cette redoutable réserve; et cependant, c'était à peine vingt mille
hommes, dont plus d'un tiers de nouvelles recrues.
Ces motifs étaient puissans, mais ils ne satisfaisaient pas des hommes
qui savaient qu'on trouve toujours d'excellentes raisons pour commettre
les plus grandes fautes. Aussi tous disaient: «qu'ils avaient vu le
combat, gagné, dès le matin à la droite, s'arrêter où il nous était
favorable, pour se continuer successivement de front et à force
d'hommes, comme dans l'enfance de l'art! que c'était une bataille sans
ensemble, une victoire de soldats plutôt que de général! Pourquoi donc
tant de précipitation pour joindre l'ennemi, avec une armée haletante,
épuisée, affaiblie; et, quand enfin on l'avait atteint, négliger
d'achever, pour rester, tout sanglant et mutilé, au milieu d'un peuple
furieux, dans d'immenses déserts, et à huit cents lieues de ses
ressources?»
On entendit alors Murat s'écrier: «que, dans cette grande journée il
n'avait pas reconnu le génie de Napoléon.» Le vice-roi avoua «qu'il ne
concevait point l'indécision qu'avait montrée son père adoptif;» et
Ney, quand il fut appelé à son tour, mit une singulière opiniâtreté à
lui conseiller la retraite.
Ceux qui ne l'avaient pas quitté virent seuls, que ce vainqueur de tant
de nations avait été vaincu par une fièvre brûlante. Ceux-là citèrent
alors ces mots, que lui-même avait écrits en Italie quinze ans plus tôt:
«La santé est indispensable à la guerre, et ne peut être remplacée par
rien;» et cette exclamation, malheureusement prophétique, des champs
d'Austerlitz, où l'empereur s'écria: «Ordener est usé. On n'a qu'un
temps pour la guerre: j'y serai bon encore six ans, après quoi moi-même
je devrai m'arrêter.»
Pendant la nuit, les Russes constatèrent leur présence par quelques
clameurs importunes. Le lendemain matin, il y eut une alerte jusque dans
la tente de l'empereur. La vieille garde fut obligée de courir aux
armes, ce qui, après une victoire, parut un affront. L'armée resta
immobile jusqu'à midi, ou plutôt on eût dit qu'il n'y avait plus
d'armée, mais une seule avant-garde. Le reste était dispersé sur le
champ de bataille pour enlever les blessés. Il y en avait vingt mille.
On les portait à deux lieues en arrière, à cette grande abbaye de
Kolotskoï.
Le chirurgien en chef, Larrey, venait de prendre des aides dans tous les
régimens. Les ambulances avaient rejoint, mais tout fut insuffisant. Il
s'est plaint depuis, dans une relation imprimée, qu'aucune troupe ne lui
eût été laissée pour requérir les choses de première nécessité dans les
villages environnans.
L'empereur parcourait alors le champ de bataille: jamais aucun ne fut
d'un si horrible aspect. Tout y concourait: un ciel obscur, une pluie
froide, un vent violent, des habitations en cendres, une plaine
bouleversée, couverte de ruines et de débris; à l'horizon, la triste et
sombre verdure des arbres du nord; par-tout des soldats errant parmi
des cadavres et cherchant des subsistances jusque dans les sacs de leurs
compagnons morts; d'horribles blessures, car les balles russes sont plus
grosses que les nôtres; des bivouacs silencieux, plus de chants, point
de récits; une morne taciturnité.
On voyait autour des aigles, le reste des officiers et sous-officiers et
quelques soldats, à peine ce qu'il en fallait pour garder le drapeau.
Leurs vêtemens étaient déchirés par l'acharnement du combat, noircis de
poudre, souillés de sang; et pourtant, au milieu de ces lambeaux, de
cette misère, de ce désastre, un air fier, et même à l'aspect de
l'empereur, quelques cris de triomphe, mais rares et excités: car, dans
cette armée, capable à la fois d'analyse et d'enthousiasme, chacun
jugeait de la position de tous.
Les soldats français ne s'y trompent guère; ils s'étonnaient de voir
tant d'ennemis tués, un si grand nombre de blessés et si peu de
prisonniers. Il n'y en avait pas huit cents. C'était par le nombre de
ceux-ci qu'on calculait le succès. Les morts prouvaient le courage des
vaincus plutôt que la victoire. Si le reste se retirait, en si bon
ordre, fier, et si peu découragé, qu'importait le gain d'un champ de
bataille. Dans de si vastes contrées, la terre manquerait-elle jamais
aux Russes pour se battre?
Pour nous, nous n'en avions déjà que trop, et bien plus que nous ne
pouvions en garder. Était-ce donc la conquérir! L'étroit et long sillon
que nous tracions si péniblement depuis Kowno, à travers des sables et
des cendres, ne se refermerait-il pas derrière nous, comme celui d'un
vaisseau sur une vaste mer! il suffisait de quelques paysans mal armés
pour l'effacer.
En effet, ils allaient enlever derrière l'armée nos blessés et nos
maraudeurs. Cinq cents traîneurs tombèrent bientôt entre leurs mains. Il
est vrai que quelques soldats français, arrêtés ainsi, feignirent de
prendre parti parmi ces Cosaques; ils les aidèrent à faire de nouvelles
captures, jusqu'au moment où, se trouvant avec leurs nouveaux
prisonniers en nombre assez considérable, ils se réunirent tout-à-coup,
et se débarrassèrent de leurs ennemis trop confians.
L'empereur ne put évaluer sa victoire que par les morts. La terre était
tellement jonchée de Français étendus sur les redoutes, qu'elles
paraissaient leur appartenir plus qu'à ceux qui restaient debout. Il
semblait y avoir là plus de vainqueurs tués que de vainqueurs vivans.
Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait marcher pour
suivre Napoléon, le pied d'un cheval rencontra un blessé, et lui arracha
un dernier signe de vie ou de douleur. L'empereur, jusque-là muet comme
sa victoire, et que l'aspect de tant de victimes oppressait, éclata; il
se soulagea par des cris d'indignation, et par une multitude de soins
qu'il fit prodiguer à ce malheureux. Quelqu'un, pour l'apaiser, remarqua
que ce n'était qu'un Russe; mais il reprit vivement, «qu'il n'y avait
plus d'ennemis après la victoire, mais seulement des hommes!» Puis il
dispersa les officiers qui le suivaient, pour qu'ils secourussent ceux
qu'on entendait crier de toutes parts.
On en trouvait sur-tout dans le fond des ravins, où la plupart des
nôtres avaient été précipités, et où plusieurs s'étaient traînés pour
être plus à l'abri de l'ennemi et de l'ouragan. Les uns prononçaient en
gémissant le nom de leur patrie ou de leur mère, c'étaient les plus
jeunes. Les plus anciens attendaient la mort d'un air ou impassible ou
sardonique, sans daigner implorer, ni se plaindre; d'autres demandaient
qu'on les tuât sur-le-champ: mais on passait vite à côté de ces
malheureux, qu'on n'avait ni l'inutile pitié de secourir, ni la pitié
cruelle d'achever.
Un d'eux, le plus mutilé (il ne lui restait que le tronc et un bras),
parut si animé, si plein d'espoir et même de gaieté, qu'on entreprit de
le sauver. En le transportant, on remarqua qu'il se plaignait de
souffrir des membres qu'il n'avait plus; ce qui est ordinaire aux
mutilés, et ce qui semblerait être une nouvelle preuve que l'ame reste
entière, et que le sentiment lui appartient seul, et non au corps, qui
ne peut pas plus sentir que penser.
On apercevait des Russes se traînant jusqu'aux lieux où l'entassement
des corps leur offrait une horrible retraite. Beaucoup assurent qu'un de
ces infortunés vécut plusieurs jours dans le cadavre d'un cheval ouvert
par un obus, et dont il rongeait l'intérieur. On en vit redresser leur
jambe brisée, en liant fortement contre elle une branche d'arbre, puis
s'aider d'une autre branche, et marcher ainsi jusqu'au village le plus
prochain. Ils ne laissaient pas échapper un seul gémissement.
Peut-être, loin des leurs, comptaient-ils moins sur la pitié. Mais il
est certain qu'ils parurent plus fermes contre la douleur que les
Français: ce n'est pas qu'ils souffrissent plus courageusement, mais ils
souffraient moins; car ils sont moins sensibles de corps comme d'esprit,
ce qui tient à une civilisation moins avancée, et à des organes endurcis
par le climat.
Pendant cette triste revue, l'empereur chercha vainement une rassurante
illusion, en faisant recompter le peu de prisonniers qui restaient, et
ramasser quelques canons démontés: sept à huit cents prisonniers et une
vingtaine de canons brisés étaient les seuls trophées de cette victoire
incomplète.