EN même temps, Murat poussait l'arrière-garde russe jusqu'à Mojaïsk: la
route qu'elle découvrit en se retirant, était nette et sans un seul
débris d'hommes, de chariots, ou de vêtemens. On trouva tous leurs morts
enterrés, car ils ont un respect religieux pour les morts.
Murat, en apercevant Mojaïsk, s'en crut maître; il envoya dire à
l'empereur d'y venir coucher. Mais l'arrière-garde russe avait pris
position en avant des murs de cette ville, derrière laquelle on voyait
sur une hauteur tout le reste de leur armée. Ils couvraient ainsi les
routes de Moskou et de Kalougha.
Peut-être Kutusof hésitait-il entre ces deux routes, ou voulait-il nous
laisser dans l'incertitude sur celle qu'il aurait suivie; ce qui arriva.
D'ailleurs les Russes tenaient à honneur de ne coucher qu'à quatre
lieues du champ de notre victoire. Cela leur donnait aussi le temps de
désencombrer la route derrière eux, et de déblayer leurs débris.
Leur attitude était ferme et imposante, comme avant la bataille; ce
qu'il fallut admirer, mais ce qui tenait aussi à la lenteur que nous
avions mise à quitter le champ de Borodino, et à une profonde ravine qui
se trouvait entre eux et notre cavalerie. Murat n'aperçut pas cet
obstacle; un de ses officiers, le général Dery, le devina. Il alla
reconnaître le terrain jusqu'aux portes de la ville, sous les
baïonnettes russes.
Mais le roi, fougueux comme au commencement de la campagne et de sa vie
militaire, n'en tint compte: il appelait sa cavalerie; il lui criait
avec fureur d'avancer, de charger, d'enfoncer ces bataillons, ces
portes, ces murailles! son aide-de-camp lui objectait en vain
l'impossibilité; il lui-montrait cette armée sur la hauteur opposée, qui
commandait Mojaïsk, et ce ravin où le reste de nos cavaliers était prêt
à s'engouffrer. Mais lui, toujours plus emporté, répétait «qu'il fallait
qu'ils marchassent; que s'il y avait un obstacle, ils le verraient!»
Puis ils insultait pour exciter; et l'on allait porter ses ordres,
lentement toutefois, car on s'entendait d'ordinaire pour en retarder
l'exécution, afin de lui donner le temps de réfléchir, et qu'un
contre-ordre prévu pût arriver avant un malheur: ce qui n'avait pas
toujours lieu, mais ce qui arriva cette fois. Murat se satisfit, en
épuisant ses canons sur des Cosaques ivres et épars, dont il était
presque environné, et qui l'attaquaient en poussant de sauvages
hurlemens.
Néanmoins, cette affaire s'engagea assez pour ajouter aux pertes de la
veille: Belliard y fut blessé; ce général, qui depuis manqua beaucoup à
Murat, s'occupait à reconnaître la gauche de la position ennemie: elle
était abordable, c'était de ce côté qu'il eût fallu attaquer; mais Murat
ne pensa qu'à se heurter contre ce qu'il avait devant lui.
Pour l'empereur, il n'arriva sur le champ de bataille qu'avec la nuit,
et suivi de forces insuffisantes. On le vit s'avancer vers Mojaïsk,
marchant d'un pas encore plus lent que la veille, et dans une telle
absorption, qu'il semblait ne pas entendre le bruit du combat, ni les
boulets qui arrivaient jusqu'à lui.
Quelqu'un l'arrêta, en lui montrant l'arrière-garde ennemie entre lui et
la ville, et derrière, les feux d'une armée de cinquante mille hommes.
Ce spectacle constatait l'insuffisance de sa victoire, et le peu de
découragement de l'ennemi; il y parut insensible; il écouta les rapports
d'un air affaissé et laissa faire; puis il retourna se coucher dans un
village à quelques pas de là, et à portée des feux ennemis.
L'automne des Russes venait de l'emporter; sans lui, peut-être la
Russie tout entière eût fléchi sous nos armes aux champs de la Moskowa:
son inclémence prématurée vint singulièrement à propos au secours de
leur empire. Ce fut le 6 septembre, la veille même de la grande
bataille! un ouragan annonça sa fatale présence. Il glaça Napoléon. Dès
la nuit qui précéda cette bataille décisive, on a vu qu'une fièvre
ardente brûla son sang, abattit ses esprits, et qu'il en fut accablé
pendant le combat; cette souffrance arrêta ses pas et enchaîna son génie
pendant les cinq jours qui suivirent: après avoir préservé Kutusof d'une
ruine totale à Borodino, elle lui donna le temps de rallier les restes
de son armée, et de les dérober à notre poursuite.
Le 9 septembre nous montra Mojaïsk debout et ouverte; mais en deçà,
l'arrière-garde ennemie encore sur les hauteurs qui la dominent, et
qu'occupait la veille leur armée. On pénétra dans la ville, les uns pour
la traverser et poursuivre l'ennemi, les autres pour piller et se loger:
ceux-ci n'y trouvèrent point d'habitans, point de vivres, mais seulement
des morts, qu'il fallut jeter par les fenêtres pour se mettre à couvert,
et des mourans qu'on réunit dans un même lieu.
Il y en avait par-tout, et en si grand, nombre, que les Russes n'avaient
pas osé incendier ces habitations; toutefois, leur humanité, qui n'avait
pas toujours été si scrupuleuse, céda au besoin de tirer sur les
premiers Français qu'ils virent entrer, et ce fut avec des obus, de
sorte qu'ils mirent le feu à cette ville de bois, et brûlèrent une
partie des malheureux blessés qu'ils y avaient abandonnés.
Pendant qu'on cherchait à les sauver, cinquante voltigeurs du 33e
gravissaient la hauteur, dont la cavalerie et l'artillerie ennemie
occupaient le sommet. L'armée française, encore arrêtée sous les murs de
Mojaïsk, regardait avec surprise cette poignée d'hommes dispersés, qui,
sur cette pente découverte, irritaient de leurs feux des milliers de
cavaliers russes. Tout-à-coup ce qu'on prévoyait arriva. Plusieurs
escadrons ennemis s'ébranlèrent: un instant leur suffit pour envelopper
ces audacieux, qui se pelotonnèrent rapidement, et firent face et feu de
tous côtés; mais ils étaient si peu, au milieu d'une plaine si vaste, et
d'une si grande quantité de chevaux, qu'ils disparurent bientôt à tous
les yeux.
Une exclamation générale de douleur s'éleva de tous les rangs de
l'armée. Chacun de nos soldats, le cou tendu, l'oeil fixe, suivait tous
les mouvemens de l'ennemi, et cherchait à démêler le sort de ses
compagnons d'armes. Les uns s'irritaient contre la distance, et
demandaient à marcher; d'autres chargeaient machinalement leurs armes ou
croisaient la baïonnette d'un air menaçant, comme s'ils avaient été à
portée de les secourir. Tantôt leurs regards s'animaient comme lorsqu'on
combat, tantôt ils se troublaient comme lorsqu'on succombe. D'autres
conseillaient et encourageaient, oubliant qu'on ne pouvait les entendre.
Quelques jets de fumée, qui s'élevèrent du milieu de cette masse noire
de chevaux, prolongèrent l'incertitude. On s'écria que les nôtres
tiraient, qu'ils se défendaient encore, que tout n'était pas fini. En
effet, un chef russe venait d'être tué par l'officier commandant ces
tirailleurs. Il n'avait répondu à la sommation de se rendre que par ce
coup de feu. Cette anxiété durait depuis plusieurs minutes, quand
tout-à-coup l'armée jeta un cri de joie et d'admiration en voyant la
cavalerie russe, étonnée d'une résistance si audacieuse, s'écarter, pour
éviter un feu bien nourri, se disperser, et nous laisser enfin revoir ce
peloton de braves, maître sur ce vaste champ de bataille, dont il
occupait à peine quelques pieds.
Dès que les Russes virent qu'on manoeuvrait sérieusement pour les
attaquer, ils disparurent sans laisser de traces après eux. Ce fut comme
après Vitepsk et Smolensk, et bien plus remarquable, le surlendemain
d'un si grand désastre: ou resta d'abord incertain entre les routes de
Moskou et de Kalougha; puis Murat et Mortier se dirigèrent à tout hasard
sur Moskou.
Ils marchèrent pendant deux jours, ne mangeant que du cheval et du grain
pilé, sans trouver ni hommes ni choses qui décelassent l'armée russe.
Celle-ci, quoique son infanterie ne formât plus qu'une seule masse toute
confuse, n'abandonna pas un débris: tant il y avait d'amour-propre
national, et d'habitude d'ordre, dans l'ensemble et le détail de cette
armée, et tant nous fûmes dépourvus de toute espèce de renseignemens,
comme de ressources, dans ce pays désert et tout ennemi.
L'armée d'Italie s'avançait à quelques lieues sur la gauche de la grande
route, elle surprit des paysans en armes qui ne surent point combattre:
mais leur seigneur, le poignard à la main, se rua sur nos soldats, comme
un désespéré; il criait qu'il n'avait plus d'autel, plus d'empire, plus
de patrie, et que la vie lui était odieuse; on voulut pourtant la lui
laisser, mais comme il s'efforçait de l'ôter aux soldats qui
l'entouraient, la pitié fit place à la colère, et on le satisfit.
Vers Krymskoïe, le 11 septembre, l'armée ennemie reparut bien établie
dans une forte position. Elle avait repris sa méthode d'avoir égard,
dans sa retraite, au terrain plus qu'à l'ennemi. Le duc de Trévise fit
d'abord convenir Murat de l'impossibilité d'attaquer; mais la fumée de
la poudre eut bientôt enivré ce monarque. Il se compromit, et obligea
Dufour, Mortier, et leur infanterie, de s'avancer. C'était le reste de
la division Friand et la jeune garde. On perdit là, sans utilité, deux
mille hommes de cette réserve, ménagée si mal à propos le jour de la
bataille; et Mortier furieux écrivit à l'empereur qu'il n'obéirait plus
à Murat.
Car c'était par des lettres que les généraux d'avant-garde
communiquaient avec Napoléon. Il était resté depuis trois jours à
Mojaïsk, enfermé dans sa chambre, toujours consumé par une fièvre
ardente, accablé d'affaires et dévoré d'inquiétudes. Un rhume violent
lui avait fait perdre l'usage de la parole. Forcé de dicter à sept
personnes à la fois, et ne pouvant se faire entendre, il écrivait sur
différens papiers le sommaire de ses dépêches. S'il s'élevait quelques
difficultés, il s'expliquait par signes.
Il y eut un moment où Bessières lui fit l'énumération de tous les
généraux blessés le jour de la bataille. Cette fatale nomenclature lui
fut si poignante, que, retrouvant sa voix par un violent effort, il
interrompit ce maréchal par cette brusque exclamation: «Huit jours de
Mosckou, et il n'y paraîtra plus.»
Cependant, quoiqu'il eût placé jusque-là tout son avenir dans cette
capitale, une victoire si sanglante et si peu décisive, avait affaibli
son espoir. Ses instructions du 11 septembre, Berthier pour le maréchal
Victor, montrèrent sa détresse. «L'ennemi, attaqué au coeur, ne s'amuse
plus aux extrémités. Dites au duc de Bellune qu'il dirige tout,
bataillons, escadrons, artillerie, hommes isolés, sur Smolensk, pour
pouvoir de là venir à Moskou.»
Au milieu de ces souffrances de corps et d'esprit, dont il dérobait la
vue à son armée, Davoust pénétra jusqu'à lui; ce fut pour s'offrir
encore, quoique blessé, pour le commandement de l'avant-garde,
promettant qu'il saurait marcher jour et nuit, joindre l'ennemi, et le
forcer au combat, sans prodiguer, comme Murat, les forces et la vie de
ses soldats. Napoléon ne lui répondit qu'en vantant avec affectation
l'audacieuse et inépuisable ardeur de son beau-frère.
Il venait d'apprendre qu'on avait retrouvé l'armée ennemie; qu'elle ne
s'était point retirée sur son flanc droit, vers Kalougha, comme il
l'avait craint; qu'elle reculait toujours, et qu'on n'était plus qu'à
deux journées de Moskou. Ce grand nom et le grand espoir qu'il y
attachait, ranimèrent ses forces, et le 12 septembre il fut en état de
partir en voiture, pour rejoindre son avant-garde.