CHAPITRE XI.

CEPENDANT, Barclay avec la droite luttait opiniâtrément contre le prince

Eugène. Celui-ci, aussitôt après la prise de Borodino, avait passé la

Kologha devant la grande redoute ennemie. Là sur-tout, les Russes

avaient compté sur leurs hauteurs escarpées, environnées de ravins

profonds et fangeux, sur notre épuisement, sur leurs retranchemens armés

de grosses pièces, enfin sur quatre-vingts canons qui bordaient ces

crêtes, toutes hérissées de fer et de feu! Mais ces élémens, l'art, la

nature, tout leur manqua à la fois: assaillis par un premier élan de

cette furie française si célèbre, ils virent tout-à-coup les soldats de

Morand, au milieu d'eux, et s'enfuirent déconcertés.

Ce fut là qu'on remarqua Fabvier, cet aide-de-camp de Marmont, arrivé la

veille du fond de l'Espagne; il s'était jeté en volontaire et à pied à

la tête des tirailleurs les plus avancés; comme s'il fût venu

représenter l'armée d'Espagne au milieu de la grande-armée, et qu'animé

de cette rivalité de gloire qui fait les héros, il voulût la montrer en

tête et la première au danger.

Il tomba blessé sur cette redoute trop fameuse: car cette victoire fut

courte; l'attaque manquait d'ensemble, soit précipitation des premiers

assaillans, soit lenteur dans ceux qui suivirent. Il y avait un ravin à

passer; sa profondeur garantissait des feux ennemis; on assure que

plusieurs des nôtres s'y arrêtèrent. Morand se trouva donc seul devant

plusieurs lignes russes. Il n'était que dix heures. À sa droite, Friand

n'attaquait pas encore Semenowska à sa gauche, les divisions Gérard,

Broussier et la garde italienne n'étaient pas encore en ligne.

D'ailleurs, cette attaque n'aurait pas dû être faite si brusquement; on

ne voulait que contenir et occuper Barclay de ce côté, la bataille

devant commencer par l'aile droite, et pivoter sur l'aile gauche. Tel

avait été le plan de l'empereur, et l'on ignore pourquoi lui-même y

manqua au moment de l'exécution; car ce fut lui qui, dès les premiers

coups de canon, envoya au prince Eugène, officiers sur officiers, pour

presser son attaque.

Les Russes, revenus de leur premier saisissement, accoururent de toutes

parts. Koutaïsof et Yermolof les conduisirent eux-mêmes, avec une

résolution digne de cette grande circonstance. Le 30e régiment fut

chassé de la redoute. Il y laissa un tiers de ses soldats et son général

percé de vingt blessures. Les Russes, encouragés, ne se contentèrent

plus de se défendre, ils attaquèrent. On vit alors réuni sur ce seul

point tout ce que la guerre a d'art, d'efforts et de fureur. Les

Français tinrent pendant quatre heures sur le penchant de ce volcan et

sous cette pluie de fer et de plomb. Mais il y fallut la tenace habileté

du prince Eugène, et pour des victorieux depuis long-temps, tout ce qu'a

d'insupportable l'idée de s'avouer vaincu.

Chaque division changea plusieurs fois de généraux. Le vice-roi allait

de l'une à l'autre, mêlant la prière aux reproches, et rappelant

sur-tout les anciennes victoires. Il fit avertir l'empereur de sa

position critique; mais Napoléon répondit «qu'il n'y pouvait rien; que

c'était à lui de vaincre; qu'il n'avait qu'à faire un plus grand effort,

que la bataille était là; et le prince ralliait toutes ses forces pour

tenter un assaut général, quand soudain des cris furieux, qui partirent

de sa gauche, détournèrent son attention.

Ouwarof, deux régimens de cavalerie et quelques milliers de Cosaques

tombaient sur sa réserve; le désordre s'y mettait; il y courut, et,

secondé des généraux Delzons et Ornano, il eut bientôt chassé cette

troupe, plus bruyante que redoutable; puis il revint aussitôt se mettre

à la tête d'une attaque décisive.

C'était le moment où Murat, forcé à l'inaction dans cette plaine où il

régnait, avait renvoyé pour la quatrième fois à son frère pour se

plaindre des pertes que les Russes, appuyés aux redoutes opposées au

prince Eugène, faisaient éprouver à sa cavalerie. «Il ne lui demande

plus que celle de sa garde; soutenu par elle, il tournera ces hauteurs

retranchées et les fera tomber avec l'armée qui les défend.»

L'empereur parut y consentir; il envoya chercher Bessières, chef de

cette garde à cheval. Malheureusement on ne trouva pas ce maréchal, qui

était allé considérer la bataille de plus près. L'empereur l'attendit

près d'une heure sans impatience, sans renouveler son ordre: quand le

maréchal revint enfin, il le reçut d'un air satisfait, écouta

tranquillement son rapport et lui permit de s'avancer jusqu'où il le

jugerait convenable.

Mais il n'était plus temps; il ne fallait plus songer à s'emparer de

toute l'armée russe, et peut-être aussi de la Russie entière; mais

seulement du champ de bataille. On avait laissé à Kutusof le loisir de

se reconnaître; il s'était fortifié sur ce qui lui restait de points

d'un accès difficile, et avait couvert la plaine de sa cavalerie.

Ainsi les Russes s'étaient pour la troisième fois reformé un flanc

gauche, devant Ney et Murat; mais celui-ci appelle la cavalerie de

Montbrun. Ce général était tué. Caulincourt le remplace; il trouve les

aides-de-camp du malheureux Montbrun pleurant leur général: «Suivez-moi,

leur crie-t-il. Ne le pleurez plus, et venez, le venger!»

Le roi lui montre le nouveau flanc de l'ennemi: il faut l'enfoncer

jusqu'à la hauteur de la gorge de leur grande batterie; là, pendant que

la cavalerie légère poussera son avantage, lui, Caulincourt, tournera

subitement à gauche avec ses cuirassiers, pour prendre à dos cette

terrible redoute, dont le front écrase encore le vice-roi.

Caulincourt répondit: «Vous m'y verrez tout à l'heure mort ou vif!» Il

part aussitôt et culbute tout ce qui lui résiste; puis tournant

subitement à gauche avec ses cuirassiers, il pénètre le premier dans la

redoute sanglante, où une balle le frappe et l'abat. Sa conquête fut son

tombeau. On courut annoncer à l'empereur cette victoire et cette perte.

Le grand-écuyer, frère du malheureux général, écoutait: il fut d'abord

saisi; mais bientôt il se roidit contre le malheur, et, sans les larmes

qui se succédaient silencieusement sur sa figure, on l'eût cru

impassible. L'empereur lui dit: «Vous avez entendu, voulez-vous vous

retirer?» Il accompagna ces mots d'une exclamation de douleur. Mais, en

ce moment, nous avancions contre l'ennemi, le grand-écuyer ne répondit

rien; il ne se retira pas; seulement il se découvrit à demi, pour

remercier et refuser.

Pendant que cette charge décisive de cavalerie s'exécutait, le vice-roi

était près d'atteindre, avec son infanterie, la bouche de ce volcan;

tout-à-coup il voit son feu s'éteindre, sa fumée se dissiper, et sa

crête briller de l'airain mobile et resplendissant dont nos cuirassiers

sont couverts. Enfin ces hauteurs, jusque-là russes, étaient devenues

françaises; il accourt partager la victoire, l'achever, et s'affermir

dans cette position.

Mais les Russes n'y avaient pas renoncé, ils s'obstinent et s'acharnent;

on les voyait se pelotonner devant nos rangs avec opiniâtreté; sans

cesse vaincus, ils sont sans cesse ramenés au combat par leurs généraux;

et ils viennent mourir au pied de ces ouvrages qu'eux-mêmes avaient

élevés.

On ne put poursuivre leurs débris: de nouveaux ravins, et derrière eux

des redoutes armées protégeaient leurs attaques et leurs retraites. Ils

s'y défendirent avec rage jusqu'à la nuit; couvrant ainsi la grande

route de Moskou, leur ville sainte, leur magasin, leur dépôt, leur

refuge.

De ces secondes hauteurs, ils écrasaient les premières qu'ils nous

avaient abandonnées. Le vice-roi fut obligé de cacher ses lignes

haletantes, épuisées et éclaircies, dans des plis de terrain, et

derrière les retranchemens à demi détruits. Il fallut tenir les soldats

à genoux et courbés derrière ces informes parapets. Ils restèrent

plusieurs heures dans cette pénible position, contenus par l'ennemi

qu'ils contenaient.

Ce fut vers quatre heures que cette dernière victoire fut remportée; il

y en eut plusieurs dans cette journée: chaque corps vainquit

successivement ce qu'il avait devant lui, sans profiter de son succès

pour décider de la bataille, car chacun, n'étant pas soutenu à temps par

la réserve, s'arrêtait épuisé. Mais enfin tous les premiers obstacles

étaient tombés. Le bruit des feux s'affaiblissait, et s'éloignait de

l'empereur. Des officiers arrivaient de toutes parts. Poniatowski et

Sébastiani, après une lutte opiniâtre, venaient aussi de vaincre.

L'ennemi s'arrêtait et se retranchait dans une nouvelle position. Le

jour était avancé, nos munitions épuisées, la bataille finie.

Alors seulement, l'empereur monta à cheval avec effort, et se dirigea

lentement sur les hauteurs de Semenowska. Il y trouva un champ de

bataille acquis incomplètement, que les boulets ennemis et même les

balles nous disputaient encore.

Au milieu de ces bruits de guerre et de l'ardeur encore toute chaude de

Ney et de Murat, il resta toujours le même, sa démarche affaissée, sa

voix languissante, et ne recommandant à des vainqueurs que la prudence;

puis il revint toujours au pas chercher ses tentes, dressées derrière

cette batterie enlevée depuis deux jours, et devant laquelle il était,

depuis le matin, resté témoin presque immobile de toutes les

vicissitudes de cette terrible journée.

En cheminant ainsi, il appela Mortier, et lui ordonna «de faire enfin

avancer la jeune garde; mais sur-tout de ne point dépasser le nouveau

ravin qui séparait de l'ennemi.» Il ajouta, «qu'il le chargeait de

garder le champ de bataille; que c'était là tout ce qu'il lui demandait;

qu'il fit pour cela tout ce qu'il fallait, et rien de plus.» Il le

rappela bientôt pour lui demander «s'il l'avait bien entendu, lui

recommandant de n'engager aucune affaire, et de garder sur-tout le champ

de bataille.» Une heure après, il lui fit encore réitérer l'ordre «de

n'avancer, ni reculer, quoi qu'il arrivât.»

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I · 第 55 / 58 题