CEPENDANT, Barclay avec la droite luttait opiniâtrément contre le prince
Eugène. Celui-ci, aussitôt après la prise de Borodino, avait passé la
Kologha devant la grande redoute ennemie. Là sur-tout, les Russes
avaient compté sur leurs hauteurs escarpées, environnées de ravins
profonds et fangeux, sur notre épuisement, sur leurs retranchemens armés
de grosses pièces, enfin sur quatre-vingts canons qui bordaient ces
crêtes, toutes hérissées de fer et de feu! Mais ces élémens, l'art, la
nature, tout leur manqua à la fois: assaillis par un premier élan de
cette furie française si célèbre, ils virent tout-à-coup les soldats de
Morand, au milieu d'eux, et s'enfuirent déconcertés.
Ce fut là qu'on remarqua Fabvier, cet aide-de-camp de Marmont, arrivé la
veille du fond de l'Espagne; il s'était jeté en volontaire et à pied à
la tête des tirailleurs les plus avancés; comme s'il fût venu
représenter l'armée d'Espagne au milieu de la grande-armée, et qu'animé
de cette rivalité de gloire qui fait les héros, il voulût la montrer en
tête et la première au danger.
Il tomba blessé sur cette redoute trop fameuse: car cette victoire fut
courte; l'attaque manquait d'ensemble, soit précipitation des premiers
assaillans, soit lenteur dans ceux qui suivirent. Il y avait un ravin à
passer; sa profondeur garantissait des feux ennemis; on assure que
plusieurs des nôtres s'y arrêtèrent. Morand se trouva donc seul devant
plusieurs lignes russes. Il n'était que dix heures. À sa droite, Friand
n'attaquait pas encore Semenowska à sa gauche, les divisions Gérard,
Broussier et la garde italienne n'étaient pas encore en ligne.
D'ailleurs, cette attaque n'aurait pas dû être faite si brusquement; on
ne voulait que contenir et occuper Barclay de ce côté, la bataille
devant commencer par l'aile droite, et pivoter sur l'aile gauche. Tel
avait été le plan de l'empereur, et l'on ignore pourquoi lui-même y
manqua au moment de l'exécution; car ce fut lui qui, dès les premiers
coups de canon, envoya au prince Eugène, officiers sur officiers, pour
presser son attaque.
Les Russes, revenus de leur premier saisissement, accoururent de toutes
parts. Koutaïsof et Yermolof les conduisirent eux-mêmes, avec une
résolution digne de cette grande circonstance. Le 30e régiment fut
chassé de la redoute. Il y laissa un tiers de ses soldats et son général
percé de vingt blessures. Les Russes, encouragés, ne se contentèrent
plus de se défendre, ils attaquèrent. On vit alors réuni sur ce seul
point tout ce que la guerre a d'art, d'efforts et de fureur. Les
Français tinrent pendant quatre heures sur le penchant de ce volcan et
sous cette pluie de fer et de plomb. Mais il y fallut la tenace habileté
du prince Eugène, et pour des victorieux depuis long-temps, tout ce qu'a
d'insupportable l'idée de s'avouer vaincu.
Chaque division changea plusieurs fois de généraux. Le vice-roi allait
de l'une à l'autre, mêlant la prière aux reproches, et rappelant
sur-tout les anciennes victoires. Il fit avertir l'empereur de sa
position critique; mais Napoléon répondit «qu'il n'y pouvait rien; que
c'était à lui de vaincre; qu'il n'avait qu'à faire un plus grand effort,
que la bataille était là; et le prince ralliait toutes ses forces pour
tenter un assaut général, quand soudain des cris furieux, qui partirent
de sa gauche, détournèrent son attention.
Ouwarof, deux régimens de cavalerie et quelques milliers de Cosaques
tombaient sur sa réserve; le désordre s'y mettait; il y courut, et,
secondé des généraux Delzons et Ornano, il eut bientôt chassé cette
troupe, plus bruyante que redoutable; puis il revint aussitôt se mettre
à la tête d'une attaque décisive.
C'était le moment où Murat, forcé à l'inaction dans cette plaine où il
régnait, avait renvoyé pour la quatrième fois à son frère pour se
plaindre des pertes que les Russes, appuyés aux redoutes opposées au
prince Eugène, faisaient éprouver à sa cavalerie. «Il ne lui demande
plus que celle de sa garde; soutenu par elle, il tournera ces hauteurs
retranchées et les fera tomber avec l'armée qui les défend.»
L'empereur parut y consentir; il envoya chercher Bessières, chef de
cette garde à cheval. Malheureusement on ne trouva pas ce maréchal, qui
était allé considérer la bataille de plus près. L'empereur l'attendit
près d'une heure sans impatience, sans renouveler son ordre: quand le
maréchal revint enfin, il le reçut d'un air satisfait, écouta
tranquillement son rapport et lui permit de s'avancer jusqu'où il le
jugerait convenable.
Mais il n'était plus temps; il ne fallait plus songer à s'emparer de
toute l'armée russe, et peut-être aussi de la Russie entière; mais
seulement du champ de bataille. On avait laissé à Kutusof le loisir de
se reconnaître; il s'était fortifié sur ce qui lui restait de points
d'un accès difficile, et avait couvert la plaine de sa cavalerie.
Ainsi les Russes s'étaient pour la troisième fois reformé un flanc
gauche, devant Ney et Murat; mais celui-ci appelle la cavalerie de
Montbrun. Ce général était tué. Caulincourt le remplace; il trouve les
aides-de-camp du malheureux Montbrun pleurant leur général: «Suivez-moi,
leur crie-t-il. Ne le pleurez plus, et venez, le venger!»
Le roi lui montre le nouveau flanc de l'ennemi: il faut l'enfoncer
jusqu'à la hauteur de la gorge de leur grande batterie; là, pendant que
la cavalerie légère poussera son avantage, lui, Caulincourt, tournera
subitement à gauche avec ses cuirassiers, pour prendre à dos cette
terrible redoute, dont le front écrase encore le vice-roi.
Caulincourt répondit: «Vous m'y verrez tout à l'heure mort ou vif!» Il
part aussitôt et culbute tout ce qui lui résiste; puis tournant
subitement à gauche avec ses cuirassiers, il pénètre le premier dans la
redoute sanglante, où une balle le frappe et l'abat. Sa conquête fut son
tombeau. On courut annoncer à l'empereur cette victoire et cette perte.
Le grand-écuyer, frère du malheureux général, écoutait: il fut d'abord
saisi; mais bientôt il se roidit contre le malheur, et, sans les larmes
qui se succédaient silencieusement sur sa figure, on l'eût cru
impassible. L'empereur lui dit: «Vous avez entendu, voulez-vous vous
retirer?» Il accompagna ces mots d'une exclamation de douleur. Mais, en
ce moment, nous avancions contre l'ennemi, le grand-écuyer ne répondit
rien; il ne se retira pas; seulement il se découvrit à demi, pour
remercier et refuser.
Pendant que cette charge décisive de cavalerie s'exécutait, le vice-roi
était près d'atteindre, avec son infanterie, la bouche de ce volcan;
tout-à-coup il voit son feu s'éteindre, sa fumée se dissiper, et sa
crête briller de l'airain mobile et resplendissant dont nos cuirassiers
sont couverts. Enfin ces hauteurs, jusque-là russes, étaient devenues
françaises; il accourt partager la victoire, l'achever, et s'affermir
dans cette position.
Mais les Russes n'y avaient pas renoncé, ils s'obstinent et s'acharnent;
on les voyait se pelotonner devant nos rangs avec opiniâtreté; sans
cesse vaincus, ils sont sans cesse ramenés au combat par leurs généraux;
et ils viennent mourir au pied de ces ouvrages qu'eux-mêmes avaient
élevés.
On ne put poursuivre leurs débris: de nouveaux ravins, et derrière eux
des redoutes armées protégeaient leurs attaques et leurs retraites. Ils
s'y défendirent avec rage jusqu'à la nuit; couvrant ainsi la grande
route de Moskou, leur ville sainte, leur magasin, leur dépôt, leur
refuge.
De ces secondes hauteurs, ils écrasaient les premières qu'ils nous
avaient abandonnées. Le vice-roi fut obligé de cacher ses lignes
haletantes, épuisées et éclaircies, dans des plis de terrain, et
derrière les retranchemens à demi détruits. Il fallut tenir les soldats
à genoux et courbés derrière ces informes parapets. Ils restèrent
plusieurs heures dans cette pénible position, contenus par l'ennemi
qu'ils contenaient.
Ce fut vers quatre heures que cette dernière victoire fut remportée; il
y en eut plusieurs dans cette journée: chaque corps vainquit
successivement ce qu'il avait devant lui, sans profiter de son succès
pour décider de la bataille, car chacun, n'étant pas soutenu à temps par
la réserve, s'arrêtait épuisé. Mais enfin tous les premiers obstacles
étaient tombés. Le bruit des feux s'affaiblissait, et s'éloignait de
l'empereur. Des officiers arrivaient de toutes parts. Poniatowski et
Sébastiani, après une lutte opiniâtre, venaient aussi de vaincre.
L'ennemi s'arrêtait et se retranchait dans une nouvelle position. Le
jour était avancé, nos munitions épuisées, la bataille finie.
Alors seulement, l'empereur monta à cheval avec effort, et se dirigea
lentement sur les hauteurs de Semenowska. Il y trouva un champ de
bataille acquis incomplètement, que les boulets ennemis et même les
balles nous disputaient encore.
Au milieu de ces bruits de guerre et de l'ardeur encore toute chaude de
Ney et de Murat, il resta toujours le même, sa démarche affaissée, sa
voix languissante, et ne recommandant à des vainqueurs que la prudence;
puis il revint toujours au pas chercher ses tentes, dressées derrière
cette batterie enlevée depuis deux jours, et devant laquelle il était,
depuis le matin, resté témoin presque immobile de toutes les
vicissitudes de cette terrible journée.
En cheminant ainsi, il appela Mortier, et lui ordonna «de faire enfin
avancer la jeune garde; mais sur-tout de ne point dépasser le nouveau
ravin qui séparait de l'ennemi.» Il ajouta, «qu'il le chargeait de
garder le champ de bataille; que c'était là tout ce qu'il lui demandait;
qu'il fit pour cela tout ce qu'il fallait, et rien de plus.» Il le
rappela bientôt pour lui demander «s'il l'avait bien entendu, lui
recommandant de n'engager aucune affaire, et de garder sur-tout le champ
de bataille.» Une heure après, il lui fit encore réitérer l'ordre «de
n'avancer, ni reculer, quoi qu'il arrivât.»