CETTE action vigoureuse nous ouvrait le chemin de la victoire; il
fallait s'y précipiter; mais Murat, Ney et Davoust étaient épuisés; ils
s'arrêtent et pendant qu'ils rallient leurs troupes, ils envoient
demander des renforts. On vit alors Napoléon saisi d'une hésitation
jusque-là inconnue: il se consulta longuement; enfin, après des ordres
et des contre-ordres réitérés à sa jeune garde il crut que la présence
des forces de Friand et de Maubourg sur les hauteurs suffirait,
l'instant décisif ne lui paraissant pas venu.
Mais Kutusof profite de ce sursis qu'il ne devait point espérer; il
appelle au secours de sa gauche découverte toutes ses réserves, et
jusqu'à la garde russe. Bagration avec tous ces renforts, réforme sa
ligne; sa droite s'appuie à la grande batterie qu'attaquait le prince
Eugène, sa gauche au bois qui termine le champ de bataille vers Bsarewo.
Ses feux déchirent nos rangs; son attaque est violente, impétueuse,
simultanée: infanterie, cavalerie, artillerie, tous font un grand
effort. Ney et Murat se roidissent contre cette tempête; il ne s'agit
plus pour eux de poursuivre la victoire mais de la conserver.
Les soldats de Friand, rangés devant Semenowska, repoussent les
premières charges, mais, assaillis par une grêle de balles et de
mitraille, ils se troublent: un de leurs chefs se rebute et commande la
retraite. Dans cet instant critique, Murat court à lui, et, le
saisissant au collet, il lui crie: «Que faites-vous?» Le colonel,
montrant la terre couverte de la moitié des siens, lui répond: «Vous
voyez bien qu'on ne peut plus tenir ici.--Eh! j'y reste bien, moi!»
s'écrie le roi. Ces mots arrêtèrent cet officier; il regarda fixement le
monarque, et reprit froidement: «C'est juste! Soldats, face en tête!
allons nous faire tuer!»
Cependant, Murat venait de renvoyer Borelli à l'empereur pour demander
du secours; cet officier montre les nuages de poussière que les charges
de cavalerie élèvent sur les hauteurs, jusque là tranquilles depuis leur
conquête. Quelques boulets viennent même, pour la première fois, mourir
aux pieds de Napoléon: l'ennemi se rapproche: Borelli insiste, et
l'empereur promet sa jeune garde; mais à peine eut-elle fait quelques
pas que lui-même cria de s'arrêter. Toutefois, le comte de Lobau la
faisait avancer peu à peu, sous prétexte de rectifier des alignemens.
Napoléon s'en aperçut et réitéra son ordre.
Heureusement, l'artillerie de la réserve s'avança dans cet instant pour
prendre position sur les hauteurs conquises; Lauriston avait obtenu pour
cette manoeuvre le consentement de l'empereur, qui d'abord l'ordonna
moins qu'il ne la permît. Mais bientôt elle lui parut si importante,
qu'il en pressa l'exécution avec le seul mouvement d'impatience qu'il
ait montré dans toute cette journée.
On ne sait si l'incertitude des combats de Poniatowski et du prince
Eugène à sa droite et à sa gauche, ne le rendit pas incertain; ce qui
est sûr c'est qu'il parut craindre que l'extrême gauche des Russes,
échappant aux Polonais, ne revînt s'emparer du champ de bataille
derrière Ney et Murat. Ce fut au moins une des causes pour lesquelles il
retint sa garde en observation sur ce point. Il répondait à ceux qui le
pressaient: «qu'il y voulait mieux voir; que sa bataille n'était pas
encore commencée; qu'il fallait savoir attendre; que le temps entrait
dans tout; que c'était l'élément dont toutes choses se composaient; que
rien n'était assez débrouillé.» Puis il demandait l'heure ajoutait:
«que celle de sa bataille n'était pas encore venue; qu'elle commencerait
dans deux heures.»
Mais elle ne commença pas; on le vit toute cette journée s'asseoir ou se
promener lentement, en avant et un peu à gauche de la redoute conquise
le 5, sur les bords d'une ravine, loin de cette bataille, qu'il
apercevait à peine depuis qu'elle avait dépassé les hauteurs; sans
inquiétude, lorsqu'il la vit reparaître, sans impatience contre les
siens, ni contre l'ennemi. Il faisait seulement quelques gestes d'une
triste résignation quand, à chaque instant, on venait lui apprendre la
perte de ses meilleurs généraux. Il se leva plusieurs fois pour faire
quelques pas, et se rasseoir encore.
Chacun autour de lui le regardait avec étonnement. Jusque-là, dans ces
grands chocs, on lui avait vu une activité calme; mais ici, c'était un
calme lourd, une douleur molle, sans activité: quelques-uns crurent y
reconnaître cet abattement, suite ordinaire des violentes sensations;
d'autres imaginèrent qu'il s'était déjà blasé sur tout, même sur
l'émotion des combats. Plusieurs observèrent que cette constance calme,
ce sang-froid des grands hommes dans ces grandes occasions, tournent
avec le temps en flegme et en appesantissement, quand l'âge a usé leurs
ressorts. Les plus zélés motivèrent son immobilité sur la nécessité,
quand on commande sur une grande étendue, de ne pas trop changer de
place, afin que les nouvelles sachent où vous trouver. Enfin, il y eut
qui s'en prirent, avec plus de raison, à sa santé affaiblie et à une
forte indisposition.
Les généraux d'artillerie, qui s'étonnaient aussi de leur stagnation,
profitèrent promptement de la permission de combattre, qu'on venait de
leur donner. Ils couronnèrent bientôt les crêtes. Quatre-vingts pièces
de canon éclatèrent à la fois. La cavalerie russe vint la première se
briser contre cette ligne d'airain; elle s'en fut derrière son
infanterie.
Celle-ci s'avançait pas masses épaisses, où d'abord nos boulets firent
de larges et profondes trouées; et pourtant elles approchaient toujours,
quand les batteries françaises, redoublant, les écrasèrent de mitraille.
Des pelotons entiers tombaient à la fois; on voyait leurs soldats
chercher à se remettre ensemble sous ce terrible feu. À chaque instant,
séparés par la mort, ils se resserraient sur elle en la foulant aux
pieds.
Enfin ils s'arrêtèrent, n'osant avancer davantage et ne voulant pas
reculer, soit qu'ils fussent saisis et comme pétrifiés d'horreur, au
milieu de cette grande destruction, ou que dans cet instant Bagration
ait été blessé; soit qu'une première disposition échouant, leurs
généraux n'en sussent pas changer, n'ayant pas, comme Napoléon, le grand
art de remuer de si grands corps à la fois, avec ensemble et sans
confusion. Enfin ces amasses inertes se laissèrent écraser pendant deux
heures, sans autre mouvement que celui de leur chute. On vit alors un
massacre effroyable, et la valeur intelligente de nos artilleurs admira
le courage immobile, aveugle et résigné de leurs ennemis.
Ce furent les victorieux qui se fatiguèrent les premiers. La lenteur de
ce combat d'artillerie irrita leur impatience. Leurs munitions
s'épuisaient; ils se décident: Ney marche donc en étendant sa droite,
qu'il fait rapidement avancer pour tourner encore la gauche du nouveau
front qu'on lui a opposé. Davoust et Murat le secondent, et les débris
de Ney sont vainqueurs des restes de Bagration.
La bataille cesse alors dans la plaine, elle se concentre sur le reste
des hauteurs ennemies, et vers la grande redoute, que Barclay, avec le
centre et la droite, défend obstinément contre le prince Eugène.
Ainsi, vers le milieu du jour, toute l'aile droite française, Ney,
Davoust et Murat, après avoir fait tomber Bagration et la moitié de la
ligne russe, se présentaient sur le flanc entr'ouvert du reste de
l'armée ennemie, dont ils voyaient tout l'intérieur, les réserves, les
derrières abandonnés, et jusqu'à la retraite.
Mais se sentant trop affaiblis pour se jeter dans ce vide, derrière une
ligne encore formidable, ils appellent la garde à grands cris! «La jeune
garde! qu'elle les suive de loin! qu'elle se montre seulement, qu'elle
les remplace sur ces hauteurs! eux alors suffiront pour achever!»
C'est Belliard qu'ils ont envoyé à l'empereur. Ce général déclare «que,
de leur position, les regards percent sans obstacle jusqu'à la route de
Mojaïsk, derrière l'armée russe; qu'on y voit une foule confuse de
fuyards, de blessés et de chariots en retraite; qu'une ravine et un
taillis clair les en séparent encore, il est vrai, mais, que les
généraux ennemis, déconcertés, n'ont point songé à en profiter; qu'enfin
il ne faut qu'un élan pour arriver au milieu de ce désordre, et décider
du sort de l'armée ennemie et de la guerre!»
Cependant, l'empereur hésite, doute, et ordonne à ce général d'aller
voir encore et de revenir lui rendre compte.
Belliard, surpris, court et revient promptement: il annonce «que
l'ennemi commence à se raviser; que déjà on voit le taillis se garnir de
ses tirailleurs; que l'occasion va s'échapper; qu'il n'y a plus un
instant à perdre, sans quoi il faudra une seconde bataille pour terminer
la première!»
Mais Bessières insiste sur l'importance de la garde; il rappelle «la
distance où l'on se trouve des renforts; que l'Europe est entre Napoléon
et la France; qu'on devait conserver au moins cette poignée de soldats
qui restaient seuls pour en répondre.» Et l'empereur alors dit à
Belliard, «que rien n'était encore assez débrouillé; que, pour faire
donner ses réserves, il voulait voir plus clair sur son échiquier.» Ce
fut son expression, qu'il répéta plusieurs fois, en montrant la grande
redoute, contre laquelle se brisaient les efforts du prince Eugène.
Belliard, consterné, retourne auprès du roi; il lui annonce
l'impossibilité d'émouvoir l'empereur: «il l'a, dit-il, trouvé assis à
la même place, l'air souffrant et abattu, les traits affaissés, le
regard morne; donnant ses ordres languissamment, au milieu de ces
épouvantables bruits de guerre, qui lui semblent étrangers!» À ce récit,
Ney, furieux, et emporté par son caractère ardent et sans mesure,
éclate: «Sont-ils donc venus de si loin pour se contenter d'un champ de
bataille! Que fait l'empereur derrière l'armée! Là, il n'est à portée
que des revers, et non des succès. Puisqu'il ne fait plus la guerre par
lui-même, qu'il n'est plus général, qu'il veut faire par-tout
l'empereur, qu'il retourne aux Tuileries et nous laisse être généraux
pour lui!»
Murat fut plus calme: il se souvenait d'avoir vu l'empereur parcourir,
la veille, le front de la ligne ennemie, s'arrêter plusieurs fois,
descendre de cheval, et, le front appuyé sur ses canons, y rester dans
l'attitude de la souffrance. Il savait l'agitation de sa nuit, et qu'une
toux vive et fréquente coupait sa respiration. Le roi comprit que la
fatigue et les premières atteintes de l'équinoxe avaient ébranlé son
tempérament affaibli, et qu'enfin, dans ce moment critique, l'action de
sort génie était comme enchaînée par son corps, affaissé sous le double
poids de la fatigue et de la fièvre.
Pourtant les excitations ne lui manquèrent pas; car, aussitôt après
Belliard, Daru, poussé par Dumas et sur-tout par Berthier, dit à voix
basse à l'empereur: «que, de toutes parts, on s'écriait que l'instant de
faire donner la garde était venu.» Mais Napoléon répliqua: «Et, s'il y a
une seconde bataille demain, avec quoi là livrerai-je?» Le ministre
n'insista pas, surpris de voir, pour la première fois, l'empereur
remettre au lendemain, et ajourner sa fortune.