IL était cinq heures et demie du matin, quand Napoléon arriva près de la
redoute, conquise le 5 septembre. Là, il attendit les premières lueurs
du jour et les premiers coups de fusil de Poniatowski. Le jour parut.
L'empereur, le montrant à ses officiers, s'écria: «Voilà le soleil
d'Austerlitz.» Mais il nous était contraire. Il se levait du côté des
Russes, nous montrait à leurs coups, et nous éblouissait. On s'aperçut
alors que, dans l'obscurité, les batteries, avaient été placées hors de
portée de l'ennemi. Il fallut les pousser plus avant. L'ennemi laissa
faire: il semblait hésiter à rompre le premier ce terrible silence.
L'attention de l'empereur était alors fixée sur sa droite, quand
tout-à-coup, vers sept heures, la bataille éclate à sa gauche. Bientôt
il apprend qu'un régiment du prince Eugène, le 106e, vient de
s'emparer du village de Borodino et de son pont qu'il aurait dû rompre,
mais qu'emporté par ce succès, il a franchi ce passage, malgré les cris
de son général, pour assaillir les hauteurs de Gorcki, d'où les Russes
viennent de l'écraser par un feu de front et de flanc.
On ajouta, que déjà le général commandant cette brigade était tué, et
que le 106e aurait été entièrement détruit si le 92e régiment,
accourant de lui-même à son secours, n'en avait recueilli promptement et
ramené les débris.
C'était Napoléon lui-même qui venait d'ordonner à son aile gauche
d'attaquer violemment. Peut-être crut-il n'être obéi qu'à demi, et
voulut-il seulement retenir de ce côté l'attention de l'ennemi. Mais il
multiplia ses ordres, il outra ses excitations, et il engagea de front
une bataille qu'il avait conçue dans un ordre oblique.
Pendant cette action, l'empereur, jugeant Poniatowski aux prises sur la
vieille route de Moskou, avait donné devant lui le signal de l'attaque.
Soudain on vit de cette plaine paisible et de ses collines muettes,
jaillir des tourbillons de feu et de fumée suivi presque aussitôt d'une
multitude d'explosions et du sifflement des boulets qui déchiraient
l'air dans tous les sens. Au milieu de ce fracas, Davoust, avec les
divisions Compans, Desaix, et trente canons en tête, s'avance rapidement
sur la première redoute ennemie.
La fusillade des Russes commence: les canons français ripostent seuls.
L'infanterie marche sans tirer; elle se hâtait pour arriver sur le feu
de l'ennemi et l'éteindre, mais Compans, général de cette colonne, et
ses plus braves soldats tombent blessés; le reste, déconcerté,
s'arrêtait sous cette grêle de balles pour y répondre, quand Rapp
accourt remplacer Compans: il entraîne encore ses soldats, la baïonnette
en avant et au pas de course, contre la redoute ennemie.
Déjà, lui le premier, il y touchait, lorsqu'à son tour il est atteint:
c'était sa vingt-deuxième blessure. Un troisième général qui lui
succède, tombe encore. Davoust lui-même est frappé: on porta Rapp à
l'empereur, qui lui dit: «Eh quoi, Rapp, toujours! Mais que fait-on
la-haut?» L'aide-de-camp répondit qu'il y faudrait la garde pour
achever. «Non, reprit Napoléon, je m'en garderai bien, je ne veux pas la
faire démolir, je gagnerai la bataille sans elle.»
Alors Ney, avec ses trois divisions, réduits à dix mille hommes, se
jette dans la plaine; il court seconder Davoust; l'ennemi partage ses
feux; Ney se précipite. Le 57º régiment de Compans, se voyant soutenu,
se ranime; par un dernier élan, il vient d'atteindre les retranchemens
ennemis; il les escalade, joint les Russes, et de ses baïonnettes les
pousse, les culbute et tue les plus obstinés. Le reste fuit, et le 57º
s'établit dans sa conquête. En même temps Ney s'élance avec tant
d'emportement sur les deux autres redoutes qu'il les arrache à l'ennemi.
Il était midi, la gauche de la ligne russe ainsi forcée, et la plaine
ouverte, l'empereur ordonne à Murat de s'y porter avec sa cavalerie et
d'achever. Un instant suffit à ce prince pour se faire voir sur les
hauteurs, et au milieu de l'ennemi qui y reparaissait; car la seconde
ligne russe et des renforts, amenés par Bagawout et envoyés par
Tutchkof, venaient au secours de la première. Tous accouraient,
s'appuyant sur Semenowska, pour reprendre leurs redoutes. Les Français
étaient encore dans le désordre de la victoire, ils s'étonnent et
reculent.
Les Westphaliens, que Napoléon venait d'envoyer au secours de
Poniatowski, traversaient alors le bois qui séparait ce prince du reste
de l'armée; ils entrevirent, dans la poussière et la fumée, nos troupes
qui rétrogradaient. À la direction de leur marche, ils les jugèrent
ennemies, et tirèrent dessus. Cette méprise, dans laquelle ils
s'obstinèrent, augmenta le désordre.
Les cavaliers ennemis poussèrent vigoureusement leur fortune; ils
enveloppèrent Murat, qui s'était oublié pour rallier les siens; déjà
même ils étendaient les mains pour le saisir, quand ce souverain, en se
jetant dans la redoute, leur échappa. Mais il n'y trouva que des soldats
incertains, s'abandonnant eux-mêmes et courant tout effarés autour du
parapet. Il ne leur manquait pour fuir qu'une issue.
La présence du roi et ses cris en rassurèrent d'abord quelques-uns.
Lui-même saisit une arme: d'une main il combat, de l'autre il élève et
agite son panache, appelant tous les siens, et les rendant à leur
première valeur par cette autorité que donne l'exemple. En même temps,
Ney a reformé ses divisions. Son feu arrête les cuirassiers ennemis,
trouble leurs rangs; ils lâchent prise. Murat enfin est dégagé et les
hauteurs sont reconquises.
Le roi, à peine sorti de ce péril, court à un autre: il se précipite sur
l'ennemi avec la cavalerie de Bruyère et de Nansouty, et, par des
charges opiniâtres et réitérées, il renverse les lignes russes, les
pousse, les rejette sur leur centre, et termine, avant une heure, la
défaite entière de leur aile gauche.
Mais les hauteurs du village détruit de Semenowska, où commençait la
gauche du centre des Russes, étaient encore intactes; les renforts que
Kutusof tirait sans cesse de sa droite, s'y appuyaient. Leur feu
dominant plongeait sur Ney et Murat; il arrêtait leur victoire; il
fallait s'emparer de cette position. D'abord Maubourg avec sa cavalerie
en balaie le front: Friand, général de Davoust, le suivait avec son
infanterie. Ce fut Dufour et le 15e léger qui les premiers gravirent
contre cet escarpement. Ils délogèrent les Russes de ce village, dont
les ruines étaient mal retranchées. Friand soutint cet effort, profita
de son succès, et l'assura, quoique blessé.