AU milieu de cette journée, Napoléon avait remarqué dans le camp ennemi
un mouvement extraordinaire; en effet, toute l'armée russe était debout
et sous les armes: Kutusof, entouré de toutes les pompes religieuses et
militaires, s'avançait au milieu d'elle. Ce général a fait revêtir à ses
popes et aux archimandrites, leurs riches et majestueux vêtemens,
héritage des Grecs. Ils le précèdent, portant les signes révérés de la
religion, et sur-tout cette sainte image, naguère protectrice de
Smolensk, qu'ils disent s'être miraculeusement soustraite aux
profanations des Français sacriléges.
Quand le Russe voit ses soldats bien émus par ce spectacle
extraordinaire, il élève la voix, il leur parle sur-tout du ciel, seule
patrie qui reste à l'esclavage. C'est au nom de la religion de
l'égalité, qu'il cherche à exciter ces serfs à défendre les biens de
leurs maîtres; c'est sur-tout en leur montrant cette image sacrée,
réfugiée dans leurs rangs, qu'il invoque leurs courages et soulève leur
indignation.
Napoléon, dans sa bouche, «est un despote universel! le tyrannique
perturbateur du monde! un vermisseau! un archi-rebelle qui renverse
leurs autels, les souille de sang; qui expose la vraie arche du
Seigneur, représentée par la sainte image, aux profanations des hommes,
aux intempéries des saisons.»
Puis il montre à ces Russes leurs villes en cendres; il leur rappelle
leurs femmes, leurs enfans, ajoute quelques mots sur leur empereur, et
finit en invoquant leur piété et leur patriotisme. Vertus d'instinct
chez ces peuples trop grossiers, et qui n'en étaient encore qu'aux
sensations, mais par cela même soldats d'autant plus redoutables; moins
distraits de l'obéissance par le raisonnement; restreints par
l'esclavage dans un cercle étroit, où ils sont réduits à un petit nombre
de sensations, qui sont les seules sources des besoins, des désirs, des
idées.
Du reste, orgueilleux par défaut de comparaison, et crédules, comme ils
sont orgueilleux, par ignorance. Adorant des images, idolâtres autant
que des chrétiens peuvent l'être: car cette religion de l'esprit, tout
intellectuelle et morale, ils l'ont faite toute physique et matérielle,
pour la mettre à leur brute et courte portée.
Mais, enfin, ce spectacle solennel, ce discours, les exhortations de
leurs officiers, les bénédictions de leurs prêtres achevèrent de
fanatiser leur courage. Tous, jusqu'aux moindres soldats, se crurent
dévoués par Dieu lui-même à la défense du ciel et de leur sol sacré.
Du côté des Français, il n'y eut d'appareil ni religieux ni militaire,
point de revue, aucun moyen d'excitation: le discours même de l'empereur
ne fut distribué que très-tard, et lu le lendemain si près du combat,
que plusieurs corps s'engagèrent avant d'avoir pu l'entendre. Cependant,
les Russes, que tant de motifs puissans devaient enflammer, invoquaient
encore l'épée de Michel, empruntant leurs forces à toutes les puissances
du ciel; tandis que les Français ne les cherchaient qu'en eux-mêmes,
persuadés que les véritables forces sont dans le coeur, et que c'est là
l'armée céleste.
Le hasard voulut que ce jour-là même l'empereur reçût de Paris le
portrait du roi de Rome, de cet enfant que l'empire avait accueilli
comme l'empereur, avec les mêmes transports de joie et d'espérance.
Depuis, et chaque jour, dans l'intérieur du palais, on avait vu Napoléon
s'abandonner près de lui à l'expression des sentimens les plus tendres;
aussi quand, au milieu de ces champs si lointains et de tous ces
préparatifs si menaçans, il revit cette douce image, son ame guerrière
s'attendrit-elle! lui-même il exposa ce tableau devant sa tente, puis il
appela ses officiers et jusqu'aux soldats de sa vieille garde, voulant
faire partager son émotion à ces vieux grenadiers, montrer sa famille
privée à sa famille militaire, et faire briller ce symbole d'espoir au
milieu d'un grand danger.
Dans la soirée, un aide-de-camp de Marmont, parti du champ de bataille
des Aropyles, arriva sur celui de la Moskowa. C'était ce même Fabvier
qu'on a vu depuis figurer dans nos dissensions intestines. L'empereur
reçut bien l'aide-de-camp du général vaincu. La veille d'une bataille si
incertaine, il se sentait disposé à l'indulgence pour une défaite: il
écouta tout ce qui lui fut dit sur la dissémination de ses forces en
Espagne, sur la multiplicité des généraux en chef, et convint de tout:
mais il expliqua ces motifs, qu'il est hors de propos de rappeler ici.
La nuit revint, et avec elle la crainte qu'à la faveur de ses ombres,
l'armée russe ne s'évadât du champ de bataille. Cette anxiété entrecoupa
le sommeil de Napoléon. Sans cesse il appela, demandant l'heure, si l'on
n'entendait pas quelque bruit, et envoyant regarder si l'ennemi était
encore en présence. Il en doutait encore tellement, qu'il avait fait
distribuer sa proclamation avec ordre de ne la lire que le lendemain
matin, et en cas qu'il y eût bataille.
Rassuré pour quelques momens, une inquiétude contraire le ressaisit. Le
dénuement de ses soldats l'épouvante. Comment, faibles et affamés,
soutiendront-ils un long et terrible choc? Dans ce danger il considère
sa garde comme son unique ressource; il semble qu'elle lui réponde des
deux armées. Il fait venir Bessières, celui de ses maréchaux à qui il se
fie le plus pour la commander; il veut savoir si rien ne manque à cette
réserve d'élite: plusieurs fois il le rappelle, et renouvelle ses
pressantes questions. Il veut qu'on distribue à ces vieux soldats pour
trois jours de biscuits et de riz, pris sur ses propres fourgons; enfin,
craignant de ne pas être obéi, il se relève, et lui-même demande aux
grenadiers de garde à l'entrée de sa tente, s'ils ont reçu ces vivres.
Satisfait de leur réponse, il rentre et s'assoupit.
Mais bientôt il appelle encore; son aide-de-camp le retrouve la tête
appuyée sur ses mains; il semble, à l'entendre, qu'il réfléchit sur les
vanités de la gloire. «Qu'est-ce que la guerre? Un métier de barbares,
où tout l'art consiste à être le plus fort sur un point donné!» Il se
plaint ensuite de l'inconstance de la fortune, qu'il commence, dit-il, à
éprouver. Paraissant alors revenir à des pensées plus rassurantes, il
rappelle ce qu'il lui a été dit sur la lenteur et l'incurie de Kutusof,
et s'étonne qu'on ne lui ait pas préféré Beningsen. Puis il songe à la
situation critique où il s'est jeté, et il ajoute «qu'une grande journée
se prépare; que ce sera une terrible bataille.» Il demande à Rapp «s'il
croit à la victoire?--Sans doute, lui répond celui-ci, mais sanglante!»
Et Napoléon reprend: «Je le sais, mais j'ai quatre-vingt mille hommes;
j'en perdrai vingt mille, j'entrerai avec soixante mille dans Moskou;
les traîneurs nous y rejoindront, puis les bataillons de marche, et nous
serons plus forts qu'avant la bataille.»
Il parut ne comprendre dans ce calcul ni sa garde ni la cavalerie.
Alors, ressaisi par sa première inquiétude, il envoie encore examiner
l'attitude des Russes; on lui répond que leurs feux jettent toujours le
même éclat, et qu'à leur nombre et à la multitude des ombres mobiles qui
les entourent, on juge que ce n'est point une arrière-garde seulement,
mais, une armée entière qui les attise. La présence de l'ennemi
tranquillisa enfin l'empereur, et il chercha quelque repos.
Mais les marches qu'il vient de faire avec l'armée, les fatigues-des
nuits et des jours précédens, tant de soins, une si grande attente,
l'ont épuisé; le refroidissement de l'atmosphère l'a saisi; une fièvre
d'irritation, une toux sèche, une violente altération, le consument. Le
reste de la nuit, il cherche vainement à étancher la soif brûlante qui
le dévore.
Enfin, cinq heures arrivent. Un officier de Ney vient annoncer que le
maréchal voit encore les Russes, et qu'il demande à attaquer. Cette
nouvelle paraît rendre à l'empereur ses forces, que la fièvre a
épuisées. Il se lève, il appelle les siens, et sort en s'écriant: «Nous
les tenons enfin! Marchons! allons nous ouvrir les portes de Moskou!»