CHAPITRE VIII.

AU milieu de cette journée, Napoléon avait remarqué dans le camp ennemi

un mouvement extraordinaire; en effet, toute l'armée russe était debout

et sous les armes: Kutusof, entouré de toutes les pompes religieuses et

militaires, s'avançait au milieu d'elle. Ce général a fait revêtir à ses

popes et aux archimandrites, leurs riches et majestueux vêtemens,

héritage des Grecs. Ils le précèdent, portant les signes révérés de la

religion, et sur-tout cette sainte image, naguère protectrice de

Smolensk, qu'ils disent s'être miraculeusement soustraite aux

profanations des Français sacriléges.

Quand le Russe voit ses soldats bien émus par ce spectacle

extraordinaire, il élève la voix, il leur parle sur-tout du ciel, seule

patrie qui reste à l'esclavage. C'est au nom de la religion de

l'égalité, qu'il cherche à exciter ces serfs à défendre les biens de

leurs maîtres; c'est sur-tout en leur montrant cette image sacrée,

réfugiée dans leurs rangs, qu'il invoque leurs courages et soulève leur

indignation.

Napoléon, dans sa bouche, «est un despote universel! le tyrannique

perturbateur du monde! un vermisseau! un archi-rebelle qui renverse

leurs autels, les souille de sang; qui expose la vraie arche du

Seigneur, représentée par la sainte image, aux profanations des hommes,

aux intempéries des saisons.»

Puis il montre à ces Russes leurs villes en cendres; il leur rappelle

leurs femmes, leurs enfans, ajoute quelques mots sur leur empereur, et

finit en invoquant leur piété et leur patriotisme. Vertus d'instinct

chez ces peuples trop grossiers, et qui n'en étaient encore qu'aux

sensations, mais par cela même soldats d'autant plus redoutables; moins

distraits de l'obéissance par le raisonnement; restreints par

l'esclavage dans un cercle étroit, où ils sont réduits à un petit nombre

de sensations, qui sont les seules sources des besoins, des désirs, des

idées.

Du reste, orgueilleux par défaut de comparaison, et crédules, comme ils

sont orgueilleux, par ignorance. Adorant des images, idolâtres autant

que des chrétiens peuvent l'être: car cette religion de l'esprit, tout

intellectuelle et morale, ils l'ont faite toute physique et matérielle,

pour la mettre à leur brute et courte portée.

Mais, enfin, ce spectacle solennel, ce discours, les exhortations de

leurs officiers, les bénédictions de leurs prêtres achevèrent de

fanatiser leur courage. Tous, jusqu'aux moindres soldats, se crurent

dévoués par Dieu lui-même à la défense du ciel et de leur sol sacré.

Du côté des Français, il n'y eut d'appareil ni religieux ni militaire,

point de revue, aucun moyen d'excitation: le discours même de l'empereur

ne fut distribué que très-tard, et lu le lendemain si près du combat,

que plusieurs corps s'engagèrent avant d'avoir pu l'entendre. Cependant,

les Russes, que tant de motifs puissans devaient enflammer, invoquaient

encore l'épée de Michel, empruntant leurs forces à toutes les puissances

du ciel; tandis que les Français ne les cherchaient qu'en eux-mêmes,

persuadés que les véritables forces sont dans le coeur, et que c'est là

l'armée céleste.

Le hasard voulut que ce jour-là même l'empereur reçût de Paris le

portrait du roi de Rome, de cet enfant que l'empire avait accueilli

comme l'empereur, avec les mêmes transports de joie et d'espérance.

Depuis, et chaque jour, dans l'intérieur du palais, on avait vu Napoléon

s'abandonner près de lui à l'expression des sentimens les plus tendres;

aussi quand, au milieu de ces champs si lointains et de tous ces

préparatifs si menaçans, il revit cette douce image, son ame guerrière

s'attendrit-elle! lui-même il exposa ce tableau devant sa tente, puis il

appela ses officiers et jusqu'aux soldats de sa vieille garde, voulant

faire partager son émotion à ces vieux grenadiers, montrer sa famille

privée à sa famille militaire, et faire briller ce symbole d'espoir au

milieu d'un grand danger.

Dans la soirée, un aide-de-camp de Marmont, parti du champ de bataille

des Aropyles, arriva sur celui de la Moskowa. C'était ce même Fabvier

qu'on a vu depuis figurer dans nos dissensions intestines. L'empereur

reçut bien l'aide-de-camp du général vaincu. La veille d'une bataille si

incertaine, il se sentait disposé à l'indulgence pour une défaite: il

écouta tout ce qui lui fut dit sur la dissémination de ses forces en

Espagne, sur la multiplicité des généraux en chef, et convint de tout:

mais il expliqua ces motifs, qu'il est hors de propos de rappeler ici.

La nuit revint, et avec elle la crainte qu'à la faveur de ses ombres,

l'armée russe ne s'évadât du champ de bataille. Cette anxiété entrecoupa

le sommeil de Napoléon. Sans cesse il appela, demandant l'heure, si l'on

n'entendait pas quelque bruit, et envoyant regarder si l'ennemi était

encore en présence. Il en doutait encore tellement, qu'il avait fait

distribuer sa proclamation avec ordre de ne la lire que le lendemain

matin, et en cas qu'il y eût bataille.

Rassuré pour quelques momens, une inquiétude contraire le ressaisit. Le

dénuement de ses soldats l'épouvante. Comment, faibles et affamés,

soutiendront-ils un long et terrible choc? Dans ce danger il considère

sa garde comme son unique ressource; il semble qu'elle lui réponde des

deux armées. Il fait venir Bessières, celui de ses maréchaux à qui il se

fie le plus pour la commander; il veut savoir si rien ne manque à cette

réserve d'élite: plusieurs fois il le rappelle, et renouvelle ses

pressantes questions. Il veut qu'on distribue à ces vieux soldats pour

trois jours de biscuits et de riz, pris sur ses propres fourgons; enfin,

craignant de ne pas être obéi, il se relève, et lui-même demande aux

grenadiers de garde à l'entrée de sa tente, s'ils ont reçu ces vivres.

Satisfait de leur réponse, il rentre et s'assoupit.

Mais bientôt il appelle encore; son aide-de-camp le retrouve la tête

appuyée sur ses mains; il semble, à l'entendre, qu'il réfléchit sur les

vanités de la gloire. «Qu'est-ce que la guerre? Un métier de barbares,

où tout l'art consiste à être le plus fort sur un point donné!» Il se

plaint ensuite de l'inconstance de la fortune, qu'il commence, dit-il, à

éprouver. Paraissant alors revenir à des pensées plus rassurantes, il

rappelle ce qu'il lui a été dit sur la lenteur et l'incurie de Kutusof,

et s'étonne qu'on ne lui ait pas préféré Beningsen. Puis il songe à la

situation critique où il s'est jeté, et il ajoute «qu'une grande journée

se prépare; que ce sera une terrible bataille.» Il demande à Rapp «s'il

croit à la victoire?--Sans doute, lui répond celui-ci, mais sanglante!»

Et Napoléon reprend: «Je le sais, mais j'ai quatre-vingt mille hommes;

j'en perdrai vingt mille, j'entrerai avec soixante mille dans Moskou;

les traîneurs nous y rejoindront, puis les bataillons de marche, et nous

serons plus forts qu'avant la bataille.»

Il parut ne comprendre dans ce calcul ni sa garde ni la cavalerie.

Alors, ressaisi par sa première inquiétude, il envoie encore examiner

l'attitude des Russes; on lui répond que leurs feux jettent toujours le

même éclat, et qu'à leur nombre et à la multitude des ombres mobiles qui

les entourent, on juge que ce n'est point une arrière-garde seulement,

mais, une armée entière qui les attise. La présence de l'ennemi

tranquillisa enfin l'empereur, et il chercha quelque repos.

Mais les marches qu'il vient de faire avec l'armée, les fatigues-des

nuits et des jours précédens, tant de soins, une si grande attente,

l'ont épuisé; le refroidissement de l'atmosphère l'a saisi; une fièvre

d'irritation, une toux sèche, une violente altération, le consument. Le

reste de la nuit, il cherche vainement à étancher la soif brûlante qui

le dévore.

Enfin, cinq heures arrivent. Un officier de Ney vient annoncer que le

maréchal voit encore les Russes, et qu'il demande à attaquer. Cette

nouvelle paraît rendre à l'empereur ses forces, que la fièvre a

épuisées. Il se lève, il appelle les siens, et sort en s'écriant: «Nous

les tenons enfin! Marchons! allons nous ouvrir les portes de Moskou!»

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I · 第 52 / 58 题