ENFIN l'armée russe s'arrêtait. Miloradowitch, seize mille recrues, et
une foule de paysans portant la croix et criant, Dieu le veut!
accouraient se joindre à ses rangs. On nous apprit que les ennemis
remuaient toute la plaine de Borodino, hérissant leur sol de
retranchemens, et paraissant vouloir s'y enraciner pour ne pas reculer
davantage.
Napoléon annonça une bataille à son armée; il lui donna deux jours pour
se reposer, pour préparer ses armes et ramasser des subsistances. Il se
contenta d'avertir les détachemens envoyés aux vivres «que, s'ils
n'étaient pas rentrés le lendemain, ils se priveraient de l'honneur de
combattre.»
L'empereur voulut alors connaître son nouvel adversaire. On lui
dépeignit Kutusof comme un vieillard, dont jadis une blessure singulière
avait commencé la réputation. Depuis, il avait su profiter habilement
des circonstances. La défaite même d'Austerlitz, qu'il avait prévue,
avait augmenté sa renommée. Ses dernières campagnes contre les Turcs
venaient encore de l'accroître. Sa valeur était incontestable; mais on
lui reprochait d'en régler les élans sur ses intérêts personnels: car il
calculait tout. Son génie était lent, vindicatif, et sur-tout rusé:
caractère de Tartare! sachant préparer, avec une politique caressante,
souple et patiente, une guerre implacable.
Du reste, encore plus adroit courtisan qu'habile général; mais
redoutable par sa renommée, par son adresse à l'accroître, à y faire
concourir les autres. Il avait su flatter la nation entière, et chaque
individu, depuis le général jusqu'au soldat.
On ajouta qu'il y avait dans son extérieur, dans son langage, dans ses
vêtemens même, enfin dans ses pratiques superstitieuses, et jusque dans
son âge, un reste de Suwarow, une empreinte d'ancien Moskovite, un air
de nationalité qui le rendait cher aux Russes; à Moskou, la joie de sa
nomination avait été poussée jusqu'à l'ivresse, on s'était embrassé au
milieu des rues, on s'était cru sauvé.
Quand Napoléon eut pris ces renseignemens, et donné ses ordres, on le
vit attendre l'événement avec cette tranquillité d'ame des hommes
extraordinaires. Il s'occupa paisiblement à parcourir les environs de
son quartier-général. Il y remarqua les progrès de l'agriculture; mais à
la vue de cette Gjatz qui verse ses eaux dans le Volga, lui qui a
conquis tant de fleuves, il retrouve les premières émotions de sa
gloire: on l'entend s'enorgueillir d'être le maître de ces flots
destinés à voir l'Asie, comme s'ils allaient l'annoncer à cette autre
partie du monde, et lui en ouvrir le chemin.
Le 4 septembre, l'armée, toujours partagée en trois colonnes, partit de
Gjatz et de ses environs. Murat l'avait devancée de quelques lieues.
Depuis l'arrivée de Kutusof, des troupes de Cosaques voltigeaient sans
cesse autour des têtes de nos colonnes. Murat s'irritait de voir sa
cavalerie forcée de se déployer contre un si faible obstacle. On assure
que ce jour-là, par un de ces premiers mouvemens dignes des temps de la
chevalerie, il s'élança seul et tout-à-coup contre leur ligne, s'arrêta
à quelques pas d'eux, et que là, l'épée à la main, il leur fit d'un air
et d'un geste si impérieux le signe de se retirer, que ces barbares
obéirent et reculèrent étonnés.
Ce fait, qu'on nous raconta sur-le-champ, fut accueilli sans
incrédulité. L'air martial de ce monarque, l'éclat de ses vêtemens
chevaleresques, sa réputation et la nouveauté d'une telle action, firent
paraître vrai cet ascendant momentané, malgré son invraisemblance; car
tel était Murat, roi théâtral par la recherche de sa parure, et
vraiment roi par sa grande valeur et son inépuisable activité: hardi
comme l'attaque, et toujours armé de cet air de supériorité, de cette
audace menaçante, la plus dangereuse des armes offensives.
Toutefois il ne marcha pas long-temps sans être forcé de s'arrêter.
Entre Gjatz et Borodino, à Griednewa, la grande route plonge tout-à-coup
dans un profond ravin, d'où elle se relève subitement pour atteindre un
vaste plateau. Kutusof chargea Konownitzin de s'y défendre. D'abord ce
général s'y maintint assez vigoureusement contre les premières troupes
de Murat; mais l'armée suivant de près celui-ci, chaque moment
renforçait l'attaque et affaiblissait la défense: bientôt même,
l'avant-garde du vice-roi s'engagea sur la droite des Russes; il y eut
là une charge de chasseurs italiens que les Cosaques soutinrent un
instant, ce qui étonna: ils se mêlèrent.
Platof a dit lui-même qu'à cette affaire un officier fut blessé près de
lui, ce qui le surprit peu; mais qu'il n'en fit pas moins fustiger,
devant tous ses Cosaques, le sorcier qui l'accompagnait, l'accusant
hautement de paresse pour n'avoir pas détourné les balles par ses
conjurations, comme il en était expressément chargé.
Konownitzin battu se retira; le 5 en suivit ses traces sanglantes
jusqu'à l'énorme couvent de Kolotskoï, fortifié comme ces demeures
l'étaient jadis, dans ces temps gothiques trop vantés, où les guerres
intestines étaient si fréquentes, que tout, jusqu'à ces saints asiles de
la paix, était transformé en places de guerre.
Konownitzin, débordé à droite et à gauche, ne tint nulle part, ni à
Kolotskoï, ni à Golowino: mais quand l'avant-garde déboucha de ce
village, elle vit toute la plaine et les bois infestés de Cosaques, les
seigles gâtés, les villages saccagés, une destruction générale. À ces
signes, elle reconnut le champ de bataille que Kutusof préparait à la
grande-armée. Derrière ces nuées de Scythes, on aperçut trois villages:
ils présentaient une ligne d'une lieue. Leurs intervalles, entrecoupés
de ravins et de bois, étaient couverts de tirailleurs ennemis. Dans un
premier moment d'ardeur, quelques cavaliers français s'emportèrent
jusqu'au milieu de ces Russes, et allèrent s'y perdre.
Napoléon partit alors sur une hauteur, d'où il envisagea toute cette
contrée avec ce coup d'oeil des conquérans, qui voit tout à la fois et
sans confusion, qui perce à travers les obstacles, écarte les
accessoires, démêle le point capital, et le fixe de ce regard d'aigle,
comme une proie sur laquelle il va fondre de toutes ses forces et avec
toute son impétuosité.
Il sait qu'à une lieue devant lui, à Borodino, la Kologha, rivière
ravineuse, qu'il côtoie depuis quelques werstes, tourne brusquement à
gauche pour aller se jeter dans la Moskowa. Il comprend qu'une chaîne de
fortes hauteurs a pu seule contrarier son cours, et en changer aussi
subitement la direction. Sans doute, l'armée ennemie les occupe, et de
ce côté elle est peu attaquable. Mais, en couvrant le centre et la
droite de cette position, la Kologha, dont il suit les deux rives, en
laisse la gauche à découvert.
Les cartes du pays sont insuffisantes toutefois, comme le sol penche
nécessairement du côté du principal cours d'eau, qui n'est le plus
considérable que parce qu'il est le plus inférieur, il en résulte que
les ravins qui y affluent doivent se relever, s'affaiblir, et s'effacer
en s'éloignant de la Kologha. D'ailleurs, la vieille route de Smolensk,
qui court à sa droite, marque assez leur naissance: pourquoi l'aurait-on
jadis éloignée du cours d'eau principal, et conséquemment des endroits
les plus habitables, si ce n'était pour lui faire éviter des ravins et
leurs ressauts.
Les démonstrations des ennemis s'accordent avec ces inductions de son
expérience! point de précautions, peu de résistance en avant de leur
droite et de leur centre; mais devant leur gauche beaucoup de troupes,
un soin marqué de profiter des moindres accidens du terrain pour le
disputer, enfin une redoute formidable: c'était donc leur côté faible,
puisqu'ils le couvraient avec tant de soin. De plus c'était sur le flanc
du grand chemin et sur celui de la grande-armée, que se trouvait cette
redoute; tout portait donc à l'enlever, si l'on voulait s'avancer:
Napoléon en donna l'ordre.
Qu'il faut de paroles à l'historien pour exprimer le coup d'oeil d'un
homme de génie!
Aussitôt on se saisit des villages et des bois: à gauche et au centre ce
furent l'armée d'Italie, la division Compans, et Murat; à droite,
Poniatowski. L'attaque fut générale: car l'armée d'Italie et l'armée
polonaise paraissaient à la fois sur les deux ailes de la grande colonne
impériale. Ces trois masses rejetaient sur Borodino les arrière-gardes
russes, et toute la guerre se concentrait sur seul point.
Ce rideau enlevé, on découvrit la première redoute russe: trop détachée
en avant de la gauche de leur position, elle la défendait sans en être
défendue. Les accidens du sol avaient obligé de l'isoler ainsi.
Compans profita habilement des ondulations du terrain; ses élévations
servirent de plate-forme à ses canons pour battre la redoute, et d'abri
à son infanterie pour la disposer en colonnes d'attaque. Le 61e
marcha le premier; la redoute fut enlevée d'un seul élan et à la
baïonnette: mais Bagration envoya des renforts qui la reprirent. Trois
fois le 61e l'arracha aux Russes, et trois fois il en fut rechassé;
mais enfin il s'y maintint, tout sanglant et à demi détruit.
Le lendemain, quand l'empereur passa ce régiment en revue, il demanda où
était son troisième bataillon: «Il est dans la redoute,» repartit le
colonel. Mais l'affaire n'en était pas restée là; un bois voisin
fourmillait encore de tirailleurs russes; ils sortaient à chaque instant
de ce repaire, pour renouveler leurs attaques, que soutenaient trois
divisions: enfin, l'attaque de Schewardino par Morand, celle des bois
d'Elnia par Poniatowski, achevèrent de dégoûter les troupes de
Bagration, et la cavalerie de Murat nettoya la plaine. Ce fut sur-tout
la ténacité d'un régiment espagnol qui rebuta les ennemis; ils cédèrent,
et cette redoute, qui était leur avant-poste, devint le nôtre.
En même temps, l'empereur désignait à chaque corps sa place; le reste de
l'armée entrait en ligne, et une fusillade générale, entrecoupée de
quelques coups de canon, s'était établie. Elle continua jusqu'à ce que
chaque parti se fût fixé sa limite, et que la nuit eût rendu les coups
incertain.
Un régiment de Davoust cherchait alors à prendre son rang dans la
première ligne. Trompé par l'obscurité, il la dépassa, et alla donner
tout au milieu des cuirassiers russes, qui l'assaillirent, le mirent eu
désordre, lui enlevèrent trois canons, et lui prirent ou tuèrent trois
cents hommes. Le reste se pelotonna aussitôt, formant une masse informe,
mais tout hérissée de fer et de feu; l'ennemi n'y put pénétrer
davantage, et cette troupe affaiblie put regagner sa place de bataille.