CHAPITRE V.

ENFIN l'armée russe s'arrêtait. Miloradowitch, seize mille recrues, et

une foule de paysans portant la croix et criant, Dieu le veut!

accouraient se joindre à ses rangs. On nous apprit que les ennemis

remuaient toute la plaine de Borodino, hérissant leur sol de

retranchemens, et paraissant vouloir s'y enraciner pour ne pas reculer

davantage.

Napoléon annonça une bataille à son armée; il lui donna deux jours pour

se reposer, pour préparer ses armes et ramasser des subsistances. Il se

contenta d'avertir les détachemens envoyés aux vivres «que, s'ils

n'étaient pas rentrés le lendemain, ils se priveraient de l'honneur de

combattre.»

L'empereur voulut alors connaître son nouvel adversaire. On lui

dépeignit Kutusof comme un vieillard, dont jadis une blessure singulière

avait commencé la réputation. Depuis, il avait su profiter habilement

des circonstances. La défaite même d'Austerlitz, qu'il avait prévue,

avait augmenté sa renommée. Ses dernières campagnes contre les Turcs

venaient encore de l'accroître. Sa valeur était incontestable; mais on

lui reprochait d'en régler les élans sur ses intérêts personnels: car il

calculait tout. Son génie était lent, vindicatif, et sur-tout rusé:

caractère de Tartare! sachant préparer, avec une politique caressante,

souple et patiente, une guerre implacable.

Du reste, encore plus adroit courtisan qu'habile général; mais

redoutable par sa renommée, par son adresse à l'accroître, à y faire

concourir les autres. Il avait su flatter la nation entière, et chaque

individu, depuis le général jusqu'au soldat.

On ajouta qu'il y avait dans son extérieur, dans son langage, dans ses

vêtemens même, enfin dans ses pratiques superstitieuses, et jusque dans

son âge, un reste de Suwarow, une empreinte d'ancien Moskovite, un air

de nationalité qui le rendait cher aux Russes; à Moskou, la joie de sa

nomination avait été poussée jusqu'à l'ivresse, on s'était embrassé au

milieu des rues, on s'était cru sauvé.

Quand Napoléon eut pris ces renseignemens, et donné ses ordres, on le

vit attendre l'événement avec cette tranquillité d'ame des hommes

extraordinaires. Il s'occupa paisiblement à parcourir les environs de

son quartier-général. Il y remarqua les progrès de l'agriculture; mais à

la vue de cette Gjatz qui verse ses eaux dans le Volga, lui qui a

conquis tant de fleuves, il retrouve les premières émotions de sa

gloire: on l'entend s'enorgueillir d'être le maître de ces flots

destinés à voir l'Asie, comme s'ils allaient l'annoncer à cette autre

partie du monde, et lui en ouvrir le chemin.

Le 4 septembre, l'armée, toujours partagée en trois colonnes, partit de

Gjatz et de ses environs. Murat l'avait devancée de quelques lieues.

Depuis l'arrivée de Kutusof, des troupes de Cosaques voltigeaient sans

cesse autour des têtes de nos colonnes. Murat s'irritait de voir sa

cavalerie forcée de se déployer contre un si faible obstacle. On assure

que ce jour-là, par un de ces premiers mouvemens dignes des temps de la

chevalerie, il s'élança seul et tout-à-coup contre leur ligne, s'arrêta

à quelques pas d'eux, et que là, l'épée à la main, il leur fit d'un air

et d'un geste si impérieux le signe de se retirer, que ces barbares

obéirent et reculèrent étonnés.

Ce fait, qu'on nous raconta sur-le-champ, fut accueilli sans

incrédulité. L'air martial de ce monarque, l'éclat de ses vêtemens

chevaleresques, sa réputation et la nouveauté d'une telle action, firent

paraître vrai cet ascendant momentané, malgré son invraisemblance; car

tel était Murat, roi théâtral par la recherche de sa parure, et

vraiment roi par sa grande valeur et son inépuisable activité: hardi

comme l'attaque, et toujours armé de cet air de supériorité, de cette

audace menaçante, la plus dangereuse des armes offensives.

Toutefois il ne marcha pas long-temps sans être forcé de s'arrêter.

Entre Gjatz et Borodino, à Griednewa, la grande route plonge tout-à-coup

dans un profond ravin, d'où elle se relève subitement pour atteindre un

vaste plateau. Kutusof chargea Konownitzin de s'y défendre. D'abord ce

général s'y maintint assez vigoureusement contre les premières troupes

de Murat; mais l'armée suivant de près celui-ci, chaque moment

renforçait l'attaque et affaiblissait la défense: bientôt même,

l'avant-garde du vice-roi s'engagea sur la droite des Russes; il y eut

là une charge de chasseurs italiens que les Cosaques soutinrent un

instant, ce qui étonna: ils se mêlèrent.

Platof a dit lui-même qu'à cette affaire un officier fut blessé près de

lui, ce qui le surprit peu; mais qu'il n'en fit pas moins fustiger,

devant tous ses Cosaques, le sorcier qui l'accompagnait, l'accusant

hautement de paresse pour n'avoir pas détourné les balles par ses

conjurations, comme il en était expressément chargé.

Konownitzin battu se retira; le 5 en suivit ses traces sanglantes

jusqu'à l'énorme couvent de Kolotskoï, fortifié comme ces demeures

l'étaient jadis, dans ces temps gothiques trop vantés, où les guerres

intestines étaient si fréquentes, que tout, jusqu'à ces saints asiles de

la paix, était transformé en places de guerre.

Konownitzin, débordé à droite et à gauche, ne tint nulle part, ni à

Kolotskoï, ni à Golowino: mais quand l'avant-garde déboucha de ce

village, elle vit toute la plaine et les bois infestés de Cosaques, les

seigles gâtés, les villages saccagés, une destruction générale. À ces

signes, elle reconnut le champ de bataille que Kutusof préparait à la

grande-armée. Derrière ces nuées de Scythes, on aperçut trois villages:

ils présentaient une ligne d'une lieue. Leurs intervalles, entrecoupés

de ravins et de bois, étaient couverts de tirailleurs ennemis. Dans un

premier moment d'ardeur, quelques cavaliers français s'emportèrent

jusqu'au milieu de ces Russes, et allèrent s'y perdre.

Napoléon partit alors sur une hauteur, d'où il envisagea toute cette

contrée avec ce coup d'oeil des conquérans, qui voit tout à la fois et

sans confusion, qui perce à travers les obstacles, écarte les

accessoires, démêle le point capital, et le fixe de ce regard d'aigle,

comme une proie sur laquelle il va fondre de toutes ses forces et avec

toute son impétuosité.

Il sait qu'à une lieue devant lui, à Borodino, la Kologha, rivière

ravineuse, qu'il côtoie depuis quelques werstes, tourne brusquement à

gauche pour aller se jeter dans la Moskowa. Il comprend qu'une chaîne de

fortes hauteurs a pu seule contrarier son cours, et en changer aussi

subitement la direction. Sans doute, l'armée ennemie les occupe, et de

ce côté elle est peu attaquable. Mais, en couvrant le centre et la

droite de cette position, la Kologha, dont il suit les deux rives, en

laisse la gauche à découvert.

Les cartes du pays sont insuffisantes toutefois, comme le sol penche

nécessairement du côté du principal cours d'eau, qui n'est le plus

considérable que parce qu'il est le plus inférieur, il en résulte que

les ravins qui y affluent doivent se relever, s'affaiblir, et s'effacer

en s'éloignant de la Kologha. D'ailleurs, la vieille route de Smolensk,

qui court à sa droite, marque assez leur naissance: pourquoi l'aurait-on

jadis éloignée du cours d'eau principal, et conséquemment des endroits

les plus habitables, si ce n'était pour lui faire éviter des ravins et

leurs ressauts.

Les démonstrations des ennemis s'accordent avec ces inductions de son

expérience! point de précautions, peu de résistance en avant de leur

droite et de leur centre; mais devant leur gauche beaucoup de troupes,

un soin marqué de profiter des moindres accidens du terrain pour le

disputer, enfin une redoute formidable: c'était donc leur côté faible,

puisqu'ils le couvraient avec tant de soin. De plus c'était sur le flanc

du grand chemin et sur celui de la grande-armée, que se trouvait cette

redoute; tout portait donc à l'enlever, si l'on voulait s'avancer:

Napoléon en donna l'ordre.

Qu'il faut de paroles à l'historien pour exprimer le coup d'oeil d'un

homme de génie!

Aussitôt on se saisit des villages et des bois: à gauche et au centre ce

furent l'armée d'Italie, la division Compans, et Murat; à droite,

Poniatowski. L'attaque fut générale: car l'armée d'Italie et l'armée

polonaise paraissaient à la fois sur les deux ailes de la grande colonne

impériale. Ces trois masses rejetaient sur Borodino les arrière-gardes

russes, et toute la guerre se concentrait sur seul point.

Ce rideau enlevé, on découvrit la première redoute russe: trop détachée

en avant de la gauche de leur position, elle la défendait sans en être

défendue. Les accidens du sol avaient obligé de l'isoler ainsi.

Compans profita habilement des ondulations du terrain; ses élévations

servirent de plate-forme à ses canons pour battre la redoute, et d'abri

à son infanterie pour la disposer en colonnes d'attaque. Le 61e

marcha le premier; la redoute fut enlevée d'un seul élan et à la

baïonnette: mais Bagration envoya des renforts qui la reprirent. Trois

fois le 61e l'arracha aux Russes, et trois fois il en fut rechassé;

mais enfin il s'y maintint, tout sanglant et à demi détruit.

Le lendemain, quand l'empereur passa ce régiment en revue, il demanda où

était son troisième bataillon: «Il est dans la redoute,» repartit le

colonel. Mais l'affaire n'en était pas restée là; un bois voisin

fourmillait encore de tirailleurs russes; ils sortaient à chaque instant

de ce repaire, pour renouveler leurs attaques, que soutenaient trois

divisions: enfin, l'attaque de Schewardino par Morand, celle des bois

d'Elnia par Poniatowski, achevèrent de dégoûter les troupes de

Bagration, et la cavalerie de Murat nettoya la plaine. Ce fut sur-tout

la ténacité d'un régiment espagnol qui rebuta les ennemis; ils cédèrent,

et cette redoute, qui était leur avant-poste, devint le nôtre.

En même temps, l'empereur désignait à chaque corps sa place; le reste de

l'armée entrait en ligne, et une fusillade générale, entrecoupée de

quelques coups de canon, s'était établie. Elle continua jusqu'à ce que

chaque parti se fût fixé sa limite, et que la nuit eût rendu les coups

incertain.

Un régiment de Davoust cherchait alors à prendre son rang dans la

première ligne. Trompé par l'obscurité, il la dépassa, et alla donner

tout au milieu des cuirassiers russes, qui l'assaillirent, le mirent eu

désordre, lui enlevèrent trois canons, et lui prirent ou tuèrent trois

cents hommes. Le reste se pelotonna aussitôt, formant une masse informe,

mais tout hérissée de fer et de feu; l'ennemi n'y put pénétrer

davantage, et cette troupe affaiblie put regagner sa place de bataille.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I · 第 49 / 58 题