CHAPITRE VI.

L'EMPEREUR campa derrière l'armée d'Italie, à la gauche de la grande

route, la vieille garde se forma en carré autour de ses tentes. Aussitôt

que la fusillade eut cessé, les feux s'allumèrent. Du côté des Russes,

ils brillaient en vaste demi-cercle; du nôtre, en clarté pâle, inégale,

et peu en ordre, les troupes arrivant tard et à la hâte, sur un terrain

inconnu, où rien n'était preparé; et où le bois manquait, sur-tout au

centre et à la gauche.

Cette nuit-là même, une pluie fine et froide commença à tomber, et

l'automne se déclara par un vent violent. C'était un ennemi de plus, et

qu'il fallait compter; car cette époque de l'année répondait à l'âge

dans lequel entrait Napoléon, et l'on sait l'influence des saisons de

l'année sur les saisons pareilles de la vie.

Dans cette nuit que d'agitations diverses! chez les soldats et les

officiers, le soin de préparer leurs armes, de réparer leur habillement,

et de combattre le froid et la faim; car leur vie était un combat

continuel. Chez les généraux, et même chez l'empereur, l'inquiétude que

le succès de la veille n'eût découragé les Russes, et que dans

l'obscurité ils ne se dérobassent. Murat en avait menacé; on crut

plusieurs fois voir leurs feux pâlir; on s'imagina entendre des bruits

de départ. Mais le jour seul effaça la lueur des bivouacs ennemis.

Cette fois on n'eut pas besoin d'aller les chercher au loin: le soleil

du 6 septembre retrouva les deux armées, et les montra l'une à l'autre

sur le même terrain où la veille il les avait laissées. Ce fut une joie

générale. Enfin cette guerre vague, molle, mouvante, où nos efforts

s'amortissaient, dans laquelle nous nous enfoncions sans mesure,

s'arrêtait! on touchait au fond, au terme! et tout allait être décidé.

L'empereur profita des premières lueurs du crépuscule pour s'avancer,

entre les deux lignes, et parcourir, de hauteur en hauteur, tout le

front de l'armée ennemie. Il vit les Russes couronner toutes les crêtes,

sur un vaste demi-cercle de deux lieues de développement, depuis la

Moskowa jusqu'à la vieille route de Moscou. Leur droite borde la

Kologha, depuis son embouchure dans la Moskowa jusqu'à Borodino; leur

centre, de Gorcka à Semenowska, est la partie saillante de leur ligne.

Leur droite et leur gauche se refusent. La Kologha rend leur droite

inabordable.

L'empereur s'en aperçoit sur le champ, et comme, par son éloignement,

cette aile n'est guère plus menaçante qu'elle n'est attaquable, il la

néglige. C'est donc à Gorcka, village bâti sur la grande route à la

pointe d'un plateau, qui domine Borodino et la Kologha, que commence

pour lui l'armée russe. Cette saillie aiguë, est enourée par la Kologha

et par un ravin profond et marécageux; sa crête élevée; sur laquelle

grimpe la grande route, en sortant de Borodino, est fortement

retranchée; elle forme un ouvrage à part et détaché, à la droite du

centre des Russes, dont elle est l'extrémité.

À sa gauche, et à portée de son feu, un mamelon s'élève comme le

dominateur de cette plaine; il est couronné d'une redoute formidable,

armée de vingt et un canons. La Kologha et des ravins l'environnent de

front et à sa droite; sa gauche s'incline et s'appuie sur un long et

large plateau, dont le pied plonge dans un ravin bourbeux, affluent de

la Kologha. La crête de ce plateau, que bordent les Russes, baisse et

recule en se prolongeant vers gauche, en face de la grande-armée; puis

elle se relève jusqu'aux ruines encore fumantes du village de

Semenowska. Ce point saillant termine le commandement de Barclay et le

centre de l'ennemi. Il est armé d'une forte batterie; couverte par

retranchement.

Ici commence Bagration et l'aile gauche des Russes. La crête moins

élevée qu'elle occupe biaise, en se refusant de plus en plus jusqu'à

Utitza, village sur la vieille route de Moskou, où finit le champ de

bataille. Deux mamelons, armés de redoutes, et alignés diagonalement sur

le retranchement de Semenowska, qui les flanque, marquent le front de

Bagration.

De Semenowska au bois d'Utitza, il peut y avoir douze cents pas de

développement. C'est la nature du terrain qui a décidé Kutusof à refuser

ainsi cette aile. Car ici le ravin, qui escarpe le plateau du centre,

est déjà à sa naissance; il est à peine un obstacle; les pentes de ses

rives sont plus douces, et les sommets, propres pour l'artillerie, sont

éloignés de ses bords. Ce côté est évidemment le plus accessible depuis

que la redoute du 61e, celle que ce régiment a enlevée la veille,

n'en défend plus les approches. Elles sont même favorisées par un bois

de grands sapins, qui s'étend depuis cette redoute conquise, jusqu'à

celle qui paraît terminer la ligne des Russes.

Mais leur aile gauche ne s'arrête pas là. L'empereur sait qu'au-delà de

ce taillis se trouve la vieille route de Moskou; qu'elle tourne autour

de l'aile gauche des Russes, et passe derrière leur armée, pour aller

rejoindre la nouvelle route de Moskou, avant Mojaïsk; il juge qu'elle

doit être occupée, et en effet Tutchkof, avec son corps d'armée, s'est

établi en travers, à l'entrée d'un bois; il s'est couvert par deux

hauteurs, qu'il a hérissées d'artillerie.

Mais cela importait peu, parce que, entre ce corps détaché et la

dernière redoute russe, il y avait cinq à six cents toises, et un

terrain couvert. Si l'on ne commençait pas par accabler Tutchkof, on

pouvait donc l'occuper, passer entre lui et la dernière redoute de

Bagration, et prendre en flanc l'aile gauche ennemie; mais l'empereur ne

put s'en assurer par lui-même, les avant-postes russes et des bois

arrêtèrent ses pas et ses regards.

Sa reconnaissance faite, il se décide. On l'entend s'écrier: «Eugène

sera le pivot! c'est la droite qui engagera la bataille. Dès qu'à la

faveur du bois elle aura envahi la redoute qui lui est opposée, elle

fera un à-gauche, et marchera sur le flanc des Russes, ramassant et

refoulant toute leur armée sur leur droite et dans la Kologha.»

L'ensemble ainsi conçu, il s'occupe des détails. Pendant la nuit, trois

batteries de soixante canons chacune, seront opposées aux redoutes

russes; deux en face de leur gauche, la troisième devant leur centre.

Dès le jour, Poniatowski et son armée, réduite à 5000 hommes,

s'avanceront sur la vieille route de Smolensk, tournant le bois auquel

l'aile droite française et l'aile gauche russe s'appuient. Il flanquera

l'une et inquitera l'autre; on attendra le bruit de ses premiers coups.

Aussitôt, toute l'artillerie éclatera contre la gauche des Russes, ses

feux ouvriront leurs rangs et leurs redoutes, et Davoust et Ney s'y

précipiteront; ils seront soutenus par Junot et ses Westphaliens, par

Murat et sa cavalerie, enfin par l'empereur lui-même avec vingt

mille-gardes. C'est contre ces deux redoutes que se feront les premiers

efforts; c'est par elles qu'on pénétrera dans l'armée ennemie, dès lors

mutilée, et dont le centre et la droite se trouveront à découvert, et

presque enveloppés.

Cependant, comme les Russes se montrent par masses redoublées à leur

centre et à leur droite, menaçant la route de Moskou, seule ligne

d'opération de la grande-armée; comme, en jetant ses principales forces

et lui-même vers leur gauche, Napoléon va mettre la Kologha entre lui et

ce chemin, sa seule retraite, il pense à renforcer l'armée d'Italie qui

l'occupe, et il y joint deux divisions de Davoust et la cavalerie de

Grouchy. Quant à sa gauche, il juge qu'une division italienne, la

cavalerie bavaroise et celle d'Ornano, environ dix mille hommes,

suffiront pour la couvrir. Tels sont les projets de Napoléon.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I · 第 50 / 58 题