L'EMPEREUR campa derrière l'armée d'Italie, à la gauche de la grande
route, la vieille garde se forma en carré autour de ses tentes. Aussitôt
que la fusillade eut cessé, les feux s'allumèrent. Du côté des Russes,
ils brillaient en vaste demi-cercle; du nôtre, en clarté pâle, inégale,
et peu en ordre, les troupes arrivant tard et à la hâte, sur un terrain
inconnu, où rien n'était preparé; et où le bois manquait, sur-tout au
centre et à la gauche.
Cette nuit-là même, une pluie fine et froide commença à tomber, et
l'automne se déclara par un vent violent. C'était un ennemi de plus, et
qu'il fallait compter; car cette époque de l'année répondait à l'âge
dans lequel entrait Napoléon, et l'on sait l'influence des saisons de
l'année sur les saisons pareilles de la vie.
Dans cette nuit que d'agitations diverses! chez les soldats et les
officiers, le soin de préparer leurs armes, de réparer leur habillement,
et de combattre le froid et la faim; car leur vie était un combat
continuel. Chez les généraux, et même chez l'empereur, l'inquiétude que
le succès de la veille n'eût découragé les Russes, et que dans
l'obscurité ils ne se dérobassent. Murat en avait menacé; on crut
plusieurs fois voir leurs feux pâlir; on s'imagina entendre des bruits
de départ. Mais le jour seul effaça la lueur des bivouacs ennemis.
Cette fois on n'eut pas besoin d'aller les chercher au loin: le soleil
du 6 septembre retrouva les deux armées, et les montra l'une à l'autre
sur le même terrain où la veille il les avait laissées. Ce fut une joie
générale. Enfin cette guerre vague, molle, mouvante, où nos efforts
s'amortissaient, dans laquelle nous nous enfoncions sans mesure,
s'arrêtait! on touchait au fond, au terme! et tout allait être décidé.
L'empereur profita des premières lueurs du crépuscule pour s'avancer,
entre les deux lignes, et parcourir, de hauteur en hauteur, tout le
front de l'armée ennemie. Il vit les Russes couronner toutes les crêtes,
sur un vaste demi-cercle de deux lieues de développement, depuis la
Moskowa jusqu'à la vieille route de Moscou. Leur droite borde la
Kologha, depuis son embouchure dans la Moskowa jusqu'à Borodino; leur
centre, de Gorcka à Semenowska, est la partie saillante de leur ligne.
Leur droite et leur gauche se refusent. La Kologha rend leur droite
inabordable.
L'empereur s'en aperçoit sur le champ, et comme, par son éloignement,
cette aile n'est guère plus menaçante qu'elle n'est attaquable, il la
néglige. C'est donc à Gorcka, village bâti sur la grande route à la
pointe d'un plateau, qui domine Borodino et la Kologha, que commence
pour lui l'armée russe. Cette saillie aiguë, est enourée par la Kologha
et par un ravin profond et marécageux; sa crête élevée; sur laquelle
grimpe la grande route, en sortant de Borodino, est fortement
retranchée; elle forme un ouvrage à part et détaché, à la droite du
centre des Russes, dont elle est l'extrémité.
À sa gauche, et à portée de son feu, un mamelon s'élève comme le
dominateur de cette plaine; il est couronné d'une redoute formidable,
armée de vingt et un canons. La Kologha et des ravins l'environnent de
front et à sa droite; sa gauche s'incline et s'appuie sur un long et
large plateau, dont le pied plonge dans un ravin bourbeux, affluent de
la Kologha. La crête de ce plateau, que bordent les Russes, baisse et
recule en se prolongeant vers gauche, en face de la grande-armée; puis
elle se relève jusqu'aux ruines encore fumantes du village de
Semenowska. Ce point saillant termine le commandement de Barclay et le
centre de l'ennemi. Il est armé d'une forte batterie; couverte par
retranchement.
Ici commence Bagration et l'aile gauche des Russes. La crête moins
élevée qu'elle occupe biaise, en se refusant de plus en plus jusqu'à
Utitza, village sur la vieille route de Moskou, où finit le champ de
bataille. Deux mamelons, armés de redoutes, et alignés diagonalement sur
le retranchement de Semenowska, qui les flanque, marquent le front de
Bagration.
De Semenowska au bois d'Utitza, il peut y avoir douze cents pas de
développement. C'est la nature du terrain qui a décidé Kutusof à refuser
ainsi cette aile. Car ici le ravin, qui escarpe le plateau du centre,
est déjà à sa naissance; il est à peine un obstacle; les pentes de ses
rives sont plus douces, et les sommets, propres pour l'artillerie, sont
éloignés de ses bords. Ce côté est évidemment le plus accessible depuis
que la redoute du 61e, celle que ce régiment a enlevée la veille,
n'en défend plus les approches. Elles sont même favorisées par un bois
de grands sapins, qui s'étend depuis cette redoute conquise, jusqu'à
celle qui paraît terminer la ligne des Russes.
Mais leur aile gauche ne s'arrête pas là. L'empereur sait qu'au-delà de
ce taillis se trouve la vieille route de Moskou; qu'elle tourne autour
de l'aile gauche des Russes, et passe derrière leur armée, pour aller
rejoindre la nouvelle route de Moskou, avant Mojaïsk; il juge qu'elle
doit être occupée, et en effet Tutchkof, avec son corps d'armée, s'est
établi en travers, à l'entrée d'un bois; il s'est couvert par deux
hauteurs, qu'il a hérissées d'artillerie.
Mais cela importait peu, parce que, entre ce corps détaché et la
dernière redoute russe, il y avait cinq à six cents toises, et un
terrain couvert. Si l'on ne commençait pas par accabler Tutchkof, on
pouvait donc l'occuper, passer entre lui et la dernière redoute de
Bagration, et prendre en flanc l'aile gauche ennemie; mais l'empereur ne
put s'en assurer par lui-même, les avant-postes russes et des bois
arrêtèrent ses pas et ses regards.
Sa reconnaissance faite, il se décide. On l'entend s'écrier: «Eugène
sera le pivot! c'est la droite qui engagera la bataille. Dès qu'à la
faveur du bois elle aura envahi la redoute qui lui est opposée, elle
fera un à-gauche, et marchera sur le flanc des Russes, ramassant et
refoulant toute leur armée sur leur droite et dans la Kologha.»
L'ensemble ainsi conçu, il s'occupe des détails. Pendant la nuit, trois
batteries de soixante canons chacune, seront opposées aux redoutes
russes; deux en face de leur gauche, la troisième devant leur centre.
Dès le jour, Poniatowski et son armée, réduite à 5000 hommes,
s'avanceront sur la vieille route de Smolensk, tournant le bois auquel
l'aile droite française et l'aile gauche russe s'appuient. Il flanquera
l'une et inquitera l'autre; on attendra le bruit de ses premiers coups.
Aussitôt, toute l'artillerie éclatera contre la gauche des Russes, ses
feux ouvriront leurs rangs et leurs redoutes, et Davoust et Ney s'y
précipiteront; ils seront soutenus par Junot et ses Westphaliens, par
Murat et sa cavalerie, enfin par l'empereur lui-même avec vingt
mille-gardes. C'est contre ces deux redoutes que se feront les premiers
efforts; c'est par elles qu'on pénétrera dans l'armée ennemie, dès lors
mutilée, et dont le centre et la droite se trouveront à découvert, et
presque enveloppés.
Cependant, comme les Russes se montrent par masses redoublées à leur
centre et à leur droite, menaçant la route de Moskou, seule ligne
d'opération de la grande-armée; comme, en jetant ses principales forces
et lui-même vers leur gauche, Napoléon va mettre la Kologha entre lui et
ce chemin, sa seule retraite, il pense à renforcer l'armée d'Italie qui
l'occupe, et il y joint deux divisions de Davoust et la cavalerie de
Grouchy. Quant à sa gauche, il juge qu'une division italienne, la
cavalerie bavaroise et celle d'Ornano, environ dix mille hommes,
suffiront pour la couvrir. Tels sont les projets de Napoléon.