LE 1er septembre, vers midi, Murat n'était plus séparé de Gjatz que
par un taillis de sapins. La vue des Cosaques l'obligea de déployer ses
premiers régimens; mais bientôt, dans son impatience, il appela quelques
cavaliers, et lui-même ayant chassé les Russes du bois qu'ils
occupaient, il le traversa, et se trouva au portes de Gjatz. À cette
vue, les Français s'animèrent, et la ville fut tout-à-coup envahie
jusqu'à la rivière qui la sépare en deux, et dont les ponts étaient déjà
livrés aux flammes.
Là, comme à Smolensk, comme à Viazma, soit hasard, soit reste de coutume
tartare, le bazar se trouvait du côté de l'Asie, sur la rive qui nous
était opposée. L'arrière-garde russe, garantie par la rivière, eut donc
le temps de brûler tout ce quartier. La promptitude seule de Murat avait
sauvé le reste.
On passa la Gjatz, comme on put, sur des poutres, dans quelques
embarcations et à gué. Les Russes disparurent derrière leurs flammes, où
nos premiers éclaireurs les suivaient, quand ils virent un habitant en
sortir, accourir à eux, et criant qu'il était Français. Sa joie et son
accent confirmaient ses paroles. Ils le conduisirent à Davoust. Ce
maréchal le questionna.
Tout, selon le rapport de cet homme, venait de changer dans l'armée
russe. Du milieu de ses rangs, une grande clameur s'était élevée contre
Barclay. La noblesse, les marchands, Moskou entière, y avaient répondu.
«Ce général, ce ministre était un traître: il faisait détruire en détail
toutes leurs divisions; il déshonorait l'armée par une fuite sans fin!
et cependant on subissait la honte d'une invasion, et leurs villes
brûlaient! S'il fallait se déterminer à cette ruine, on voulait se
sacrifier soi-même; du moins y aurait-il alors quelque honneur, tandis
que, se laisser sacrifier par un étranger, c'était tout perdre, jusqu'à
l'honneur du sacrifice.
Mais pourquoi cet étranger? Le contemporain, le compagnon de guerre,
l'émule de Suwarow, n'existait-il pas encore? Il fallait un Russe pour
sauver la Russie!» Et tous demandaient, tous voulaient Kutusof et une
bataille. Le Français ajouta qu'Alexandre avait cédé; que
l'insubordination de Bagration et le cri universel avaient obtenu de lui
ce général et cette bataille; et que d'ailleurs, après avoir attiré
l'armée ennemie aussi loin, l'empereur moskovite avait lui-même jugé un
grand choc indispensable.
Enfin il assura que le 29 août, entre Viazma et Gjatz, à
Tzarewo-zaïmizcze, l'arrivée de Kutusof et l'annonce d'une bataille
avaient enivré l'armée ennemie d'une double joie; qu'aussitôt tous
avaient marché vers Borodino, non plus pour fuir, mais pour se fixer sur
cette frontière du gouvernement de Moskou, pour s'y lier au sol, pour le
défendre, enfin pour y vaincre ou mourir.
Un incident, du reste peu remarquable, sembla confirmer cette nouvelle:
ce fut l'arrivée d'un parlementaire russe. Il avait si peu à dire qu'on
s'aperçut d'abord qu'il venait pour observer. Sa contenance déplut
sur-tout à Davoust, qui y trouva plus que de l'assurance. Un général
français, ayant inconsidérément demandé à ce parlementaire ce qu'on
trouverait de Viazma à Moskou: «Pultava,» répliqua fièrement le Russe.
Cette réponse annonçait une bataille; elle plut aux Français, qui aiment
l'à-propos, et se plaisent à rencontrer des ennemis dignes d'eux.
Ce parlementaire fut reconduit sans précaution, comme il avait été
amené. Il vit qu'on pénétrait jusqu'à nos quartiers-généraux sans
obstacle; il traversa nos avant-postes sans rencontrer une vedette;
par-tout la même négligence, et cette témérité si naturelle à des
Français et à des vainqueurs. Chacun dormait; point de mot d'ordre,
point de patrouilles: nos soldats semblaient négliger ces soins comme
trop minutieux. Pourquoi tant de précautions? eux attaquaient, ils
étaient victorieux; c'était aux Russes à se défendre. Cet officier a dit
depuis, qu'il fut tenté de profiter cette nuit-là même de notre
imprudence, mais qu'il ne trouva pas de corps russe à sa portée.
L'ennemi, en se hâtant de brûler les ponts de la Gjatz, avait abandonné
quelques-uns de ses Cosaques: on les envoya à l'empereur, qui
s'approchait à cheval. Napoléon voulut les questionner lui-même: il
appela son interprète, et fit placer à ses côtés deux de ces Scythes,
dont l'étrange costume et la physionomie sauvage étaient remarquables.
Ce fut ainsi qu'on le vit entrer à Gjatz et traverser cette ville. Les
réponses de ces barbares furent d'accord avec les discours du Français,
et, pendant la nuit du 1er au 2 août, toutes les nouvelles des
avant-postes les confirmèrent.
Ainsi Barclay, seul contre tous, venait de soutenir jusqu'au dernier
moment ce plan de retraite, qu'en 1807 il avait vanté à l'un de nos
généraux, comme le seul moyen de salut pour la Russie. Parmi nous, on le
louait de s'être maintenu dans cette sage défensive, malgré les clameurs
d'une nation orgueilleuse, que le malheur irritait, et devant un ennemi
si agressif.
Il avait sans doute failli en se laissant surprendre à Wilna, et en ne
reconnaissant pas le cours marécageux de la Bérézina pour la véritable
frontière de la Lithuanie; mais on remarquait que depuis, à Vitepsk et à
Smolensk, il avait prévenu Napoléon; que sur la Loutcheza, sur le
Dnieper et à Valoutina, sa résistance avait été proportionnée au temps
et aux lieux; que cette guerre de détail, et les pertes qu'elle
occasionnait, n'avaient été que trop à son avantage: chacun de ses pas
rétrogrades nous éloignant de nos renforts et le rapprochant des siens;
il avait donc tout fait à propos, soit qu'il eût hasardé, défendu, ou
abandonné.
Et cependant il s'était attiré l'animadversion générale! mais c'était à
nos yeux son plus grand éloge. On l'approuvait d'avoir dédaigné
l'opinion publique quand elle s'égarait, de s'être contenté d'épier tous
nous mouvemens pour en profiter, et ainsi d'avoir su que, le plus
souvent, on sauve les nations malgré elles.
Barclay se montra plus grand encore dans le reste de la campagne. Ce
général en chef, ministre de la guerre, à qui l'on venait d'ôter le
commandement pour le donner à Kutusof, voulut servir sous ses ordres; on
le vit obéir, comme il avait commandé, avec le même zèle.