EN effet, dès Vitepsk, Napoléon avait chargé deux des siens de sonder
l'esprit de ces peuples. Il s'agissait de les gagner à la liberté, et de
les compromettre dans notre cause, par un soulèvement plus ou moins
général. Mais on n'avait pu agir que sur quelques paysans isolés,
abrutis, et que peut-être les Russes avaient laissés comme espions au
milieu de nous. Cette tentative n'avait servi qu'à mettre son projet à
découvert, et les Russes en garde contre lui.
D'ailleurs, ce moyen répugnait à Napoléon, que sa nature portait bien
plus vers la cause des rois que vers celle des peuples. Il s'en servit
négligemment. Plus tard, dans Moskou, il reçut plusieurs adresses de
différens chefs de famille. On s'y plaignait d'être traité par les
seigneurs comme des troupeaux de bêtes que l'on vend et que l'on échange
à volonté. On y demandait que Napoléon proclamât l'abolition de
l'esclavage. Ils s'offraient pour chefs de plusieurs insurrections
partielles qu'ils promettaient de rendre bientôt générales.
Ces offres furent repoussées. On aurait vu, chez un peuple barbare, une
liberté barbare, une licence effrénée, effroyable! quelques révoltes
partielles en avaient jadis donné la mesure. Les nobles russes, comme
les colons de Saint-Domingue, eussent été perdus. Cette crainte prévalut
dans l'esprit de Napoléon, ses paroles l'exprimèrent; elle le détermina
à ne plus chercher à exciter un mouvement qu'il n'aurait pu régler.
Au reste, ces maîtres s'étaient défiés de leurs esclaves. Au milieu de
tant de périls, ils distinguèrent celui-ci comme le plus pressant. Ils
agirent d'abord sur l'esprit de leurs malheureux serfs, abrutis par tous
les genres de servitude. Leurs prêtres, qu'ils sont accoutumés à croire,
les abusèrent par des discours trompeurs; on persuada à ces paysans que
nous étions des légions de démons, commandés par l'antechrist, des
esprits infernaux dont la vue excitait l'horreur: notre attouchement
souillait. Nos prisonniers s'aperçurent que les ustensiles dont ils
s'étaient servis, ces malheureux n'osaient plus s'en servir, et qu'ils
les réservaient pour les animaux les plus immondes.
Cependant, nous approchions, et devant nous toutes ces fables grossières
allaient s'évanouir. Mais voilà que ces nobles reculent avec leurs serfs
dans l'intérieur du pays, comme à l'approche d'une grande contagion.
Richesses, habitations, tout ce qui pouvait les retenir ou nous servir,
est sacrifié. Ils mettent la faim, le feu, le désert, entre eux et nous;
car c'était autant contre leurs serfs que contre Napoléon, que cette
grande résolution s'exécutait. Ce n'était donc plus une guerre de rois
qu'il fallait poursuivre, mais une guerre de classe, une guerre de
parti, une guerre de religion, une guerre nationale, toutes les guerres
à la fois.
L'empereur envisage alors toute l'énormité de son entreprise; plus il
avance et plus elle s'agrandit devant lui. Tant qu'il n'a rencontré que
des rois, plus grand qu'eux tous, pour lui, leurs défaites n'ont été que
des jeux; mais les rois sont vaincus, il en est aux peuples; et c'est
une autre Espagne, mais lointaine, stérile, infinie, qu'il retrouve
encore à l'autre bout de l'Europe. Il s'étonne, hésite, et s'arrête.
À Vitepsk, quelque décision qu'il eût prise, il lui fallait Smolensk, et
il semble qu'il ait remis à Smolensk à se déterminer. C'est pourquoi une
même perplexité le ressaisit; elle est d'autant plus vive que ces
flammes, cette épidémie, ces victimes qui l'entourent, ont tout aggravé;
une fièvre d'hésitation s'empare de lui; ses regards se portent sur
Kief, Pétersbourg et Moskou.
À Kief; il envelopperait Tchitchakof et son armée; il débarrasserait le
flanc droit et les derrières de la grande-armée; il couvrirait les
provinces polonaises les plus productives en hommes, vivres et chevaux;
tandis que des cantonnemens fortifiés à Mohilef, Smolensk, Vitepsk,
Polotsk, Dünabourg et Riga défendraient le reste. Derrière cette ligne,
et pendant l'hiver, il soulèverait et organiserait toute l'ancienne
Pologne, pour la précipiter au printemps sur la Russie; opposer une
nation à une nation, et rendre la guerre égale.
Cependant, à Smolensk, il se trouve au noeud des routes de Pétersbourg
et de Moskou, à vingt-neuf marches de l'une de ces deux capitales, et à
quinze de l'autre. Dans Pétersbourg, c'est le point central du
gouvernement, le noeud où tous les fils de l'administration se
rattachent, le cerveau de la Russie; ce sont ses arsenaux de terre et de
mer, car enfin le seul point de communication entre la Russie et
l'Angleterre, dont il s'emparera. La victoire de Polotsk, qu'il vient
d'apprendre, semble le pousser dans cette direction. En marchant
d'accord avec Saint-Cyr sur Pétersbourg, il enveloppera Witgenstein, et
fera tomber Riga devant Macdonald.
D'un autre côté, dans Moskou, c'est la noblesse, la nation qu'il
attaquera dans ses propriétés, dans son antique honneur: le chemin de
cette capitale est plus court, il offre moins d'obstacles et plus de
ressources; la grande-armée russe, qu'il ne peut négliger, qu'il faut
détruire, s'y trouve, et les chances d'une bataille, et l'espoir
d'ébranler la nation, en la frappant au coeur dans cette guerre
nationale.
De ces trois projets, le dernier lui paraît seul possible, malgré la
saison qui s'avance. Cependant, l'histoire de Charles XII était sous ses
yeux; non celle de Voltaire, qu'il venait de rejeter avec impatience, la
jugeant romanesque et infidèle, mais le journal d'Adlerfeld, qu'il
lisait et qui ne l'arrêta point. Dans le rapprochement de ces deux
expéditions, il trouvait mille différences auxquelles il se rattachait;
car qui peut être juge dans sa propre cause! et de quoi sert l'exemple
du passé, dans un monde où il ne se trouve jamais deux hommes, deux
choses, ni deux positions absolument semblables?
Toutefois, à cette époque, on entendit souvent le nom de Charles XII
sortir de sa bouche.