CHAPITRE IX.

EN effet, dès Vitepsk, Napoléon avait chargé deux des siens de sonder

l'esprit de ces peuples. Il s'agissait de les gagner à la liberté, et de

les compromettre dans notre cause, par un soulèvement plus ou moins

général. Mais on n'avait pu agir que sur quelques paysans isolés,

abrutis, et que peut-être les Russes avaient laissés comme espions au

milieu de nous. Cette tentative n'avait servi qu'à mettre son projet à

découvert, et les Russes en garde contre lui.

D'ailleurs, ce moyen répugnait à Napoléon, que sa nature portait bien

plus vers la cause des rois que vers celle des peuples. Il s'en servit

négligemment. Plus tard, dans Moskou, il reçut plusieurs adresses de

différens chefs de famille. On s'y plaignait d'être traité par les

seigneurs comme des troupeaux de bêtes que l'on vend et que l'on échange

à volonté. On y demandait que Napoléon proclamât l'abolition de

l'esclavage. Ils s'offraient pour chefs de plusieurs insurrections

partielles qu'ils promettaient de rendre bientôt générales.

Ces offres furent repoussées. On aurait vu, chez un peuple barbare, une

liberté barbare, une licence effrénée, effroyable! quelques révoltes

partielles en avaient jadis donné la mesure. Les nobles russes, comme

les colons de Saint-Domingue, eussent été perdus. Cette crainte prévalut

dans l'esprit de Napoléon, ses paroles l'exprimèrent; elle le détermina

à ne plus chercher à exciter un mouvement qu'il n'aurait pu régler.

Au reste, ces maîtres s'étaient défiés de leurs esclaves. Au milieu de

tant de périls, ils distinguèrent celui-ci comme le plus pressant. Ils

agirent d'abord sur l'esprit de leurs malheureux serfs, abrutis par tous

les genres de servitude. Leurs prêtres, qu'ils sont accoutumés à croire,

les abusèrent par des discours trompeurs; on persuada à ces paysans que

nous étions des légions de démons, commandés par l'antechrist, des

esprits infernaux dont la vue excitait l'horreur: notre attouchement

souillait. Nos prisonniers s'aperçurent que les ustensiles dont ils

s'étaient servis, ces malheureux n'osaient plus s'en servir, et qu'ils

les réservaient pour les animaux les plus immondes.

Cependant, nous approchions, et devant nous toutes ces fables grossières

allaient s'évanouir. Mais voilà que ces nobles reculent avec leurs serfs

dans l'intérieur du pays, comme à l'approche d'une grande contagion.

Richesses, habitations, tout ce qui pouvait les retenir ou nous servir,

est sacrifié. Ils mettent la faim, le feu, le désert, entre eux et nous;

car c'était autant contre leurs serfs que contre Napoléon, que cette

grande résolution s'exécutait. Ce n'était donc plus une guerre de rois

qu'il fallait poursuivre, mais une guerre de classe, une guerre de

parti, une guerre de religion, une guerre nationale, toutes les guerres

à la fois.

L'empereur envisage alors toute l'énormité de son entreprise; plus il

avance et plus elle s'agrandit devant lui. Tant qu'il n'a rencontré que

des rois, plus grand qu'eux tous, pour lui, leurs défaites n'ont été que

des jeux; mais les rois sont vaincus, il en est aux peuples; et c'est

une autre Espagne, mais lointaine, stérile, infinie, qu'il retrouve

encore à l'autre bout de l'Europe. Il s'étonne, hésite, et s'arrête.

À Vitepsk, quelque décision qu'il eût prise, il lui fallait Smolensk, et

il semble qu'il ait remis à Smolensk à se déterminer. C'est pourquoi une

même perplexité le ressaisit; elle est d'autant plus vive que ces

flammes, cette épidémie, ces victimes qui l'entourent, ont tout aggravé;

une fièvre d'hésitation s'empare de lui; ses regards se portent sur

Kief, Pétersbourg et Moskou.

À Kief; il envelopperait Tchitchakof et son armée; il débarrasserait le

flanc droit et les derrières de la grande-armée; il couvrirait les

provinces polonaises les plus productives en hommes, vivres et chevaux;

tandis que des cantonnemens fortifiés à Mohilef, Smolensk, Vitepsk,

Polotsk, Dünabourg et Riga défendraient le reste. Derrière cette ligne,

et pendant l'hiver, il soulèverait et organiserait toute l'ancienne

Pologne, pour la précipiter au printemps sur la Russie; opposer une

nation à une nation, et rendre la guerre égale.

Cependant, à Smolensk, il se trouve au noeud des routes de Pétersbourg

et de Moskou, à vingt-neuf marches de l'une de ces deux capitales, et à

quinze de l'autre. Dans Pétersbourg, c'est le point central du

gouvernement, le noeud où tous les fils de l'administration se

rattachent, le cerveau de la Russie; ce sont ses arsenaux de terre et de

mer, car enfin le seul point de communication entre la Russie et

l'Angleterre, dont il s'emparera. La victoire de Polotsk, qu'il vient

d'apprendre, semble le pousser dans cette direction. En marchant

d'accord avec Saint-Cyr sur Pétersbourg, il enveloppera Witgenstein, et

fera tomber Riga devant Macdonald.

D'un autre côté, dans Moskou, c'est la noblesse, la nation qu'il

attaquera dans ses propriétés, dans son antique honneur: le chemin de

cette capitale est plus court, il offre moins d'obstacles et plus de

ressources; la grande-armée russe, qu'il ne peut négliger, qu'il faut

détruire, s'y trouve, et les chances d'une bataille, et l'espoir

d'ébranler la nation, en la frappant au coeur dans cette guerre

nationale.

De ces trois projets, le dernier lui paraît seul possible, malgré la

saison qui s'avance. Cependant, l'histoire de Charles XII était sous ses

yeux; non celle de Voltaire, qu'il venait de rejeter avec impatience, la

jugeant romanesque et infidèle, mais le journal d'Adlerfeld, qu'il

lisait et qui ne l'arrêta point. Dans le rapprochement de ces deux

expéditions, il trouvait mille différences auxquelles il se rattachait;

car qui peut être juge dans sa propre cause! et de quoi sert l'exemple

du passé, dans un monde où il ne se trouve jamais deux hommes, deux

choses, ni deux positions absolument semblables?

Toutefois, à cette époque, on entendit souvent le nom de Charles XII

sortir de sa bouche.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I · 第 42 / 58 题