LES soldats de Ney et ceux de la division Gudin, veuve de son général, y
étaient rangés sur les cadavres de leurs compagnons, et sur ceux des
Russes, au milieu d'arbres à demi brisés, sur une terre battue par les
pieds des combattans, sillonée de boulets, jonchée de débris d'armes, de
vêtemens déchirés, d'ustensiles militaires, de chariots renversés et de
membres épars; car ce sont-là les trophée de la guerre! voilà la beauté
d'un champ de victoire!
Les bataillons de Gudin ne paraissent plus être que des pelotons; ils se
montraient d'autant plus fiers qu'ils étaient plus réduits: près d'eux,
on respirait encore l'odeur des cartouches brûlées et celle de la
poudre, dont cette terre, dont leurs vêtemens étaient imprégnés et leurs
visages encore tout noircis. L'empereur ne pouvait passer devant leur
front sans avoir à éviter, à franchir ou à fouler des baïonnettes
tordues par la violence du choc et des cadavres.
Mais toutes ces horreurs, il les couvrit de gloire. Sa reconnaissance
transforma ce champ de mort en un champ de triomphe, où pendant quelques
heures régnèrent seuls l'honneur et l'ambition satisfaits.
Il sentait qu'il était temps de soutenir ses soldats de ses paroles et
de ses récompenses. Jamais aussi ses regards ne furent plus affectueux;
quant à son langage, «ce combat était le plus beau fait d'armes de notre
histoire militaire; les soldats qui l'entendaient, des hommes avec qui
l'on pouvait conquérir le monde; ceux tués, des guerriers morts d'une
mort immortelle.» Il parlait ainsi, sachant bien que c'est sur-tout au
milieu de cette destruction que l'on songe à l'immortalité.
Il fut magnifique dans ses récompenses: les 12e, 21e de ligne et
le 17e léger reçurent quatre-vingt-sept décorations et des grades;
c'étaient les régimens de Gudin. Jusque-là, le 127e avait marché sans
aigle car alors il fallait conquérir son drapeau sur un champ de
bataille, pour prouver qu'ensuite on saurait l'y conserver.
L'empereur lui en remit une de ses mains; il satisfit aussi le corps de
Ney. Ses bienfaits furent grands en eux-mêmes, et par leur forme. Il
ajouta au don par la manière de donner. On le vit s'entourer
successivement de chaque régiment comme d'une famille. Là, il
interpelait à haute voix les officiers, les sous-officiers, les soldats,
demandant les plus braves entre tous ces braves, ou les plus heureux, et
les récompensant aussitôt. Les officiers désignaient, les soldats
confirmèrent; l'empereur approuva; ainsi comme il l'a dit lui-même, les
choix furent faits sur-le-champ, en cercle, devant lui, et confirmés
avec acclamation par les troupes.
Ces manières paternelles, qui faisaient du simple soldat le compagnon de
guerre du maître de l'Europe; ces formes, qui reproduisaient les usages
toujours regrettés de la république, les transportèrent. C'était un
monarque, mais c'était celui de la révolution, et ils aimaient un
souverain parvenu qui les faisait parvenir: en lui tout excitait, rien
ne reprochait.
Jamais champ de victoire n'offrit un spectacle plus capable d'exalter;
le don de cette aigle, si bien méritée, la pompe de ces promotions, les
cris de joie, la gloire de ces guerriers, récompensée sur le lieu même
où elle venait d'être acquise; leur valeur proclamée par une voix dont
chaque accent retentissait dans l'Europe attentive; par ce grand
conquérant dont les bulletins allaient porter leurs noms dans l'univers
entier, et sur-tout parmi leurs concitoyens et dans le sein de leurs
familles, à la fois rassurées et enorgueillies; que de biens à la fois!
ils en furent enivrés; lui-même parut d'abord se laisser échauffer à
leurs transports.
Mais lorsque, hors de la vue de ses soldats, l'attitude de Ney et de
Murat, et les paroles de Poniatowski, aussi franc et judicieux au
conseil qu'intrépide au combat, l'eurent calmé; quand toute la chaleur
lourde de ce jour eut pesé sur lui et que les rapports apprirent qu'on
faisait huit lieues sans joindre l ennemi, il se désenchanta. Dans son
retour à Smolensk le cahotage de sa voiture sur les débris du combat,
les embarras causés sur la route par la longue file de blessés qui se
traînaient ou qu'on rapportait, et dans Smolensk par ces tombereaux de
membres amputés, qu'on allait jeter au loin; enfin tout ce qui est
horrible et odieux hors des champs de bataille, acheva de le désarmer.
Smolensk n'était plus qu'un vaste hôpital, et le grand gémissement qui
en sortait, l'emporta sur le cri de gloire qui venait de s'élever des
champs de Valoutina.
Les rapports des chirurgiens étaient hideux: en ce pays, on supplée au
vin et à l'eau-de-vie de raisin, par une eau-de-vie qu'on tire du grain.
On y mêle des plantes narcotiques: nos jeunes soldats, épuisés de faim
et de fatigue, ont cru que cette liqueur les soutiendrait; mais sa
chaleur perfide leur a fait jeter à la fois tout le feu qui leur
restait, après quoi ils sont tombés épuisés, et la maladie s'est emparée
d'eux.
On en a vu d'autres, moins sobres, ou plus affaiblis, frappés de
vertiges, de stupéfaction et d'assoupissemens; ils s'accroupissent dans
les fossés et sur les chemins. Là, leurs yeux ternes, à demi ouverts et
larmoyans, semblent voir avec insensibilité la mort s'emparer
successivement de tout leur être; ils expirent mornes et sans gémir.
À Wilna, on n'a pu créer d'hôpitaux que pour six mille malades; des
couvens, des églises, des synagogues et des granges servent à recueillir
cette foule souffrante: dans ces tristes lieux, quelquefois malsains,
toujours trop rares et encombrés, les malades sont souvent sans vivres,
sans lits, sans couvertures, sans paille même et sans médicamens. Les
chirurgiens y deviennent insuffisans, de sorte que tout, jusqu'aux
hôpitaux, contribue à faire des malades, et rien à les guérir.
À Vitepsk, quatre cents blessés russes sont restés sur le champ de
bataille; trois cents autres ont été abandonnés dans la ville par leur
armée, et comme elle en a emmené les habitans, ces malheureux sont
restés trois jours, ignorés, sans secours, entassés pêle-mêle, mourans
et morts, et croupissant dans une horrible infection: ils ont enfin été
recueillis et mêlés à nos blessés, qui étaient au nombre de sept cents
comme ceux des Russes. Nos chirurgiens ont employé jusqu'à leurs
chemises, et celles de ces misérables, pour les panser, car déjà le
linge manque.
Lorsqu'enfin les blessures de ces infortunés s'améliorent, et qu'il ne
faut plus qu'une nourriture saine pour achever leur guérison, ils
périssent faute de subsistance: Français ou Russes, peu échappent. Ceux
que la perte d'un membre ou leur faiblesse empêche d'aller chercher
quelques vivres, succombent les premiers; ces désastres se répètent
par-tout où l'empereur n'est pas, ou n'est plus, sa présence attirant,
et son départ entraînant tout après lui, enfin ses ordres n'étant
scrupuleusement accomplis qu'à sa portée.
À Smolensk, les hôpitaux ne manquent point; quinze grands bâtimens de
briques ont été sauvés du feu, on a même trouvé de l'eau-de-vie, des
vins, quelques médicamens, et nos ambulances de réserve nous ont enfin
rejoints, mais rien ne suffit. Les chirurgiens travaillent nuit et
jour; on n'en est qu'à la seconde nuit, et déjà, tout manque pour panser
les blessés; il n'y a plus de linge, on est forcé d'y suppléer, par le
papier trouvé dans les archives. Ce sont des parchemins qui servent
d'attelles et de draps fanons, et ce n'est qu'avec de l'étoupe et du
coton de bouleau qu'on peut remplacer la charpie.
Nos chirurgiens accablés s'étonnent; depuis trois jours, un hôpital de
cent blessés est oublié; un hasard vient de le faire découvrir: Rapp a
pénétré dans ce lieu de désespoir! j'en épargnerai l'horreur à ceux qui
me liront! Pourquoi faire partager ces terribles impressions dont l'ame
reste flétrie! Rapp ne les épargna pas à Napoléon, qui fit distribuer
son propre vin et plusieurs pièces d'or à ceux de ces infortunés qu'une
vie tenace animait encore, ou qu'une nourriture révoltante avait
soutenus.
Mais à la violente émotion que ces rapports laissèrent dans l'ame de
l'empereur, se joignait une effrayante considération. L'incendie de
Smolensk n'était plus à ses yeux l'effet d'un accident de guerre fatal
et imprévu, ni même le résultat d'un acte de désespoir: c'était le
résultat d'une froide détermination. Les Russes avaient mis à détruire
le soin, l'ordre, l'à-propos qu'on apporte à conserver.
Dans ce même jour, les réponses courageuses d'un pope, le seul qu'on
trouva dans Smolensk, l'éclairèrent encore davantage sur l'aveugle
fureur qu'on avait inspirée à tout le peuple russe. Son interprète,
qu'effrayait cette haine, amena ce pope devant l'empereur. Le prêtre
vénérable lui reprocha d'abord avec fermeté ses prétendus sacrilèges; il
ignorait que c'était le général russe lui-même qui avait fait incendier
les magasins du commerce et les clochers, et qu'il nous accusait de ces
horreurs, afin que les marchands et les paysans ne séparassent pas leur
cause de celle de la noblesse.
L'empereur l'écouta attentivement: «Mais votre église, lui dit-il
enfin, a-t-elle été brûlée?--Non, sire, répliqua le pope; Dieu sera plus
puissant que vous! il la protégera, car je l'ai ouverte à tous les
malheureux que l'incendie de la ville laisse sans asile!» Napoléon ému
lui répondit: «Vous avez raison; oui, Dieu veillera sur les victimes
innocentes de la guerre; il vous récompensera de votre courage. Allez,
bon prêtre, retournez à votre poste. Si tous vos popes eussent imité
votre exemple, s'ils n'eussent pas trahi lâchement la mission de paix
qu'ils ont reçue du ciel, s'ils n'eussent pas abandonné les temples que
leur seule présence rend sacrés, mes soldats auraient respecté vos
saints asiles: car nous sommes tous chrétiens, et votre Bog est notre
Dieu.»
À ces mots, Napoléon renvoya le prêtre à son temple, avec une escorte et
des secours. Un cri déchirant s'éleva à la vue des soldats qui
pénétraient dans cet asile. Une multitude de femmes et d'enfans effarés
se pressèrent autour de l'autel; mais le pope élevant la voix leur cria:
«Rassurez-vous: j'ai vu Napoléon, je lui ai parlé. Oh! comme on nous
avait trompés, mes enfans! l'empereur de France n'est point tel qu'on
vous l'a représenté. Apprenez que lui et ses soldats connaissent et
adorent le même Dieu que nous. La guerre qu'il apporte n'est point
religieuse; c'est un démêlé politique avec notre empereur. Ses soldats
ne combattent que nos soldats! Ils n'égorgent point, comme on nous
l'avait dit, les vieillards, les femmes et les enfans. Rassurez-vous
donc, et remercions Dieu d'être délivrés du pénible devoir de les haïr
comme des païens, des impies et des incendiaires.» Alors le pope entonna
un cantique d'actions de graces, que tous répétèrent en pleurant.
Mais ces paroles mêmes montraient à quel point cette nation avait été
abusée. Le reste des habitans avait fui. Désormais ce n'était donc plus
leur armée seulement, c'était la population, c'était la Russie tout
entière qui reculait devant nous. Avec cette population, l'empereur
sentait s'échapper de ses mains l'un de ses plus puissans moyens de
conquête.