MAIS les nouvelles qui arrivaient de toutes parts excitaient son ardeur
comme à Vitepsk. Ses lieutenans semblaient avoir fait plus que lui: les
combats de Mohilef, de Molodecsna et de Valoutina étaient des batailles
rangées, où Davoust, Schwartzenberg et Ney étaient vainqueurs: à sa
droite, sa ligne d'opération paraissait couverte: devant lui, l'armée
ennemie fuyait; à sa gauche, à Slowna, le 17 août, le duc de Reggio
rejeté sur Polotsk, y venait d'être attaqué. L'attaque de Witgenstein
avait été vive et acharnée; elle avait échoué, mais il conservait sa
position offensive, et le maréchal Oudinot avait été blessé. Saint-Cyr
l'a remplacé, dans le commandement de cette armée, composée d'environ
trente mille Français, Suisses et Bavarois. Dès le lendemain, ce
général, à qui le commandement ne plaisait que lorsqu'il l'exerçait
seul, et en chef, en a profité pour donner sa mesure aux siens et à
l'ennemi; mais froidement, suivant son caractère, et en combinant tout.
Depuis le point du jour jusqu'à cinq heures du soir, il trompa l'ennemi
par la proposition d'un accord pour retirer les blessés, et sur-tout par
des démonstrations de retraite. En même temps, il ralliait en silence
tous ses combattans; il les disposait en trois colonnes d'attaque, et
les cachait derrière le village de Spas et dans des plis de terrain.
À cinq heures, tout étant prêt, et Witgenstein endormi, il donne le
signal: aussitôt son artillerie éclate et ses colonnes se précipitent.
Les Russes surpris résistent vainement; d'abord leur gauche est
enfoncée, bientôt leur centre fuit en déroute; ils abandonnent mille
prisonniers, vingt pièces de canon, un champ de bataille couvert de
morts, et l'offensive, dont Saint-Cyr, trop faible, ne pouvait feindre
d'user que pour mieux se défendre.
Dans ce choc court, mais rude et sanglant, l'aile droite des Russes, qui
s'appuyait à la Düna, résista opiniâtrement. Il fallut en venir à la
baïonnette au travers d'une épaisse muraille: tout réussit; mais
lorsqu'on croyait n'avoir plus qu'à poursuivre, tout pensa être perdu:
des dragons russes, ivres, dit-on, risquèrent une charge sur une
batterie de Saint-Cyr; une brigade française, placée pour la soutenir,
s'avança, puis tout-à-coup tourna le dos et s'enfuit à travers nos
canons, qu'elle empêcha de tirer. Les Russes y arrivèrent pêle-mêle avec
les nôtres; ils sabrèrent les canonniers, renversèrent les pièces, et
poussèrent si vivement nos cavaliers, que ceux-ci, toujours de plus en
plus effarouchés, passèrent en déroute sur leur général en chef et sur
son état-major, qu'ils culbutèrent. Le général Saint-Cyr fut obligé de
fuir à pied. Il se jeta dans le fond d'un ravin, qui le préserva de
cette bourasque. Déjà les dragons russes touchaient aux maisons de
Polotsk, lorsqu'une manoeuvre prompte et habile du quatrième des
cuirassiers français, termina cette échauffourée. Les Russes disparurent
dans les bois.
Le lendemain, Saint-Cyr les fit poursuivre, mais seulement pour éclairer
leur retraite, marquer la victoire, et en recueillir encore quelques
fruits. Pendant les deux mois qui suivirent, jusqu'au 18 octobre,
Witgenstein le respecta. De son côté, le général français ne s'occupa
plus qu'à observer son ennemi, à maintenir ses communications avec
Macdonald, Vitepsk et Smolensk, à se fortifier dans sa position de
Polotsk, et sur-tout à y vivre.
Dans cette journée du 18, quatre généraux, quatre colonels et beaucoup
d'officiers avaient été blessés. Parmi eux, l'armée remarqua les
généraux bavarois Deroy et Liben. Ils succombèrent le 22 août. Ces
généraux étaient du même âge; ils avaient été du même régiment; ils
firent les mêmes guerres; ils marchèrent à peu près du même pas dans
leur chanceuse carrière, qu'une même mort, dans la même bataille,
termina glorieusement. On ne voulut pas séparer, par le tombeau, ces
guerriers que la vie, et la mort elle-même, n'avaient pu désunir: une
même sépulture les reçut.
À la nouvelle de cette victoire, l'empereur envoya le bâton de maréchal
d'empire au général Saint-Cyr. Il mit un grand nombre de croix à sa
disposition, et plus tard il approuva la plupart des avancemens
demandés.
Malgré ces succès, la détermination de dépasser Smolensk était trop
périlleuse, pour que Napoléon s'y décidât seul; il fallut qu'il s'y fît
entraîner. Après Valoutina, le corps de Ney, fatigué, avait été remplacé
par celui de Davoust. Murat, comme roi, comme beau-frère de l'empereur,
et par son ordre, devait commander. Ney s'y était soumis, moins par
condescendance que par conformité de caractère. Ils furent d'accord par
leur ardeur.
Mais Davoust, dont le génie méthodique et tenace contrastait avec
l'emportement de Murat, et qu'enorgueillissait le souvenir et le surnom
de deux grandes victoires, s'irrita de cette dépendance. Ces chefs,
fiers et du même âge, compagnons de guerre, qui s'étaient vus grandir
réciproquement, et que gâtait l'habitude de n'avoir obéi qu'à un grand
homme, n'étaient guère propre à se commander l'un à l'autre: Murat
sur-tout, qui, trop souvent, ne savait pas se commander à lui-même.
Toutefois Davoust obéit, mais de mauvaise grace, mal, comme la fierté
blessée sait obéir. Il affecta de cesser aussitôt toute correspondance
directe avec l'empereur. Celui-ci, surpris, lui ordonna de la reprendre,
alléguant sa défiance pour les rapports de Murat. Davoust s'autorisa de
cet aveu; il ressaisit son indépendance. Dès lors, l'avant-garde eut
deux chefs. Ainsi l'empereur, fatigué, souffrant, accablé de trop de
soins de toute espèce, et forcé à des ménagemens pour ses lieutenans,
disséminait le pouvoir comme ses armées, malgré ses préceptes et ses
anciens exemples. Les circonstances, auxquelles il avait tant de fois
commandé, devenaient plus fortes que lui, et le commandaient à leur
tour.
Cependant, Barclay ayant reculé, sans résistance, jusqu'auprès de
Dorogobouje, Murat n'eut pas besoin de Davoust, et l'occasion manqua à
leur mésintelligence; mais à quelques werstes de cette ville, le 23
août, vers onze heures du matin, un bois peu épais que le roi voulut
reconnaître, lui fut vivement disputé; il fallut l'emporter deux fois.
Murat, surpris de cette résistance, et à cette heure, s'opiniâtra; il
perça ce rideau, et vit au-delà toute l'armée russe rangée en bataille.
L'étroit ravin de la Luja l'en séparait; il était midi: l'étendue des
lignes russes, sur-tout vers notre droite, les préparatifs, l'heure, le
lieu, celui où Barclay avait rejoint Bagration, le choix du terrain,
assez convenable pour un grand choc, tout lui fit croire une bataille;
il dépêcha vers l'empereur pour l'en prévenir.
En même temps il ordonna à Montbrun de passer le ravin sur sa droite,
avec sa cavalerie, pour reconnaître et déborder la gauche de l'ennemi.
Davoust et ses cinq divisions d'infanterie s'étendaient de ce côté; il
protégeait Montbrun: le roi les rappela à sa gauche, sur la grande
route, voulant, dit-on, soutenir le mouvement de flanc de Montbrun par
quelques démonstrations de front.
Mais Davoust répondit: «que ce serait livrer notre aile droite, au
travers de laquelle l'ennemi arriverait derrière nous sur la grande
route, notre seule retraite; qu'ainsi, il nous forcerait à une bataille,
que lui, Davoust, avait l'ordre d'éviter, et qu'il éviterait, ses
forces étant insuffisantes, la position mauvaise, et se trouvant sous
les ordres d'un chef qui lui inspirait peu de confiance.» Puis aussitôt,
il écrivit à Napoléon qu'il se pressât d'arriver, s'il ne voulait pas
que Murat engageât sans lui une bataille.
À cette nouvelle, qu'il reçut dans la nuit du 24 au 25 août, Napoléon
sortit avec joie de son indécision. Pour ce génie entreprenant et
décisif, elle était un supplice; il accourut avec sa garde et fit douze
lieues sans s'arrêter; mais, dès la veille au soir, l'armée ennemie
avait disparu.
De notre côté, sa retraite fut attribuée au mouvement de Montbrun; du
côté des Russes, à Barclay, et à une fausse position prise par son chef
d'état-major, qui avait mis le terrain contre lui, au lieu de s'en
servir. Bagration s'en était aperçu le premier, sa fureur avait éclaté
sans mesure; il cria à la trahison.
La discorde était dans le camp des Russes, comme à notre avant-garde. La
confiance dans le chef, cette force des armées, y manquait; chaque pas y
paraissait une faute, chaque parti pris le pire. La perte de Smolensk
avait tout aigri; la réunion des deux corps d'armée augmenta le mal;
plus cette masse russe se sentait forte, plus son général lui semblait
faible. Le cri devint universel; on demanda hautement un autre chef.
Cependant, quelques hommes sages intervinrent; Kutusof fut annoncé, et
l'orgueil humilié des Russes l'attendit pour combattre.
De son côté, l'empereur, déjà à Dorogobouje, n'hésite plus: il sait
qu'il porte par-tout avec lui le sort de l'Europe; que le lieu où il se
trouvera sera toujours celui où se décidera le destin des nations; qu'il
peut donc s'avancer, sans craindre les suites menaçantes de la défection
des Suédois et des Turcs. Ainsi, il néglige les armées ennemies d'Essen
à Riga, de Witgenstein devant Polotsk, d'Hoertel devant Bobruisk, de
Tchitchakof en Volhinie. C'étaient cent vingt mille hommes, dont le
nombre ne pouvait que s'augmenter; il les dépasse, il s'en laisse
environner avec indifférence, assuré que tous ces vains obstacles de
guerre et de politique tomberont au premier bruit du coup, de foudre
qu'il va porter.
Et, cependant, sa colonne d'attaque, forte encore, à son départ de
Vitepsk, de cent quatre-vingt-cinq mille hommes, est déjà réduite à cent
cinquante-sept mille; elle est affaiblie de vingt-huit mille hommes,
dont la moitié occupe Vitepsk, Orcha, Mohilef et Smolensk. Le reste a
été tué, blessé, ou traîne et pille, en arrière de lui, nos alliés et
les Français eux-mêmes.
Mais cent cinquante-sept mille hommes suffisaient pour détruire l'armée
russe par une victoire complète, et pour s'emparer de Moskou. Quant à
leur base d'opération, malgré ces cent vingt mille Russes qui la
menaçaient, elle paraissait assurée. La Lithuanie, la Düna, le Dnieper,
Smolensk enfin, étaient ou allaient être gardés, vers Riga et Dünabourg,
par Macdonald et trente-deux mille hommes; vers Polotsk, par Saint-Cyr
et trente mille hommes; à Vitepsk, Smolensk et Mohilef, par Victor et
quarante mille hommes; devant Bobruisk, par Dorabrowski et douze mille
hommes; sur le Bug, par Schwartzenberg et Regnier, à la tête de
quarante-cinq mille hommes. Napoléon comptait encore sur les divisions
Loison et Durutte, fortes de vingt-deux mille hommes, qui déjà
s'approchaient, de Koenigsberg et de Varsovie; et sur quatre-vingt mille
hommes de renfort, qui tous devaient être entrés en Russie avant le
milieu de novembre.
C'était, avec les levées lithuaniennes et polonaises, s'appuyer sur deux
cent quatre-vingt mille hommes, pour faire, avec cent cinquante-cinq
mille autres, une invasion de quatre-vingt-treize lieues; car telle
était la distance de Smolensk à Moskou.
Mais ces deux cent quatre-vingt mille hommes étaient commandés par six
chefs différens, indépendans l'un de l'autre, et dont le plus élevé,
celui qui occupait le centre, celui qui semblait chargé de donner, comme
intermédiaire, quelque ensemble aux opérations des cinq autres, était un
ministre de paix et non de guerre.
D'ailleurs, les mêmes causes qui déjà avaient diminué d'un tiers les
forces françaises entrées les premières en Russie, devaient disperser ou
détruire, dans une bien plus grande proportion, tous ces renforts. La
plupart arrivaient par détachemens, formés en bataillons provisoire de
marche, sous des officiers nouveaux pour eux, qu'ils devaient quitter au
premier jour, sans aiguillon de discipline, d'esprit de corps, ni de
gloire, et traversant un sol dévoré, que la saison et le climat allaient
rendre chaque jour plus nu et plus rude.
Cependant, Napoléon voit Dorogobouje en cendres comme Smolensk; sur-tout
le quartier des marchands, de ceux qui avaient le plus à perdre, que
leurs richesses pouvaient retenir, ou ramener parmi nous, et qui, par
leur position, formaient une espèce de classe intermédiaire, un
commencement de tiers-état, que la liberté pouvait séduire.
Il sent bien qu'il sort de Smolensk comme il y est arrivé, avec l'espoir
d'une bataille, que l'indécision et les discordes des généraux russes
ont encore ajournée; mais sa détermination est prise; il n'accueille
plus que ce qui peut l'y soutenir. Il s'acharne sur les traces de ses
ennemis; son audace s'accroît de leur prudence; il appelle leur
circonspection pusillanimité; leur retraite, fuite; il méprise pour
espérer.