CHAPITRE VII.

CEPENDANT, les Russes défendaient encore le faubourg de la rive droite

du Dnieper. De notre côté, on employa la journée du 18 et la nuit du 19

à reconstruire les ponts. Le 19 août, avant le jour, Ney passa le fleuve

à la lueur du faubourg qui brûlait. D'abord, il n'y vit d'ennemis que

les flammes, et il commença à gravir la pente longue et roide sur

laquelle il est bâti. Ses troupes cheminaient lentement, avec

précaution, et par mille détours, pour éviter l'incendie. Les Russes

l'avaient habilement dirigé; il se présentait de toutes parts, et

obstruait les principaux passages.

Ney et ses premiers soldats s'avancèrent en silence dans ce labyrinthe

de feux, l'oeil inquiet, l'oreille attentive, ignorant si, au sommet de

cette pente rapide, les Russes ne les attendaient pas pour s'élancer

tout-à-coup sur eux, pour les renverser et les précipiter dans les

flammes et dans le fleuve. Mais ils respirèrent, soulagés du poids d'une

grande crainte; en n'apercevant sur la crête du ravin, à l'embranchement

des chemins de Pétersbourg et de Moskou, qu'une bande de Cosaques, qui

s'écoulèrent aussitôt par ces deux routes. Comme on n'avait ni

prisonniers, ni habitans, ni espions, on ne put, ainsi qu'à Vitepsk,

interroger que le terrain. Mais l'ennemi avait laissé autant de traces

sur une direction que sur l'autre, en sorte que le maréchal, incertain,

s'arrêta entre les deux jusqu'à midi.

Pendant, ce temps, le passage du Borysthène s'effectua sur plusieurs

points; les routes des deux capitales ennemies furent reconnues jusqu'à

la profondeur d'une lieue, et l'infanterie russe rencontrée sur celle

de Moskou: Ney l'eut bientôt rejointe; mais comme cette route côtoyait

le Dnieper, il avait à traverser ses affluens. Chacun d'eux s'étant

creusé son lit, marquait le fond d'un vallon, dont la côte opposée était

une position, où l'ennemi s'établissait et qu'il fallait emporter: le

premier, celui de la Stubna, l'arrêta peu; mais le côteau de Valoutina,

dont la Kolowdnia marquait le pied, devint le sujet d'un terrible choc.

On a attribué la cause de cette résistance à une ancienne tradition de

gloire nationale, qui faisait de ce champ de bataille un terrain

consacré par la victoire. Mais cette superstition, digne encore du

soldat russe, est déjà loin du patriotisme plus éclairé de ses généraux.

Ce fut la nécessité qui les contraignit à ce combat; on a vu que la

route de Moskou, en sortant de Smolensk, côtoyait le Dnieper, et que

l'artillerie française, placée sur l'autre rive, la traversait de ses

feux. Barclay n'osa pas se servir de la nuit et de cette route pour y

risquer son artillerie, ses bagages et ses ambulances, dont le roulement

aurait dénoncé la retraite.

La route de Pétersbourg quittait le fleuve plus brusquement: deux

chemins marécageux s'en détachaient à droite, l'un à deux lieues de

Smolensk, l'autre, à quatre; ils traversaient des bois, et rejoignaient

la grande route de Moskou, après un long circuit, l'un à Bredichino, à

deux lieues au-delà de Valoutina, l'autre plus loin, à Slobpnewa.

Ce fut dans ces défilés que Barclay ne craignit pas de s'engager avec

tant de chevaux et de voitures; cette longue et lourde colonne avait à

parcourir ainsi deux grands arcs de cercle, dont la grande route de

Smolensk à Moskou, que Ney attaqua bientôt, était la corde. À chaque

instant, et comme il arrive toujours, une voiture renversée, une roue

engravée, un seul cheval embourbé, un trait rompu, arrêtait tout.

Cependant, le bruit du canon français s'avançait; déjà il semblait

devancer la colonne russe, et être près d'atteindre et de fermer le

débouché qu'elle s'efforçait de gagner.

Enfin, après une pénible marche, la tête du convoi ennemi revit la

grande route, à l'instant où les Français n'avaient plus pour atteindre

ce débouché, qu'à forcer la hauteur de Valoutina et le passage de la

Kolowdnia. Ney venait d'emporter violemment celui de la Stubna; mais

Korf, repoussé sur Valoutina, avait appelé à son secours la colonne qui

le précédait. On assure que celle-ci, sans ordre et mal commandée,

hésita; mais que Voronzof, comprenant l'importance de cette position,

décida son chef à revenir sur ses pas.

Les Russes se défendirent pour tout défendre, canons, blessés, bagages;

les Français attaquèrent pour tout prendre. Napoléon s'était arrêté à

une lieue et demie de Ney. Ne croyant qu'à une affaire d'avant-garde, il

envoya Gudin au secours du maréchal, rallia les autres divisions, et

rentra dans Smolensk. Mais ce combat devint une bataille; trente mille

hommes s'y engagèrent successivement de part et d'autre; on s'aborda,

soldats, officiers, généraux; la mêlée fut longue, l'acharnement

terrible: la nuit même n'arrêta point. Maître enfin du plateau, et

épuisé de forces et de sang, Ney ne se sentant plus environné que de

morts, de mourans, et de ténèbres, se fatigua; il fit cesser le feu,

garder le silence et présenter les baïonnettes. Les Russes n'entendant

plus rien, se turent aussi, et profitèrent de l'obscurité pour faire

leur retraite.

Il y eut presque autant de gloire dans leur défaite que dans notre

victoire; les deux chefs réussirent, l'un à vaincre, l'autre, à n'être

vaincu qu'après avoir sauvé l'artillerie, les bagages et les blessés

russes. Un des généraux ennemis, resté seul debout sur ce champ de

carnage, tenta de s'échapper du milieu de nos soldats, en répétant les

commandemens français; la lueur des coups de feu le fit reconnaître; il

fut saisi. D'autres généraux russes avaient péri; mais la grande-armée

fit une plus grande perte.

Au passage du pont mal rétabli de la Kolowdnia, le général Gudin, dont

la valeur réglée n'aimait à affronter que les dangers utiles, et qui

d'ailleurs était peu confiant à cheval, en était descendu pour franchir

le ruisseau, et dans le même moment un boulet, en rasant la terre, lui

avait brisé les deux jambes. Quand la nouvelle de ce malheur parvint

chez l'empereur, elle y suspendit tout, discours et actions. Chacun

s'arrêta consterné: la victoire de Valoutina ne parut plus un succès.

Gudin, transporté à Smolensk, y reçut les soins de l'empereur; ils

furent inutiles, il périt. Ses restes furent enterrés dans la citadelle

de la ville, qu'ils honorent. Digne tombeau de cet homme de guerre, bon

citoyen, bon époux, bon père, général intrépide, juste et doux, et à la

fois probe et habile: rare assemblage, dans un siècle où trop souvent,

les hommes de bonnes moeurs sont inhabiles, et les habiles sans moeurs.

Les Russes, étonnés de n'avoir été attaqués que de front, crurent que

toutes les combinaisons militaires de Murat se réduisaient à suivre leur

grande route. Ils l'appelèrent, par dérision, le général des grands

chemins; le jugeant ainsi d'après l'événement, qui trompe plus souvent

qu'il n'éclaire.

En effet, pendant que Ney attaquait, Murat éclairait ses flancs avec sa

cavalerie sans pouvoir la faire agir; des bois à gauche, et des marais à

droite, arrêtaient ses mouvemens. Mais en combattant de front, tous deux

attendaient l'effet d'une marche de flanc des Westphaliens, commandés

par Junot.

Depuis la Stubna, la grande route, afin d'éviter les marais formés par

les divers affluens du Dnieper, se détournait à gauche, cherchait les

hauteurs, et s'éloignait du bassin de ce fleuve, pour s'en rapprocher

ensuite dans un terrain plus favorable. On avait remarqué qu'un chemin

de traverse plus hardi et plus court, comme ils le sont tous, courait

directement à travers ces fonds marécageux, entre le Dnieper et le grand

chemin, qu'il rejoignait en arrière du plateau de Valoutina.

C'était ce chemin de traverse que Junot parcourait, après avoir passé le

fleuve à Prudiszi. Il le conduisit bientôt en arrière de la gauche des

Russes, sur le flanc des colonnes qui revenaient au secours de leur

arrière-garde. Il ne fallait qu'attaquer pour rendre la victoire

décisive. Ceux qui résistaient de front au maréchal Ney, étonnés

d'entendre combattre derrière eux, seraient devenus incertains, et le

désordre, jeté au milieu d'un combat, dans cette multitude d'hommes, de

chevaux et de voitures, engagés sur cette seule route, eût été

irréparable; mais Junot, brave comme individu, hésitait comme chef. Sa

responsabilité le troubla.

Cependant Murat, le jugeant en présence, s'étonnait de ne pas entendre

son attaque. La fermeté des Russes devant Ney lui fit soupçonner la

vérité; Il quitte sa cavalerie, et traversant presque seul les bois et

les marais, il court à Junot, il lui reproche son inaction; Junot

s'excuse: «il n'a point l'ordre d'attaquer; sa cavalerie wurtembergeoise

est molle, ses efforts sont simulés, elle ne se décidera pas à mordre

sur les bataillons ennemis.»

Murat répond à ces paroles par des actions. Il se précipite à la tête de

cette cavalerie; avec un autre général, ce sont d'autres soldats: il les

entraîne, les jette sur les Russes, renverse leurs tirailleurs, revient

à Junot et lui dit: «Achève à présent, ta gloire est là et ton bâton de

maréchal!» Mais alors il le quitta pour rejoindre les siens, et Junot

troublé resta immobile. Trop long-temps près de Napoléon, dont le génie

actif ordonnait tout, l'ensemble et le détail, il n'avait appris qu'à

obéir; l'expérience du commandement lui manquait; enfin des fatigues et

des blessures l'avaient vieilli avant le temps.

Quant au choix de ce général pour un mouvement si important, il n'étonna

point: on savait que l'empereur lui était attaché par habitude, c'était

son plus ancien aide-de-camp; et par une secrète faiblesse, car la

présence de cet officier se liant à tous les souvenirs de son bonheur et

de ses victoires, il lui répugnait de s'en séparer. On peut croire

encore que son amour-propre se plaisait à voir des hommes, ses élèves,

commander ses armées. Il était d'ailleurs naturel qu'il comptât plus sur

leur dévouement, que sur celui de tous les autres.

Néanmoins, quand le lendemain les lieux lui parlèrent eux-mêmes, et qu'à

la vue du pont sur lequel Gudin avait été abattu, il eut observé que ce

n'était point là qu'il eût fallu déboucher, lorsqu'ensuite, fixant d'un

oeil enflammé la position qu'avait occupée Junot, il se fut écrié;

«C'était là sans doute que devaient attaquer les Westphaliens! toute la

bataille était là! que faisait donc Junot!» alors son irritation devint

si violente, qu'aucune excuse ne put d'abord l'apaiser. Il appelle Rapp

et s'écrie: «qu'il ôte au duc d'Abrantès son commandement! qu'il le

renvoie de l'armée! qu'il a perdu sans retour le bâton de maréchal! que

cette faute va peut-être leur fermer le chemin de Moskou! que c'est à

lui, Rapp, qu'il donne les Westphaliens; qu'il leur parlera leur langue,

et qu'il saura les faire battre.» Mais Rapp refusa la place de son

ancien compagnon d'armes; il apaisa l'empereur, dont la colère

s'éteignait toujours facilement, dès qu'il l'avait exhalée en paroles.

Mais ce n'était pas seulement par sa gauche que l'ennemi avait failli

être vaincu; à sa droite, il avait couru un plus grand danger. Morand,

l'un des généraux de Davoust, avait été jeté de ce côté au travers des

forêts; il marchait sur des hauteurs boisées, et se trouvait, dès le

commencement du combat, sur le flanc des Russes. Encore quelques pas, et

il débouchait en arrière de leur droite. Son apparition soudaine eût

infailliblement décidé la victoire, elle l'eût rendue complète; mais

Napoléon, ignorant les lieux, l'avait fait rappeler sur le point où

Davoust et lui s'étaient arrêtés.

Dans l'armée, on se demanda pourquoi l'empereur, en faisant concourir

pour un même but trois chefs indépendans l'un de l'autre, ne s'était pas

trouvé là, pour leur donner un ensemble indispensable et sans lui

impossible. Mais il était rentré dans Smolensk, soit fatigué, soit

sur-tout qu'il ne se fût pas attendu à un combat si sérieux; soit enfin

que par la nécessité de s'occuper de tout à la fois, il ne pût être à

temps et tout entier nulle part. En effet, le travail de son empire et

de l'Europe, suspendu par les jours d'action qui avaient précédé,

s'amoncelait. Il fallait déblayer ses porte-feuilles, et donner un cours

aux affaires civiles et politiques, qui commençaient à s'encombrer; il

était d'ailleurs pressant et glorieux de dater de Smolensk.

Aussi, quand Borelli, général de Murat, vint crier au secours, le fit-il

attendre; et telle était sa préoccupation, qu'il fallut qu'un ministre

insistât pour le faire entrer. Le rapport de cet officier émut Napoléon:

«Que dites-vous! s'écria-t-il; quoi, vous n'êtes point assez! L'ennemi

montre-t-il soixante mille hommes! Mais c'est donc une bataille!»

Aussitôt il donna ordre à Davoust de soutenir Ney et Murat, puis il

reprit tranquillement son travail, remettant au lendemain le soin des

combats, car la nuit était venue: mais ensuite l'espoir d'une bataille

l'agita, et il parut avec le jour suivant sur les champs de Valoutina.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I · 第 40 / 58 题