LE 17, dès le point du jour, l'espérance de voir l'armée russe rangée
devant lui réveilla Napoléon, mais le champ qu'il lui avait préparé
était resté désert; néanmoins il persévéra dans son illusion. Davoust la
partageait; ce fut de ce côté qu'il se rendit. Dalton, l'un des généraux
de ce maréchal, a vu des bataillons ennemis sortir de la ville et se
ranger en bataille. L'empereur saisit cet espoir, que Ney, d'accord avec
Murat, combat en vain.
Mais pendant qu'il espère encore et attend, Belliard, fatigué de ces
incertitudes, se fait suivre par quelques cavaliers; il pousse une bande
de Cosaques dans le Dnieper, au-dessus de la ville, et voit, sur la rive
opposée, la route de Smolensk à Moscou couverte d'artillerie et de
troupes en marche. Il n'y a plus à en douter, les Russes sont en pleine
retraite. L'empereur est averti qu'il faut renoncer à l'espoir d'une
bataille, mais que d'une rive à l'autre ses canons pourront inquiéter la
marche rétrograde de l'ennemi.
Belliard proposa même de faire franchir le fleuve à une partie de
l'armée, afin de couper la retraite à l'arrière-garde russe, chargée de
défendre Smolensk. Mais les cavaliers envoyés pour découvrir un gué,
firent deux lieues sans en trouver, et noyèrent plusieurs chevaux. Il
existait cependant un passage large et commode, à une lieue au-dessus de
la ville. Dans son agitation, Napoléon poussa lui-même son cheval de ce
côté. Il fit plusieurs werstes dans cette direction, se fatigua et
revint.
Dès lors, il parut ne plus considérer Smolensk que comme un passage,
qu'il fallait enlever de vive force et sur-le-champ. Mais Murat,
prudent quand la présence de l'ennemi ne l'échauffait pas, et qui, avec
sa cavalerie, n'avait rien à faire à un assaut, combattit cette
résolution.
Un si violent effort lui paraissait inutile, puisque les Russes se
retiraient d'eux-mêmes; et quant au projet de les atteindre, on
l'entendit s'écrier: «que puisqu'ils ne voulaient point de bataille,
c'était assez loin les poursuivre, et qu'il était temps de s'arrêter.»
L'empereur répliqua. On n'a point recueilli le reste de leur entretien.
Cependant comme ensuite on entendit le roi dire: «qu'il s'était jeté aux
genoux de son frère, qu'il l'avait conjuré de s'arrêter, mais que
Napoléon ne voyait que Moskou; qu'honneur, gloire, repos, tout pour lui
était là; que cette Moskou nous perdrait» on vit bien quel avait été le
sujet de leur dissentiment.
Un fait certain, c'est qu'en quittant son beau-frère, les traits de
Murat portaient l'empreinte d'un profond chagrin; ses mouvemens étaient
brusques, une violence sombre et concentrée l'agitait; le nom de Moskou
sortit plusieurs fois de sa bouche.
On avait placé non loin de là, sur la rive gauche du Dnieper, à
l'endroit où Belliard avait aperçu la retraite de l'ennemi, une batterie
formidable. Les Russes nous en avaient opposé deux plus terribles
encore. À chaque instant nos canons étaient écrasés, nos caissons
sautaient. Ce fut au milieu de ce volcan que le roi poussa son cheval;
là, il s'arrête, met pied à terre et reste immobile. Belliard l'avertit
qu'il se fera tuer inutilement et sans gloire; le roi, pour toute
réponse, pousse plus avant. On n'en doute plus autour de lui, il
désespère du sort de cette guerre; il prévoit un désastreux avenir, et
il cherche la mort pour y échapper. Toutefois Belliard insiste, et lui
fait remarquer que sa témérité causera la perte de ceux qui l'entourent.
«Eh bien! répond Murat, retirez-vous donc tous, et laissez-moi seul
ici.» Mais tous s'y refusèrent. Alors le roi, se retournant avec
emportement, s'arracha de ce lieu de carnage comme quelqu'un à qui l'on
fait violence.
Cependant, l'assaut général venait d'être ordonné. Ney avait à attaquer
la citadelle, Davoust et Lobau les faubourgs qui couvrent les murs de la
ville. Poniatowski, déjà sur les bords du Dnieper avec soixante pièces
de canon, dut redescendre ce fleuve jusque dans le faubourg qui le
borde, détruire les ponts de l'ennemi, et ôter à la garnison sa
retraite. Napoléon voulut qu'en même temps l'artillerie de la garde
abattit la grande muraille avec ses pièces de douze, impuissantes contre
une masse si épaisse. Elle désobéit, prolongea ses feux dans le chemin
couvert et le nettoya.
Tout réussit à la fois, hors l'attaque de Ney, la seule qui aurait dû
être décisive, mais qu'on négligea. L'ennemi fut rejeté brusquement dans
ses murs. Tout ce qui n'eut pas le temps de s'y précipiter périt; jamais
en montant là cet assaut, nos colonnes d'attaque laissèrent une longue
et large traînée de sang de blessés et de morts.
Parvenus jusqu'aux murs de la place, on se mit à couvert de ses feux en
se servant des ouvrages et des bâtimens extérieurs qu'on venait
d'enlever. La fusillade continuait; son pétillement, redoublé par l'écho
des murailles, paraissait de plus en plus vil. L'empereur en fut
fatigué; il voulut retirer ses troupes. Ainsi, la faute que Ney avait
fait commettre la veille à un bataillon, venait d'être répétée par
l'armée entière; l'une avait coûté trois à quatre cents hommes, la
seconde cinq à six mille; mais Davoust persuada à l'empereur de
persévérer dans son attaque.
La nuit vint; Napoléon se retira dans sa tente, qu'on avait fait placer
plus prudemment que la veille, et le comte de Lobau, maître du fossé,
mais qui n'y pouvait plus tenir, fit jeter des obus dans la ville pour
en déloger l'ennemi. Ce fut alors que l'on vit s'élever de plusieurs
points d'épaisses et noires colonnes de fumée, qu'éclairèrent ensuite,
par intervalles, des lueurs incertaines, puis, des étincelles; enfin de
longues gerbes de feux jaillirent de toutes parts. C'était comme un
grand nombre d'embrasemens. Bientôt ils se réunirent et ne formèrent
plus qu'une vaste flamme qui s'élevait en tourbillonnant, couvrait
Smolensk, et la dévorait tout entière avec un sinistre bruissement.
Un si grand désastre, qu'il crut son ouvrage, enraya le comte de Lobau.
L'empereur, assis devant sa tente, contemplait silencieusement cet
horrible spectacle. On ne pouvait encore en déterminer ni la cause ni le
résultat, et l'on passa la nuit sous les armes.
Vers trois heures du matin, un sous-officier de Davoust se hasarda
jusqu'au pied de la muraille, et l'escalada sans bruit. Enhardi par le
silence qui régnait autour de lui, il pénétra dans la ville; tout-à-coup
plusieurs voix et l'accent slavon se font entendre, et le Français,
surpris et environné, crut n'avoir plus qu'à se faire tuer ou à se
rendre. Mais alors, les premiers rayons du jour lui montrèrent, dans
ceux qu'il croyait des ennemis, les Polonais de Poniatowski. Les
premiers ils avaient pénétré dans la ville, que Barclay venait
d'abandonner.
Smolensk reconnue et ses portes déblayées, l'armée entra dans ses murs:
elle traversa ces décombres fumans et ensanglantés, avec son ordre, sa
musique guerrière et sa pompe accoutumée; triomphante sur ces ruines
désertes, et n'ayant qu'elle-même pour témoin de sa gloire. Spectacle
sans spectateurs, victoire presque sans fruit, gloire sanglante, dont la
fumée qui nous environnait et qui semblait être notre seule conquête,
n'était qu'un trop fidèle emblème.