PENDANT que la grande-armée remontait ainsi le Dnieper par sa rive
gauche, Barclay et Bagration, placés entre ce fleuve et le lac
Kasplia, vers Inkowo, s'y croyaient encore en présence de l'armée
française. Ils hésitaient: deux fois, entrainés par les conseils du
quartier-maître-général Toll, ils avaient résolu d'enfoncer la ligne de
nos cantonnemens, et deux fois, étonnés d'une détermination si hardie,
ils s'étaient arrêtés au milieu de leur mouvement commencé. Enfin, trop
timides pour ne prendre conseil que d'eux-mêmes, ils paraissaient
attendre leur décision des événemens, et notre attaque pour y conformer
leur défense.
On put aussi s'apercevoir, à l'incertitude de leurs mouvemens, de la
mésintelligence de ces deux chefs. En effet, leur position, leur
caractère, jusqu'à leur origine, tout se heurtait en eux. D'un côté, la
valeur froide, le génie savant, méthodique et tenace de Barclay, dont
l'esprit, allemand comme la naissance, voulait tout calculer, jusqu'aux
chances du hasard, s'obstinant à devoir tout à sa tactique et rien à la
fortune; de l'autre, l'instinct guerrier, audacieux et violent de
Bagration, vieux Russe de l'école de Suwarow, mécontent d'obéir à un
général moins ancien que lui, terrible au combat, mais ne connaissant
d'autre livre que la nature, d'autre instruction que ses souvenirs,
d'autres conseils que ses inspirations.
Ce vieux Russe, sur les frontières de la vieille Russie, frémissait de
honte à l'idée de reculer encore sans combattre. Dans l'armée, tous
partageaient son ardeur; elle était appuyée d'un côté par l'orgueil
patriotique des nobles, par le succès d'Inkowo, par l'inaction de
Napoléon à Vitepsk, et par les discours tranchans de ceux qui n'étaient
pas responsables; de l'autre côté, c'était par un peuple de paysans, de
marchands et de soldats, qui nous voyaient prêts à fouler leur terre
sacrée, avec cette horreur qu'inspirent des profanateurs. Tous enfin
demandaient une bataille.
Barclay seul s'y opposait. Son plan, faussement attribué à l'Angleterre,
était arrêté dans son esprit depuis 1807; mais il avait à combattre sa
propre armée, comme la nôtre: et malgré qu'il fût général en chef et
ministre, il n'était ni assez Russe, ni assez victorieux, pour obtenir
la confiance des Russes. Il n'avait que celle d'Alexandre.
Bagration et ses officiers hésitaient à lui obéir. Il s'agissait de
défendre le sol natal, de se dévouer pour le salut de tous: c'était
l'affaire de chacun, et tous se croyaient le droit d'examiner. Ainsi
leur malheur se défiait de la prudence de leur général, quand, à
l'exception de quelques chefs, notre bonheur se livrait aveuglément à
l'audace, jusque-là toujours heureuse, du nôtre: car dans le succès, le
commandement est facile; personne n'examine si c'est prudence ou fortune
qui conduit. Telle est la position des chefs: heureux, tous leur
obéissent aveuglément; malheureux, tous les jugent.
Toutefois, entraîné par l'impulsion générale, Barclay venait d'y céder
un instant, de réunir ses forces vers Rudnia, et de tenter de surprendre
l'armée française dispersée. Mais le faible coup que son avant-garde
vient de frapper à Inkowo, l'a épouvanté. Il tremble, s'arrête, et
croyant à tout moment voir apparaître Napoléon en face de lui, sur sa
droite, et par-tout, hors sur sa gauche, qu'il pense être couverte par
le Dnieper, il perd plusieurs jours en marches et en contre-marches. Il
hésitait ainsi, quand tout-à-coup les cris de détresse de Newerowskoï
retentirent dans son camp. Il ne fut plus question d'attaquer; on courut
aux armes, et l'on se précipita vers Smolensk pour la défendre.
Déjà Murat et Ney attaquaient cette ville. Le premier avec sa cavalerie,
et du côté où le Borysthène entre dans ses murs; le second à sa sortie,
avec son infanterie, et sur un terrain boisé et coupé de profonds
ravins. Ce maréchal appuyait sa gauche au fleuve, et Murat sa droite,
que Poniatowski, arrivant directement de Mohilef, vint renforcer.
En cet endroit, deux collines escarpées resserrent le Borysthène; c'est
sur elles que Smolensk est bâtie. Cette cité offre l'aspect de deux
villes, que le fleuve sépare, et que deux ponts réunissent. Celle de la
rive droite, la plus nouvelle, est toute marchande; elle est ouverte,
mais elle domine l'autre, dont elle n'est pourtant qu'une dépendance.
L'ancienne ville, celle qui occupe le plateau et les pentes de la rive
gauche, est environnée d'une muraille haute de vingt-cinq pieds, épaisse
de dix-huit, longue de trois mille toises, et défendue par vingt-neuf
grosses tours, par une mauvaise citadelle en terre de cinq bastions qui
commande la route d'Orcha, et par un large fossé servant de chemin
couvert. Quelques ouvrages extérieurs et des faubourgs dérobent les
approches des portes de Mohilef et du Dnieper; elles sont défendues par
un ravin qui, après avoir environné une grande partie de la ville,
devient plus profond et s'escarpe en s'approchant du Dnieper, du côté de
la citadelle.
Les habitans, trompés, sortaient des temples, où ils venaient de louer
Dieu des victoires de leurs troupes, quand ils les virent accourir
sanglantes, vaincues, et fuyant devant l'armée française victorieuse.
Leur malheur étant inattendu, leur consternation en fut d'autant plus
grande.
Cependant, la vue de Smolensk avait enflammé l'ardeur impatiente du
maréchal Ney; on ne sait s'il se rappela mal à propos les merveilles de
la guerre de Prusse, quand les citadelles tombaient devant les sabres de
nos cavaliers, ou s'il ne voulut d'abord que reconnaître cette première
forteresse russe; mais il s'en approcha trop: une balle le frappa au
col; irrité, il lança un bataillon contre la citadelle, au travers d'une
grêle de balles et de boulets, qui lui firent perdre les deux tiers de
ses soldats: les autres continuèrent; les murailles russes purent seules
les arrêter; quelques-uns seulement en revinrent: on parla peu de
l'effort héroïque qu'ils venaient de tenter, parce qu'il était une faute
de leur général, et qu'il fut inutile.
Refroidi, le maréchal Ney se retira sur une hauteur sablonneuse et
boisée, qui bordait le fleuve. Il observait la ville et le pays, quand,
de l'autre côté du Dnieper, il crut entrevoir au loin des masses de
troupes en mouvement; il courut appeler l'empereur, et le guida à
travers des taillis et dans des fonds, pour le dérober au feu de la
place.
Napoléon, parvenu sur la hauteur, vit, dans un nuage de poussière, de
longues et noires colonnes d'où jaillissait le reflet d'une multitude
d'armes; ces masses s'avançaient si rapidement, qu'elles semblaient
courir. C'était Barclay, Bagration, près de cent vingt mille hommes,
enfin toute l'armée russe.
À cette vue, Napoléon, transporté de joie, frappa des mains et s'écria:
«Enfin je les tiens!» Il n'en fallait plus douter! cette armée surprise
accourait pour se jeter dans Smolensk, pour la traverser, pour se
déployer sous ses murs et nous livrer enfin cette bataille tant désirée:
l'instant décisif du sort de la Russie était donc enfin venu.
Aussitôt il parcourt toute la ligne, et marque à chacun sa place.
Davoust, puis le comte de Lobau, se déployeront à la droite de Ney; la
garde au centre en réserve, et plus loin, l'armée d'Italie. La place de
Junot et des Westphaliens fut indiquée; mais un faux mouvement les avait
égarés. Murat et Poniatowski formèrent la droite de l'armée; déjà ces
deux chefs menaçaient la ville: il les fit reculer jusqu'à la lisière
d'un taillis, et laisser vide devant eux une vaste plaine, qui s'étend
depuis ce bois jusqu'au Dnieper. C'était un champ de bataille qu'il
offrait à l'ennemi: l'armée française ainsi placée, était adossée à des
défilés et à des précipices; mais la retraite importait peu à Napoléon:
il ne songeait qu'à la victoire.
Cependant, Bagration et Barclay revenaient vers Smolensk à grands pas
l'un pour la sauver par une bataille, l'autre pour protéger la fuite de
ses habitans et l'évacuation de ses magasins: il était décidé à ne nous
abandonner que ses cendres. Les deux généraux russes arrivèrent hors
d'haleine sur les hauteurs de la rive droite; ils ne respirèrent qu'en
se voyant encore maîtres des ponts qui réunissent les deux villes.
Napoléon faisait alors harceler l'ennemi par une nuée de tirailleurs,
afin de l'attirer sur la rive gauche et d'engager une bataille pour le
jour suivant. On assure que Bagration s'y serait laissé entraîner, mais
que Barclay ne l'exposa pas à cette tentation. Il l'envoya vers Elnia et
se chargea de la défense de la ville.
Selon Barclay, la plus grande partie de notre armée marchait sur Elnia,
pour aller se placer entre Moskou et l'armée russe. Il se trompait par
cette disposition commune à la guerre, de prêter à son ennemi des
desseins contraires à ceux qu'il montre. Car la défensive étant inquiète
de sa nature, grandit souvent l'offensive, et la crainte échauffant
l'imagination, fait supposer à l'ennemi mille projets qu'il n'a pas. Il
se peut aussi que Barclay, ayant en tête un ennemi colossal, dût
s'attendre à des mouvemens gigantesques.
Depuis, les Russes eux-mêmes ont reproché à Napoléon de ne s'être point
décidé à cette manoeuvre; mais ont-ils assez songé qu'aller ainsi se
placer par-delà un fleuve, une ville forte et une armée ennemie, c'eût
été pour couper aux Russes le chemin de leur capitale, se faire couper à
soi-même toute communication avec ses renforts, ses autres armées et
l'Europe. Ceux-là ne savent guère apprécier les difficultés d'un tel
mouvement, s'ils s'étonnent qu'on ne l'ait pas improvisé en deux jours
au travers d'un fleuve et d'un pays inconnus, avec de telles masses, et
au milieu d'une autre combinaison, dont l'exécution n'était pas achevée.
Quoi qu'il en puisse être, dans la soirée même du 16, Bagration commença
son mouvement vers Elnia. Napoléon venait de faire planter sa tente au
milieu de sa première ligne, presque à portée du canon de Smolensk, et
sur les bords du ravin qui cerne la ville. Il appelle Murat et Davoust;
le premier vient de remarquer chez les Russes des mouvemens qui
annoncent une retraite. Chaque jour, depuis le Niémen, il a l'habitude
de les voir ainsi s'échapper; il ne croit donc pas à une bataille pour
le lendemain. Davoust fut d'un avis contraire; quant à l'empereur, il
n'hésita pas à croire ce qu'il désirait.