QUAND l'empereur sut Smolensk entièrement occupée, ses feux presque
éteints, et que le jour et les différens rapports l'eurent suffisament
éclairé; lorsqu'enfin il vit que là, comme au Niémen, comme à Wilna,
comme à Vitepsk, ce fantôme de victoire qui l'attirait, et qu'il se
croyait toujours près de saisir, avait encore reculé devant lui, il
s'achemina lentement vers sa stérile conquête. Il parcourut, selon son
habitude, le champ de bataille pour apprécier la valeur de l'attaque, le
mérite de la résistance, et les pertes mutuelles.
Il le trouva jonché d'un grand nombre de cadavres russes, et de peu des
nôtres. La plupart étaient dépouillés, sur-tout les Français: on les
reconnaissait à leur blancheur et à leurs formes moins osseuses et
musculeuses que celles des Russes. Triste revue de morts et de mourans;
compte funeste à faire et à rendre. La contraction des traits de
l'empereur, et son irritation firent juger de sa souffrance; mais en lui
la politique était une seconde nature, qui bientôt imposait silence à la
première.
Au reste, ce calcul de cadavres, le lendemain d'un combat, fut aussi
trompeur que rebutant; car on avait déjà fait disparaître la plupart des
nôtres, et laissé en évidence ceux de l'ennemi; soin que l'on prenait
pour prévenir de fâcheuses impressions sur nos soldats, et par cet
empressement bien naturel, qui porte à ramasser et à secourir ses
mourans, et à rendre à ses morts les derniers devoirs, avant de songer à
ceux de l'ennemi.
Néanmoins, l'empereur écrivit que ses pertes, dans la journée
précédente, étaient bien moindres que celles des Moskovites; que la
conquête de Smolensk le rendait maître des salines russes, et que son
ministre du trésor devait compter sur vingt-quatre millions de plus. Il
n'est ni vrai ni vraisemblable qu'il se soit laissé aller à de telles
illusions. Cependant le pouvoir d'imposer aux autres, dont il savait
faire un si puissant usage, on crut qu'il le tournait alors contre
lui-même.
En continuant cette reconnaissance, il parvint à l'une des portes de la
citadelle, près du Borysthène, en face du faubourg de la rive droite,
que les Russes occupaient encore. Là se trouvant entouré des maréchaux
Ney, Davoust, Mortier; du grand-maréchal Duroc, du comte de Lobau et
d'un autre général, il se plaça sur des nattes devant une cabane moins
pour observer l'ennemi que par le besoin de décharger son coeur du poids
qui l'oppressait, et pour chercher, dans les complaisances des généraux,
ou dans leur ardeur, des encouragemens contre les faits et contre
lui-même.
Il discourut longuement, vivement et sans interruption: «Quelle honte
pour Barclay, d'avoir livré, sans bataille, la clef de la vieille
Russie! et pourtant, quel champ d'honneur il lui avait offert! combien
il lui était avantageux: une ville forte pour appuyer et partager ses
efforts! cette ville et un fleuve pour recevoir et couvrir ses débris,
s'il était vaincu!
«Et qu'aurait-il eu à combattre? une armée, grande, il est vrai, mais
gênée par un terrain trop étroit, n'ayant pour retraite que des
précipices. Elle s'était comme livrée à ses coups. Il n'avait manqué à
Barclay que de la résolution. C'en était donc fait de la Russie. Elle
n'avait une armée que pour assister à la chute des villes et non pour
les défendre. Car enfin, sur quel autre terrain favorable Barclay
s'arrêterait-il? quelle position se déterminerait-il à disputer? lui,
qui abandonnerait cette Smolensk, appelée par lui-même Smolensk la
sainte, Smolensk la forte; cette clef de Moskou! ce boulevard de la
Russie, annoncé comme le tombeau des Français! on allait voir l'effet de
cette perte sur les Russes; on verrait leurs soldats lithuaniens, ceux
même de Smolensk, déserter de leurs rangs, indignés de l'abandon sans
combat de leur capitale.»
Napoléon ajouta: «que des rapports certains avaient fait connaître la
faiblesse des divisions russes; que déjà la plupart étaient entamées;
qu'elles se faisaient détruire en détail; que bientôt Alexandre n'aurait
plus d'armées. Les ramassis de paysans, armés de piques, qu'on venait de
voir à la suite de leurs bataillons, montraient assez où leurs généraux
en étaient réduits.»
Pendant que l'empereur discourait ainsi, les balles des tirailleurs
russes sifflaient autour de sa tête; mais son sujet l'emportait. Il
s'acharnait sur le général et sur l'armée ennemie, comme s'il eût pu la
détruire par ses raisonnemens, ne l'ayant pu par la victoire: on ne lui
répondit pas; il était évident qu'il ne cherchait pas de conseils; on
voyait qu'il s'était tout dit à lui-même; qu'il se débattait contre ses
propres réflexions, et que par ce torrent de conjectures, il cherchait à
s'en imposer, et s'efforçait d'entraîner ainsi, dans ses illusions, les
autres et lui-même.
D'ailleurs, il ne laissa pas le temps de l'interrompre. Quant à la
faiblesse et à la désorganisation de l'armée ennemie, personne n'y
croyait; mais que lui répondre? il citait des renseignemens positifs:
c'étaient ceux qu'avait envoyés Lauriston; on les avait altérés, en
croyant les rectifier; car l'évaluation des forces russes par Lauriston,
ministre de France en Russie, était exacte; mais d'après d'autres
renseignemens moins sûrs, et qui plaisaient davantage, on l'avait
diminuée d'un tiers.
Après une heure d'entretien, l'empereur regardant les hauteurs de la
rive droite presque abandonnées par l'ennemi, finit en s'écriant: «que
les Riasses étaient des femmes, et qu'ils s'avouaient vaincus.» Il
cherchait à se persuader que ces peuples, par leur contact avec
l'Europe, avaient perdu de leur valeur rude et sauvage. Mais leurs
guerres précédentes les avaient instruits, et ils en étaient à ce point,
où les nations ont encore toutes leurs vertus primitives, et déjà des
vertus acquises.
Enfin il remonta à cheval. Ce fut alors que le grand-maréchal fit
observer à l'un de nous: «que si Barclay avait eu tant de tort de
refuser la bataille, l'empereur ne mettrait pas tant d'importance à
vouloir nous le persuader.» À quelques pas de lui, un officier, naguère
envoyé au prince de Schwartzenberg, se présenta; il dit que Tormasof et
son armée s'étaient élevés dans le nord, entre Minsk et Varsovie, et
qu'ils avaient marché sur notre ligne d'opération. Une brigade saxonne
enlevée à Kobryun, le grand-duché envahi, et Varsovie alarmée, avaient
été les premiers résultats de cette agression; mais Regnier a appelé
Schwartzenberg à son secours. Alors Turmasof a reculé jusqu'à
Gorodeczna, où il s'est arrêté le 12 août, entre deux défilés, dans une
plaine entourée de bois et de marais, mais accessible en arrière de son
flanc gauche.
Regnier, si judicieux avant le combat, si habile appréciateur du
terrain, savait préparer les batailles; mais quand les champs
s'animaient, quand ils se couvraient d'hommes et de chevaux, il
s'étonnait, et la rapidité des mouvemens semblait l'éblouir: aussi, ce
général saisit-il d'abord, d'un coup d'oeil, le côté-faible des Russes:
il s'y porta; mais au lieu d'y pénétrer par masses, et impétueusement,
il ne fit que des attaques successives.
Tormasof, averti, eut le temps d'opposer d'abord des régimens à des
régimens, puis des brigades à des brigades, enfin des divisions à des
divisions. À la faveur de cette lutte prolongée, il gagna la nuit, et
retira son armée de ce champ de bataille, où un effort rapide et
simultané aurait pu la détruire. Toutefois il perdit quelques canons,
beaucoup de bagages, quatre mille hommes, et se retira, derrière le
Styr, où Tchitchakof, qui accourait à son secours avec l'armée du
Danube, le rejoignit.
Ce combat, quoique peu décisif, préservait le grand-duché; il réduisait
sur ce point les Russes à se défendre, et donnait à l'empereur le temps
de gagner une bataille.
Pendant ce récit, le génie tenace de Napoléon fut moins frappé de ces
avantages en eux-mêmes, que de l'appui qu'ils prêtaient à l'illusion
dont il venait de nous entretenir: aussi, toujours attaché à sa première
pensée, et sans questionner l'aide-de-camp, il se tourna vers ses
interlocuteurs, et, comme s'il eût continué son précédent entretien, il
s'écria: «Vous le voyez, les misérables! ils se laissent battre, même
par des Autrichiens!» Puis, jetant autour de lui un regard inquiet:
«J'espère, ajouta-t-il, que des Français seuls m'écoutent.» Alors il
demanda s'il pouvait compter sur la bonne foi du prince de
Schwartzenberg; l'aide-de-camp en répondit, et il ne se trompa point,
quoique l'événement ait semblé le démentir.
Toutes ces paroles, que l'empereur venait de prodiguer, ne prouvaient
que son désappointement, et qu'une grande hésitation le ressaisissait;
car en lui, le bonheur était moins communicatif, et la décision moins
verbeuse. Enfin il entra dans Smolensk: comme il traversait l'épaisseur
de ses murs, le comte de Lobau s'écria: «Voilà une belle tête de
cantonnemens.» C'était lui dire de s'y arrêter; mais l'empereur ne
répondit à cet avis que par un coup d'oeil sévère..
Ce regard changea bientôt d'expression, lorsqu'il ne put le reposer que
sur des décombres, à travers lesquels se traînaient nos blessés, et sur
des monceaux de cendres fumans où gisaient des squelettes humains,
desséchés et noircis par le feu; cette grande destruction l'étonna! Quel
fruit de sa victoire! cette ville où ses soldats devaient enfin trouver
un abri, des vivres, une riche proie; dédommagemens promis à tant de
maux, n'était plus qu'une ruine, sur laquelle il fallait bivouaquer.
Sans doute son influence sur les siens était grande; mais pourrait-elle
s'étendre par-delà la nature? Quelle allait être leur pensée?
Ici, il faut le dire, la misère de l'armée ne resta pas sans interprète;
il sut que ses soldats se demandaient entre eux, «dans quel but on leur
avait fait faire huit cents lieues pour ne trouver que de l'eau
maricageuse; la famine et des bivouacs sur des cendres. Car c'étaient là
toutes leurs conquêtes: ils n'avaient de biens que ce qu'ils avaient
apporté. S'il fallait traîner tout avec soi, porter la France en Russie,
pourquoi donc leur avait-on fait quitter la France?»
Plusieurs des généraux eux-mêmes commençaient à se fatiguer; les uns
s'arrêtaient malades; d'autres murmuraient. «Que leur importait qu'il
les eût enrichis, s'ils ne pouvaient pas jouir; qu'il les eût mariés,
s'il les rendait veufs par une absence continuelle; qu'il leur eût donné
des palais, s'il les forçait de coucher sans cesse au loin, sur la terre
nue, au milieu des frimas: car chaque année la guerre s'aggravait; de
nouvelles conquêtes, forçant d'aller chercher au loin de nouveaux
ennemis. Bientôt l'Europe ne suffirait plus: il faudrait l'Asie.»
Plusieurs, parmi nos alliés sur-tout, osèrent penser qu'on perdrait
moins à une défaite qu'à une victoire; un revers dégoûterait peut-être
l'empereur de la guerre; du moins la mettrait-il plus à notre portée.
Les généraux les plus rapprochés de Napoléon s'étonnaient de sa
confiance. «N'était-il pas déjà comme sorti de l'Europe; et si l'Europe
se soulevait contre lui, il n'aurait donc plus que ses soldats pour
sujets, que son camp pour empire; encore le tiers en étant étranger, lui
deviendrait ennemi.» Ainsi parlèrent Murat et Berthier. Napoléon, irrité
de retrouver, dans ses deux premiers lieutenans, et dans le moment de
l'action, cette même inquiétude contre laquelle il se débattait,
s'abandonna contre eux à son humeur chagrine: il les en accabla, comme
il arrive souvent dans l'intérieur des princes; les hommes dont ils sont
le plus sûrs, étant ceux qu'ils ménagent le moins, inconvénient de la
faveur qui en compense les avantages.
Quand son humeur se fut écoulée dans un torrent de paroles, il les
rappela; mais cette fois, ceux-ci mécontens se tinrent éloignés.
L'empereur répara ses vivacités par des caresses, appelant Berthier «sa
femme,» et ses emportemens, «des querelles de ménage.»
Murat et Ney le quittèrent le coeur plein de sinistres prèssentimens sur
cette guerre, qu'à la première vue des Russes ils allaient eux-mêmes
pousser avec acharnement. Car dans ces hommes tout d'action,
d'inspiration, de premiers mouvemens, rien n'était suivi, tout était
inattendu; l'occasion les emportait: impétueux, ils changeaient de
propos, de projets, de dispositions à chaque pas, comme le terrain
change d'aspect.