CHAPITRE VII.

CEPENDANT, il apprend que ses ordres sont exécutés, son armée réunie,

qu'une bataille l'appelle. Il part enfin de Wilna, le 16 juillet, à onze

heures et demie du soir; il s'arrête à Swentziany, pendant que le soleil

du 17 est le plus ardent; le 18, il est à Klubokoé; il y séjourne dans

un monastère, d'où le bourg que ce couvent domine, lui semble être

plutôt une réunion de huttes de sauvages qu'une habitation européenne.

Une adresse des Russes aux Français venait d'être répandue dans son

armée: on la lui apporta. Il y vit de dures vérités, que gâtait une

invitation inutile et maladroite à la désertion. Cette lecture excite sa

colère; dans son agitation, il dicte une réplique qu'il déchire, puis

une autre qui éprouve le même sort, enfin une troisième dont il reste

satisfait. Ce fut celle qu'on lut alors dans les journaux, sous le nom

d'un grenadier français. Il dictait ainsi jusqu'aux moindres lettres qui

partaient de son cabinet, ou de son état-major. Il réduisait sans cesse

ses ministres et Berthier à n'être que ses secrétaires. Dans son corps

appesanti, son esprit était resté actif; l'accord manquait, ce fut une

cause de nos malheurs.

Au milieu de cette occupation, il apprend que le 18, Barclay a abandonné

son camp de Drissa, et qu'il marche vers Vitepsk; ce mouvement

l'éclaire: retenu par l'échec qu'avait reçu Sébastiani vers Druïa, et

sur-tout par les pluies et le mauvais état des chemins, il reconnaît

trop tard peut-être que l'occupation de Vitepsk est pressante et

décisive, qu'elle seule est éminemment agressive en ce qu'elle sépare

les deux fleuves et les deux armées ennemies. De cette position, il

pourra prendre à revers l'armée incomplète de son rival, lui interdire

le midi de son empire, et de sa force écraser sa faiblesse. Que si

Barclay l'a prévenu dans cette capitale, sans doute il voudra la

défendre; là peut-être l'attendait cette victoire tant désirée, qui

vient de lui échapper sur la Vilia.

Aussitôt il dirige tous ses corps sur Beszenkowiczi; il y appelle Murat

et Ney, alors vers Polotsk, où il laisse Oudinot. Quant à lui, de

Klubokoé, où il se trouvait au milieu de sa garde, de l'armée d'Italie

et de trois divisions détachées de Davoust, il se rend à Kamen, toujours

en voiture, mais pendant la nuit, par nécessité, où peut-être pour que

le soldat ignorât que son chef ne pouvait plus partager ses fatigues.

Jusque-là, la plus grande partie de l'armée marchait, étonnée de ne

point trouver d'ennemis; elle s'y était habituée. Le jour, c'était la

nouveauté des lieux, sur-tout l'impatience d'arriver qui occupait; le

soir, c'était la nécessité de se choisir ou de se faire des abris, de

chercher sa nourriture et de la préparer: on était tellement distrait

par tant de soins, qu'on croyait moins faire la guerre qu'un pénible

voyage; mais si la guerre et l'ennemi reculaient toujours ainsi,

jusqu'où irait-on les chercher. Enfin, le 25, le canon gronda, et, comme

l'empereur, l'armée espéra une victoire et la paix.

C'était vers Beszenkowiczi. Le prince Eugène venait d'y rencontrer

Doctorof: ce général conduisait l'arrière-garde de Barclay. En le

suivant de Polotsk à Vitepsk, il s'était fait éclairer sur la rive

gauche de la Düna, à Beszenkowiczi; il en brûla le pont en se retirant.

Le vice-roi, maître de cette ville, vit la Düna, et rétablit le passage:

quelques troupes laissées en observation sur l'autre rive contrarièrent

faiblement cette opération. Napoléon accourut: il contempla pour la

première fois ce fleuve, sa nouvelle conquête. Il blâma avec raison et

sèchement la construction vicieuse du pont, qui lui soumettait les deux

rives.

Ce ne fut point une vanité puérile qui lui fit alors passer ce fleuve,

mais l'empressement de voir par lui-même où en était l'armée russe dans

sa marche de Drissa sur Vitepsk, et s'il pourrait l'attaquer au passage,

ou la devancer dans cette ville. Mais la direction que prenait

l'arrière-garde ennemie, et les réponses de quelques prisonniers, lui

prouvèrent que Barclay l'avait prévenu, qu'il avait laissé Witgenstein

devant Oudinot, et que le général en chef russe était dans Vitepsk. Déjà

même, il était prêt à disputer à Napoléon les défilés qui couvrent cette

capitale.

Napoléon n'ayant vu, sur la rive droite du fleuve, qu'un reste

d'arrière-garde, rentra dans Beszenkowiczi. Ses armées y arrivaient en

ce moment par les routes du nord et de l'ouest. Ses ordres de mouvemens

avaient été exécutés avec une telle précision, que tous ces corps,

partis du Niémen à des époques et par des routes différentes, malgré des

obstacles de tout genre, après un mois de séparation, et à cent lieues

du point où ils s'étaient quittés, se trouvèrent à la fois réunis à

Beszenkowiczi, où ils arrivèrent le même jour et à la même heure.

Aussi le plus grand désordre y régnait; de nombreuses colonnes de

cavalerie, d'infanterie, d'artillerie, s'y présentaient de tous côtés;

elles se disputaient le passage; chacun, irrité par la fatigue et par la

faim, était impatient d'arriver à sa destination.

En même temps, les rues étaient obstruées par une foule d'ordonnances,

d'officiers d'état-major, de valets, de chevaux de main et de bagages.

Ils parcouraient tumultueusement la ville, cherchant, les uns des

vivres, d'autres des fourrages, quelques-uns des logemens: on se

croisait, on s'entre-choquait, et l'affluence augmentant à chaque

instant, ce fut bientôt comme un chaos.

Ici, des aides-de-camp, porteurs d'ordres pressés, cherchent vainement à

s'ouvrir un passage; les soldats restent sourds à leurs avertissements,

même à leurs ordres; de là des querelles, des clameurs, dont le bruit se

joint aux roulemens des tambours, aux juremens des charretiers, au bruit

des caissons et des canons, aux commandemens des officiers, même aux

combats qui se livrent dans les maisons, dont les uns prétendent forcer

l'entrée, et que d'autres, déjà établis, défendent.

En fin, avant minuit, toutes ces masses qui s'étaient presque mêlées, se

débrouillèrent; cet amas de troupes s'écoula vers Ostrowno et dans

Beszenkowiczi; au tumulte le plus effroyable succéda le plus profond

silence.

Ce rassemblement, les ordres multipliés qui arrivaient de toutes parts,

la rapidité avec laquelle tous les corps s'étaient portés en avant, même

pendant la nuit, tout annonçait un combat pour le lendemain. En effet,

Napoléon n'avait pas pu prévenir les Russes dans Vitepsk, il voulut les

y forcer; mais ceux-ci, après y être entrés par la rive droite de la

Düna, avaient traversé cette ville, et venaient au-devant de lui, pour

défendre les longs défilés qui la couvrent.

Le 25 juillet, Murat marchait vers Ostrowno avec sa cavalerie. À deux

lieues de ce village, Domon, du Coëtlosquet, Carignan, et le huitième de

hussards, s'avançaient en colonne, sur une lange route, marquée par un

double rang de grands bouleaux. Ces hussards étaient près d'atteindre le

sommet d'une colline, sur laquelle ils n'entrevoyaient que la plus

faible partie d'un corps, composé de trois régimens de cavalerie de la

garde russe, et de six pièces de canon. Pas un tirailleur ne couvrait

cette ligne.

Les chefs du huitième se croyaient précédés par deux régimens de leur

division, qui marchaient à travers champs, à droite et à gauche de la

route, et dont les arbres, qui la bordent, leur dérobaient la vue. Mais

ces corps s'étaient arrêtés, et le huitième, déjà bien en avant d'eux,

s'avançait toujours, persuadé que ce qu'il entrevoyait au travers des

arbres, à cent cinquante pas devant lui, était ces deux mêmes régimens

que, sans s'en apercevoir, il venait de dépasser.

L'immobilité des Russes acheva de tromper les chefs du huitième. L'ordre

de charger leur paraissant une erreur, ils envoyèrent un officier

reconnaître la troupe qu'ils avaient devant eux, et s'avancèrent

toujours sans défiance. Tout-à-coup ils voient leur officier, sabré,

renversé, saisi, et le canon ennemi abattre leurs hussards. Ils

n'hésitent plus, et sans perdre de temps à étendre leur troupe sous ce

feu, ils se jettent au travers des arbres et courent dessus pour

l'éteindre. D'un premier élan ils se saisissent des pièces, ils

culbutent le régiment qui est au centre de la ligne ennemie, et

l'écrasent. Dans le désordre de ce premier succès, ils voient le

régiment russe de droite, qu'ils venaient de dépasser, rester comme

immobile d'étonnement; ils reviennent sur lui par derrière, et le

défont. Au milieu de cette seconde victoire, ils aperçoivent le

troisième régiment de gauche de l'ennemi, qui, tout déconcerté,

s'ébranlait et cherchait à se retirer; ils se retournent agilement, avec

tout ce qu'ils peuvent réunir vers ce troisième ennemi, qu'ils attaquent

au milieu de son mouvement, et qu'ils dispersent encore.

Animé par ce succès, Murat pousse dans les bois d'Ostrowno l'ennemi, qui

semble s'y 'cacher. Ce monarque voulut y pénétrer, mais alors une forte

résistance l'arrêta.

La position d'Ostrowno était bien choisie: elle dominait, on y voyait

sans être vu; elle coupait une grande route; la Düna à droite, un ravin

devant, des bois épais sur sa surface et à gauche. D'ailleurs elle était

à portée des magasins, elle les couvrait, ainsi que Vitepsk, la capitale

de ces contrées. Ostermann accourait pour la défendre.

De son côté, Murat toujours prodigue de sa vie, alors celle d'un roi

victorieux, comme jadis il l'avait été des jours d'un soldat obscur,

s'obstine contre ce bois, malgré les feux qui en sortent. Mais il

s'aperçoit qu'il ne s'agit plus d'un premier élan. Le terrain enlevé par

les hussards du huitième lui est disputé, et il faut que sa tête de

colonne, composée des divisions Bruyères et Saint-Germain et du huitième

d'infanterie, s'y maintienne contre une armée.

On s'y défendit, comme des vainqueurs se défendent, en attaquant. Chaque

corps ennemi qui se présenta sur nos flancs comme assaillant, fut

assailli; la cavalerie fut refoulée dans les bois, et l'infanterie

rompue à coups de sabre. Pourtant on se fatiguait à vaincre, quand la

division Delzons survint; le roi la jeta promptement sur la droite et

vers la retraite de l'ennemi, qui devint inquiet et ne disputa plus la

victoire.

Ces défilés ont plusieurs lieues. Le soir même le vice-roi rejoignit

Murat, et le lendemain ils virent les Russes dans une nouvelle position.

Pahlen et Konownitzin s'étaient joints à Ostermann. Déjà, après avoir

contenu la gauche des Russes, les deux princes français marquaient aux

troupes de leur aile droite la position qui devait leur servir de point

d'appui et de départ pour attaquer, quand tout-à-coup de grandes

clameurs s'élèvent à leur gauche: ils regardent; deux fois la cavalerie

et l'infanterie de cette aile viennent d'aborder l'ennemi, deux fois

elles ont été repoussées, et voilà les Russes enhardis, qui sortent par

masses de leur bois, en poussant des cris épouvantables. L'audace,

l'ardeur de l'attaque a passé chez eux, et chez les Français

l'incertitude et l'étonnèment de la défense.

Un bataillon de Croates et le quatre-vingt-quatrième régiment essayaient

vainement de résister, leur ligne diminuait: devant eux, la terre se

jonchait de leurs morts; derrière eux, la plaine se couvrait de leurs

blessés qui se retiraient du combat, de ceux qui les portaient, et de

bien d'autres encore qui, sous prétexte de soutenir les blessés, ou

d'être blessés eux-mêmes, se détachaient successivement des rangs. Ainsi

commence une déroute. Déjà les artilleurs, troupe toujours d'élite, ne

se voyant plus soutenus, commençaient à se retirer avec leurs pièces;

quelques instans de plus, et les troupes des différentes armes, dans

leur fuite vers un même défilé, allaient s'y rencontrer; de là une

confusion, où la voix et les efforts des chefs sont perdus, où tous les

élémens de résistance se confondant deviennent inutiles.

On dit qu'à cette vue, Murat irrité s'élança à la-tête d'un régiment de

lanciers polonais, et que ceux-ci, excités par la présence du roi,

exaltés par ses paroles, et que d'ailleurs la vue des Russes

transportait de rage, se précipitèrent sur ses pas. Murat n'avait voulu

que les ébranler, et les lancer sur l'ennemi: il ne lui convenait pas de

se jeter avec eux dans la mêlée, d'où il n'aurait pu ni voir, ni

commander: mais les lances polonaises étaient en arrêt et serrées

derrière lui; elles occupaient toute la largeur du terrain: elles le

poussaient en avant de toute la vitesse des chevaux. Il ne put se mettre

de côté ni s'arrêter: il fallut qu'il chargeât devant ce régiment, comme

il s'y était mis pour le haranguer, et en soldat, ce qu'il fit de bonne

grace.

En même temps le général d'Anthouard courut à ses canonniers, le prince

Eugène au cent sixième régiment, qu'il fit avancer, et la cavalerie du

général Piré aborda et tourna la gauche de l'ennemi. Ils ressaisirent la

fortune; les Russes rentrèrent dans leurs forêts.

Cependant, à leur gauche, ils s'obstinaient à défendre un bois épais,

dont la position avancée coupait notre ligne. Le quatre-vingt-douzième

régiment, étonné du feu qui en sortait, étourdi par une grêle de balles,

demeurait immobile, n'osant ni avancer ni reculer, retenu par deux

craintes contraires, celles de la honte et du danger, et n'évitant ni

l'une ni l'autre: mais le duc d'Abrantès courut le ranimer par ses

paroles, le général Roussel par son exemple, et le bois fut emporté.

Par ce succès, une forte colonne, qui s'était avancée sur notre droite

pour la tourner, se trouva tournée elle-même; Murat s'en aperçut;

aussitôt, l'épée à la main, «Que les plus braves me suivent!»

s'écria-t-il. Mais ce pays est sillonné de ravins, qui protégèrent la

retraite des Russes; tous allèrent s'enfoncer dans une forêt de deux

lieues de profondeur, dernier rideau qui nous cachait Vitepsk.

Après un combat aussi vif, le roi de Naples et le vice-roi hésitaient à

se hasarder dans un pays si couvert, quand l'empereur survint; ils

accoururent vers lui, lui montrant ce qui venait d'être fait, et ce qui

restait à faire. Napoléon se porta d'abord sur le sommet le plus élevé

et le plus près de l'ennemi: de là son génie, planant sur tous les

obstacles, eut bientôt percé le mystère de ces forêts et l'épaisseur de

ces montagnes: il ordonna sans hésiter, et ces bois qui avaient arrêté

l'audace des deux princes, furent traversés de part en part: enfin, ce

soir-là même, du haut de sa double colline, Vitepsk put voir nos

tirailleurs déboucher dans la plaine qui l'environne.

Ici, tout arrêta l'empereur; la nuit, la multitude des feux ennemis qui

couvraient cette plaine, une terre inconnue, la nécessité de la

reconnaître pour y diriger les divisions, et sur-tout le temps qu'il

fallait à cette foule de soldats, engagés dans un long et étroit défilé,

pour en sortir. On fit donc halte pour respirer, pour se reconnaître, se

rallier, se nourrir, et préparer ses armes pour le lendemain. Napoléon

coucha sous sa tente, sur une hauteur à gauche de la grande route, et

derrière le village de Kukowiaczi.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I · 第 27 / 58 题