CHAPITRE VI.

LE roi de Westphalie dépassait alors à Grodno le Niémen, pour le

repasser à Bielitza, déborder la droite de Bagration, le mettre en fuite

et le poursuivre.

Cette armée, saxonne, westphalienne et polonaise, avait devant elle un

général et un pays difficiles à vaincre. Il fallait qu'elle envahît le

plateau de la Lithuanie; là, sont les sources des rivières qui versent

leurs eaux dans les mers Noire et Baltique. Mais le sol y est lent à

décider leur pente et leur courant; de sorte que les eaux y séjournent

et inondent au loin le pays. On a jeté quelques chaussées étroites sur

ces champs boisés et marécageux; elles y forment de longs défilés, que

Bagration défendit facilement contre le roi de Westphalie. Celui-ci

l'attaqua négligemment; son avant-garde seule joignit trois fois

l'ennemi à Nowogrodeck, à Myr et à Romanof. La première rencontre fut

tout à l'avantage des Russes; dans les deux autres, Latour-Maubourg

resta maître d'un champ de bataille sanglant et disputé.

En même temps, Davoust, parti d'Osmiana, se prolongeait vers Minsk et

Ygumen, derrière le général russe, et s'emparait de l'issue des défilés

où le roi de Westphalie forçait Bagration de s'engager.

Entre ce général et sa retraite se trouvait une rivière qui prend sa

source dans un marais infect; son cours incertain, lent et sourd, à

travers un sol pourri, ne dément pas son origine; ses eaux bourbeuses

coulent vers le sud-est; son nom a une funeste célébrité, qu'il doit à

nos malheurs.

Les ponts de bois et les longues chaussées que, pour en approcher, il a

fallu jeter sur les marécages qui la bordent, aboutissent à une ville

nommée Borizof, située sur sa rive gauche, du côté de la Russie. Cette

rive est en général moins basse que la droite; remarque applicable à

toutes les rivières qui, dans ce pays, coulent dans la direction d'un

pôle à l autre, leur rive orientale dominant leur rive occidentale,

comme l'Asie, l'Europe.

Ce passage était important, Davoust y prévint Bagration, en se

saissisant de Minsk le 8 juillet, ainsi que de tout le pays depuis la

Vilia jusqu'à la Bérézina; aussi, quand le prince russe et son armée,

qu'Alexandre appelait vers le nord, poussèrent leurs éclaireurs, d'abord

sur Lida, puis successivement sur Olzanie, Vieznowe, Trobi, Bolzoï et

Sobsnicki, ils se heurtèrent contre Davoust et furent forcés de se

replier sur eux-mêmes. Alors se dirigeant un peu plus en arrière et à

droite, ils firent une nouvelle tentative sur Minsk: mais ils y

sentirent encore Davoust. Un faible peloton de l'avant-garde du maréchal

y entrait par une porte, quand l'avant-garde de Bagration s'y présentait

par une autre, et le Russe se replia encore au sud, dans ses marais.

À cette nouvelle, en voyant Bagration et quarante mille Russes coupés de

l'armée d'Alexandre, et enveloppés par deux fleuves et deux armées,

Napoléon s'écria: «Ils sont à moi!» En effet, il ne s'en fallut pas de

trois marches que Bagration ne fût complètement cerné. Mais Napoléon,

qui depuis accusa Davoust de l'évasion de l'aile gauche des Russes, pour

être resté quatre jours dans Minsk, et plus justement ensuite le roi de

Westphalie, venait de mettre ce monarque sous les ordres du maréchal. Ce

fut changement trop tardif, et au milieu d'une opération qui en

détruisit l'ensemble.

Cet ordre était arrivé dans l'instant où Bagration, repoussé de Minsk,

n'avait plus pour retraite qu'une chaussée longue et étroîte. Elle

s'élève sur les marais de Nieswig, Shlutz, Glusck et Bobruisk. Davoust

écrivit au roi de pousser vivement les Russes dans ce défilé, dont il

allait à Glusck occuper l'issue. Bagration n'en aurait pu revenir. Mais

le roi, déjà irrité des reproches que l'incertitude et la lenteur de ses

premières opérations lui avaient attirés, ne put souffrir pour chef un

sujet; il quitta son armée, sans se faire remplacer, sans même, s'il

faut en croire Davoust, communiquer à aucun de ses généraux l'ordre

qu'il venait de recevoir; on le laissa libre de se rétirer en

Westphalie, sans sa garde, ce qu'il fit.

Cependant, Davoust attendit vainement à Glusck Bagration. Ce général

n'étant plus assez poussé par l'armée westphalienne, put faire un

nouveau détour vers le sud, gagner Bobruisk, y traverser la Bérézina, et

atteindre le Borysthène vers Bickof. Là encore, si l'armée westphalienne

eût eu un chef, si ce chef eût serré le Russe de plus près, s'il l'eût

remplacé à Bickof, quand il se heurta à Mohilef contre Davoust, il est

certain qu'alors Bagration, pris entre les Westphaliens, Davoust, le

Borysthène et la Bérézina, eût été forcé de vaincre ou de se rendre. Car

on a vu que le prince russe n'avait pu passer la Bérézina qu'à Bobruisk,

ni atteindre le Borysthène que vers Novoï-Bickof, à quarante lieues au

midi d'Orcha, et à soixante lieues de Vitepsk, qui était son but.

Se trouvant jeté si loin de sa direction, il se hâta de la regagner, en

remontant le Borysthène jusqu'à Mohilef. Mais il y trouva encore

Davoust, qui l'avait prévenu là comme à Lida, en passant la Bérézina,

sur le point même où Charles XII l'avait franchie.

Ce maréchal n'attendait pourtant pas le prince russe sur le chemin de

Mohilef. Il le supposait déjà sur la rive gauche du Borysthène. Leur

surprise mutuelle tourna d'abord à l'avantage de Bagration, qui lui

enleva tout un régiment de cavalerie légère. Bagration avait alors

trente-cinq mille hommes, Davoust, douze mille. Le 23 juillet celui-ci

choisit un terrain haut, défendu par un ravin, et resserré entre deux

bois. Les Russes ne pouvaient s'étendre sur ce champ de bataille;

néanmoins ils l'acceptèrent. Leur nombre y fut inutile; ils attaquèrent

en hommes sûrs de vaincre; ils ne songèrent seulement pas à profiter des

bois; pour tourner la droite de Davoust.

Ces Moskovites ont dit qu'au milieu du combat, l'effroi de se trouver en

présence de Napoléon les avait troublés; car chaque général ennemi le

croyait devant lui, Bagration à Mohilef, et Barclay à Drissa. On croyait

le voir par-tout à la fois; tant la renommée agrandit l'homme de génie,

en remplit le monde, et en fait comme un être surnaturel, en le rendant

présent par-tout.

Ce choc fut violent et opiniâtre de la part des Russes, mais sans

combinaison. Bagration, rudement repoussé, fut encore forcé de retourner

sur ses pas. Il alla passer le Borysthène à Novoï-Bickof, où il centra

dans l'intérieur de la Russie, pour se joindre enfin à Barclay, au-delà

de Smolensk.

Napoléon dédaigna d'attribuer ce mécompte à l'habileté du général

ennemi: il s'en prit aux siens. Déjà, il sentait que sa présence était

par-tout nécessaire, ce qui la rendait par-tout impossible. Le cercle de

ses opérations s'était tellement agrandi, que, forcé de rester au

centre, il manquait sur toute la circonférence. Ses généraux, fatigués

comme lui, trop indépendans les uns des autres, trop séparés, et en même

temps trop dépendans de lui, osaient moins et attendaient souvent ses

ordres. Son influence s'affaiblissait dans cette étendue. Il fallait une

trop grande ame pour un aussi grand corps: la sienne, quelque vaste

qu'elle fût, n'y pouvait suffire.

Mais enfin, le 16 juillet l'armée entière était en mouvement. Pendant

que tout se hâtait et s'efforçait ainsi, il était encore dans Wilna,

qu'il faisait fortifier. Il y ordonnait la levée de onze regimens

lithuaniens. Il y établissait le duc de Bassano, pour gouverner la

Lithuanie, et comme centre de communication administrative, politique,

et même militaire, entre lui, l'Europe, et les généraux commandant les

corps d'armée qui ne devaient pas le suivre à Moskou.

Cette apparente inaction de Napoléon dans Wilna dura vingt jours: les

uns crurent que, se trouvant au centre de ses opérations avec une forte

réserve, il attendait l'événement, prêt à se porter vers Davoust, Murat,

ou Macdonald; d'autres pensèrent que l'organisation de la Lithuanie, et

la politique de l'Europe, dont il était plus près à Wilna, le retenaient

dans cette ville, ou qu'il ne prévoyait pas d'obstacles dignes de lui

jusqu'à la Düna: en quoi il ne se trompa point, mais ce qui le flatta

trop. L'évacuation précipitée de la Lithuanie par les Russes, sembla

l'éblouir: l'Europe put en juger; ses bulletins répétèrent ses paroles.

«Le voilà donc, cet empire de Russie, de loin si redoutable! C'est un

désert où ses peuples dispersés sont insuffisans; ils seront vaincus par

son étendue, qui devait les défendre: ce sont des barbares! À peine

ont-ils des armes! Point de recrues prêtes. Il faut plus de temps à

Alexandre pour les rassembler, qu'à lui pour arriver à Moskou. Il est

vrai que sans cesse, depuis le passage du Niémen, le ciel inonde ou

brûle une terre sans abri: mais cette calamité est moins un obstacle à

la rapidité de notre agression, qu'une entrave à la fuite des Russes;

ils sont vaincus sans combats, par leur seule faiblesse, par le souvenir

de nos victoires, par leurs remords qui les pressent de restituer cette

Lithuanie, qu'ils n'ont acquise, ni par la paix ni par la guerre, mais

seulement par la perfidie.»

À ces motifs du séjour, peut-être trop prolongé, que Napoléon fit à

Wilna, ceux qui l'approchaient le plus en ajoutaient un autre. Ils se

disaient entre eux, «que ce génie si vaste, et toujours de plus en plus

actif et audacieux, n'était plus secondé, comme autrefois, par une

vigoureuse constitution. Ils s'étonnaient de ne plus trouver leur chef

insensible aux ardeurs d'une température brûlante. Ils se montraient

l'un à l'autre avec regret le nouvel embonpoint dont son corps était

surchargé, signe précurseur d'un affaiblissement prématuré.»

Quelques-uns s'en prenaient à des bains dont il faisait un fréquent

usage. Ils ignoraient que, bien loin d'être une habitude de mollesse,

ils lui étaient d'un secours indispensable contre une souffrance d'une

nature grave et inquiétante, que sa politique cachait avec soin, pour ne

pas donner à ses ennemis un cruel espoir.

Telle est l'inévitable et malheureuse influence des plus petites causes

sur la destinée des nations. On verra bientôt, quand les plus profondes

combinaisons qui devaient assurer le succès de l'entreprise la plus

hardie et peut-être la plus utile à l'Europe se seront développées,

comment, à l'instant décisif, dans les champs de la Moskowa, la nature

paralysa le génie, et l'homme manqua au héros. Les nombreux bataillons

de la Russie n'auraient pu la défendre: un jour d'orage, une fièvre

soudaine la sauvèrent.

Il sera juste et convenable de se rappeler cette observation, lorsqu'en

jetant les yeux sur le tableau que je serai forcé de tracer de la

bataille de la Moskowa, on me verra répéter toutes les plaintes et même

les reproches qu'une inaction et une langueur inaccoutumée arrachèrent

aux amis les plus dévoués et aux admirateurs les plus constans de ce

grand homme. La plupart, comme ceux qui depuis ont écrit sur cette

journée, ignoraient les souffrances physiques d'un chef qui, dans son

abattement, s'efforçait d'en cacher la cause. Ce qui fut sur-tout un

malheur, ces témoins l'ont appelé une faute.

Au reste, à huit cents lieues de la patrie, après tant de fatigues et de

sacrifices, à l'instant où l'on voit la victoire s'échapper et

commencer un avenir effrayant, on devient naturellement sévère, et l'on

souffre trop pour être entièrement juste.

Pour moi, je ne tairai point ce que j'ai vu, persuadé que la vérité est

de tous les hommages le seul digne d'un grand homme, de cet illustre

capitaine qui sut tirer si souvent un parti prodigieux de tout, même de

ses revers; de cet homme qui s'éleva à une si grande hauteur, que la

postérité aura peine à distinguer les nuages épars sur une telle

gloire.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I · 第 26 / 58 题