LE roi de Westphalie dépassait alors à Grodno le Niémen, pour le
repasser à Bielitza, déborder la droite de Bagration, le mettre en fuite
et le poursuivre.
Cette armée, saxonne, westphalienne et polonaise, avait devant elle un
général et un pays difficiles à vaincre. Il fallait qu'elle envahît le
plateau de la Lithuanie; là, sont les sources des rivières qui versent
leurs eaux dans les mers Noire et Baltique. Mais le sol y est lent à
décider leur pente et leur courant; de sorte que les eaux y séjournent
et inondent au loin le pays. On a jeté quelques chaussées étroites sur
ces champs boisés et marécageux; elles y forment de longs défilés, que
Bagration défendit facilement contre le roi de Westphalie. Celui-ci
l'attaqua négligemment; son avant-garde seule joignit trois fois
l'ennemi à Nowogrodeck, à Myr et à Romanof. La première rencontre fut
tout à l'avantage des Russes; dans les deux autres, Latour-Maubourg
resta maître d'un champ de bataille sanglant et disputé.
En même temps, Davoust, parti d'Osmiana, se prolongeait vers Minsk et
Ygumen, derrière le général russe, et s'emparait de l'issue des défilés
où le roi de Westphalie forçait Bagration de s'engager.
Entre ce général et sa retraite se trouvait une rivière qui prend sa
source dans un marais infect; son cours incertain, lent et sourd, à
travers un sol pourri, ne dément pas son origine; ses eaux bourbeuses
coulent vers le sud-est; son nom a une funeste célébrité, qu'il doit à
nos malheurs.
Les ponts de bois et les longues chaussées que, pour en approcher, il a
fallu jeter sur les marécages qui la bordent, aboutissent à une ville
nommée Borizof, située sur sa rive gauche, du côté de la Russie. Cette
rive est en général moins basse que la droite; remarque applicable à
toutes les rivières qui, dans ce pays, coulent dans la direction d'un
pôle à l autre, leur rive orientale dominant leur rive occidentale,
comme l'Asie, l'Europe.
Ce passage était important, Davoust y prévint Bagration, en se
saissisant de Minsk le 8 juillet, ainsi que de tout le pays depuis la
Vilia jusqu'à la Bérézina; aussi, quand le prince russe et son armée,
qu'Alexandre appelait vers le nord, poussèrent leurs éclaireurs, d'abord
sur Lida, puis successivement sur Olzanie, Vieznowe, Trobi, Bolzoï et
Sobsnicki, ils se heurtèrent contre Davoust et furent forcés de se
replier sur eux-mêmes. Alors se dirigeant un peu plus en arrière et à
droite, ils firent une nouvelle tentative sur Minsk: mais ils y
sentirent encore Davoust. Un faible peloton de l'avant-garde du maréchal
y entrait par une porte, quand l'avant-garde de Bagration s'y présentait
par une autre, et le Russe se replia encore au sud, dans ses marais.
À cette nouvelle, en voyant Bagration et quarante mille Russes coupés de
l'armée d'Alexandre, et enveloppés par deux fleuves et deux armées,
Napoléon s'écria: «Ils sont à moi!» En effet, il ne s'en fallut pas de
trois marches que Bagration ne fût complètement cerné. Mais Napoléon,
qui depuis accusa Davoust de l'évasion de l'aile gauche des Russes, pour
être resté quatre jours dans Minsk, et plus justement ensuite le roi de
Westphalie, venait de mettre ce monarque sous les ordres du maréchal. Ce
fut changement trop tardif, et au milieu d'une opération qui en
détruisit l'ensemble.
Cet ordre était arrivé dans l'instant où Bagration, repoussé de Minsk,
n'avait plus pour retraite qu'une chaussée longue et étroîte. Elle
s'élève sur les marais de Nieswig, Shlutz, Glusck et Bobruisk. Davoust
écrivit au roi de pousser vivement les Russes dans ce défilé, dont il
allait à Glusck occuper l'issue. Bagration n'en aurait pu revenir. Mais
le roi, déjà irrité des reproches que l'incertitude et la lenteur de ses
premières opérations lui avaient attirés, ne put souffrir pour chef un
sujet; il quitta son armée, sans se faire remplacer, sans même, s'il
faut en croire Davoust, communiquer à aucun de ses généraux l'ordre
qu'il venait de recevoir; on le laissa libre de se rétirer en
Westphalie, sans sa garde, ce qu'il fit.
Cependant, Davoust attendit vainement à Glusck Bagration. Ce général
n'étant plus assez poussé par l'armée westphalienne, put faire un
nouveau détour vers le sud, gagner Bobruisk, y traverser la Bérézina, et
atteindre le Borysthène vers Bickof. Là encore, si l'armée westphalienne
eût eu un chef, si ce chef eût serré le Russe de plus près, s'il l'eût
remplacé à Bickof, quand il se heurta à Mohilef contre Davoust, il est
certain qu'alors Bagration, pris entre les Westphaliens, Davoust, le
Borysthène et la Bérézina, eût été forcé de vaincre ou de se rendre. Car
on a vu que le prince russe n'avait pu passer la Bérézina qu'à Bobruisk,
ni atteindre le Borysthène que vers Novoï-Bickof, à quarante lieues au
midi d'Orcha, et à soixante lieues de Vitepsk, qui était son but.
Se trouvant jeté si loin de sa direction, il se hâta de la regagner, en
remontant le Borysthène jusqu'à Mohilef. Mais il y trouva encore
Davoust, qui l'avait prévenu là comme à Lida, en passant la Bérézina,
sur le point même où Charles XII l'avait franchie.
Ce maréchal n'attendait pourtant pas le prince russe sur le chemin de
Mohilef. Il le supposait déjà sur la rive gauche du Borysthène. Leur
surprise mutuelle tourna d'abord à l'avantage de Bagration, qui lui
enleva tout un régiment de cavalerie légère. Bagration avait alors
trente-cinq mille hommes, Davoust, douze mille. Le 23 juillet celui-ci
choisit un terrain haut, défendu par un ravin, et resserré entre deux
bois. Les Russes ne pouvaient s'étendre sur ce champ de bataille;
néanmoins ils l'acceptèrent. Leur nombre y fut inutile; ils attaquèrent
en hommes sûrs de vaincre; ils ne songèrent seulement pas à profiter des
bois; pour tourner la droite de Davoust.
Ces Moskovites ont dit qu'au milieu du combat, l'effroi de se trouver en
présence de Napoléon les avait troublés; car chaque général ennemi le
croyait devant lui, Bagration à Mohilef, et Barclay à Drissa. On croyait
le voir par-tout à la fois; tant la renommée agrandit l'homme de génie,
en remplit le monde, et en fait comme un être surnaturel, en le rendant
présent par-tout.
Ce choc fut violent et opiniâtre de la part des Russes, mais sans
combinaison. Bagration, rudement repoussé, fut encore forcé de retourner
sur ses pas. Il alla passer le Borysthène à Novoï-Bickof, où il centra
dans l'intérieur de la Russie, pour se joindre enfin à Barclay, au-delà
de Smolensk.
Napoléon dédaigna d'attribuer ce mécompte à l'habileté du général
ennemi: il s'en prit aux siens. Déjà, il sentait que sa présence était
par-tout nécessaire, ce qui la rendait par-tout impossible. Le cercle de
ses opérations s'était tellement agrandi, que, forcé de rester au
centre, il manquait sur toute la circonférence. Ses généraux, fatigués
comme lui, trop indépendans les uns des autres, trop séparés, et en même
temps trop dépendans de lui, osaient moins et attendaient souvent ses
ordres. Son influence s'affaiblissait dans cette étendue. Il fallait une
trop grande ame pour un aussi grand corps: la sienne, quelque vaste
qu'elle fût, n'y pouvait suffire.
Mais enfin, le 16 juillet l'armée entière était en mouvement. Pendant
que tout se hâtait et s'efforçait ainsi, il était encore dans Wilna,
qu'il faisait fortifier. Il y ordonnait la levée de onze regimens
lithuaniens. Il y établissait le duc de Bassano, pour gouverner la
Lithuanie, et comme centre de communication administrative, politique,
et même militaire, entre lui, l'Europe, et les généraux commandant les
corps d'armée qui ne devaient pas le suivre à Moskou.
Cette apparente inaction de Napoléon dans Wilna dura vingt jours: les
uns crurent que, se trouvant au centre de ses opérations avec une forte
réserve, il attendait l'événement, prêt à se porter vers Davoust, Murat,
ou Macdonald; d'autres pensèrent que l'organisation de la Lithuanie, et
la politique de l'Europe, dont il était plus près à Wilna, le retenaient
dans cette ville, ou qu'il ne prévoyait pas d'obstacles dignes de lui
jusqu'à la Düna: en quoi il ne se trompa point, mais ce qui le flatta
trop. L'évacuation précipitée de la Lithuanie par les Russes, sembla
l'éblouir: l'Europe put en juger; ses bulletins répétèrent ses paroles.
«Le voilà donc, cet empire de Russie, de loin si redoutable! C'est un
désert où ses peuples dispersés sont insuffisans; ils seront vaincus par
son étendue, qui devait les défendre: ce sont des barbares! À peine
ont-ils des armes! Point de recrues prêtes. Il faut plus de temps à
Alexandre pour les rassembler, qu'à lui pour arriver à Moskou. Il est
vrai que sans cesse, depuis le passage du Niémen, le ciel inonde ou
brûle une terre sans abri: mais cette calamité est moins un obstacle à
la rapidité de notre agression, qu'une entrave à la fuite des Russes;
ils sont vaincus sans combats, par leur seule faiblesse, par le souvenir
de nos victoires, par leurs remords qui les pressent de restituer cette
Lithuanie, qu'ils n'ont acquise, ni par la paix ni par la guerre, mais
seulement par la perfidie.»
À ces motifs du séjour, peut-être trop prolongé, que Napoléon fit à
Wilna, ceux qui l'approchaient le plus en ajoutaient un autre. Ils se
disaient entre eux, «que ce génie si vaste, et toujours de plus en plus
actif et audacieux, n'était plus secondé, comme autrefois, par une
vigoureuse constitution. Ils s'étonnaient de ne plus trouver leur chef
insensible aux ardeurs d'une température brûlante. Ils se montraient
l'un à l'autre avec regret le nouvel embonpoint dont son corps était
surchargé, signe précurseur d'un affaiblissement prématuré.»
Quelques-uns s'en prenaient à des bains dont il faisait un fréquent
usage. Ils ignoraient que, bien loin d'être une habitude de mollesse,
ils lui étaient d'un secours indispensable contre une souffrance d'une
nature grave et inquiétante, que sa politique cachait avec soin, pour ne
pas donner à ses ennemis un cruel espoir.
Telle est l'inévitable et malheureuse influence des plus petites causes
sur la destinée des nations. On verra bientôt, quand les plus profondes
combinaisons qui devaient assurer le succès de l'entreprise la plus
hardie et peut-être la plus utile à l'Europe se seront développées,
comment, à l'instant décisif, dans les champs de la Moskowa, la nature
paralysa le génie, et l'homme manqua au héros. Les nombreux bataillons
de la Russie n'auraient pu la défendre: un jour d'orage, une fièvre
soudaine la sauvèrent.
Il sera juste et convenable de se rappeler cette observation, lorsqu'en
jetant les yeux sur le tableau que je serai forcé de tracer de la
bataille de la Moskowa, on me verra répéter toutes les plaintes et même
les reproches qu'une inaction et une langueur inaccoutumée arrachèrent
aux amis les plus dévoués et aux admirateurs les plus constans de ce
grand homme. La plupart, comme ceux qui depuis ont écrit sur cette
journée, ignoraient les souffrances physiques d'un chef qui, dans son
abattement, s'efforçait d'en cacher la cause. Ce qui fut sur-tout un
malheur, ces témoins l'ont appelé une faute.
Au reste, à huit cents lieues de la patrie, après tant de fatigues et de
sacrifices, à l'instant où l'on voit la victoire s'échapper et
commencer un avenir effrayant, on devient naturellement sévère, et l'on
souffre trop pour être entièrement juste.
Pour moi, je ne tairai point ce que j'ai vu, persuadé que la vérité est
de tous les hommages le seul digne d'un grand homme, de cet illustre
capitaine qui sut tirer si souvent un parti prodigieux de tout, même de
ses revers; de cet homme qui s'éleva à une si grande hauteur, que la
postérité aura peine à distinguer les nuages épars sur une telle
gloire.