LE 27, l'empereur parut aux avant-postes avant le jour; ses premiers
rayons lui montrèrent enfin l'armée russe campée sur une plaine haute,
qui domine toutes les avenues de Vitepsk. La Luczissa, rivière qui s'est
creusé profondément son lit, marquait le pied de cette position. En
avant d'elle, dix mille cavaliers et quelque infanterie semblaient
vouloir en défendre les approches: l'infanterie au centre sur la grande
route, sa gauche dans des bois élevés; toute la cavalerie à droite, en
ligne redoublée, et s'appuyant à la Düna.
Le front des Russes n'était plus en face de notre colonne, mais sur
notre gauche; il avait changé de direction avec le fleuve, qu'un détour
éloignait de nous; il fallut que la colonne française, après avoir passé
sur un pont étroit un ravin qui la séparait de ce nouveau champ de
bataille, se déployât par un changement de front à gauche, l'aile droite
en avant, pour conserver de ce côté l'appui du fleuve, et faire face à
l'ennemi: déjà sur les bords de ce ravin, près du pont, et à gauche de
la grande route, un monticule isolé avait attiré l'empereur. De là, il
pouvait voir les deux armées, placé sur le côté du champ de bataille,
comme l'est un témoin dans un duel.
Ce furent deux cents voltigeurs parisiens, du neuvième régiment de
ligne, qui débouchèrent les premiers; ils furent aussitôt jetés à gauche
devant toute la cavalerie russe, s'appuyant comme elle à la Düna, et
marquant la gauche de la nouvelle ligne; le seizième de chasseurs à
cheval vint ensuite, puis quelques pièces légères. Les Russes nous
regardaient froidement défiler devant eux, et préparer notre attaque.
Cette inaction nous était favorable: mais le roi de Naples,
qu'enivraient tant de regards, se livrant à sa fougue ordinaire,
précipita les chasseurs du seizième sur toute la cavalerie russe; on vit
alors avec effroi cette faible ligne française, rompue dans sa marche
par un terrain tranché de profondes ravines, s'avancer contre les masses
ennemies. Ces malheureux, se sentant sacrifiés, marchaient avec
hésitation à une perte certaine. Aussi, dès le premier mouvement que
firent les lanciers de la garde russe, tournèrent-ils le dos: mais les
ravins, qu'il fallait repasser, arrêtèrent leur fuite: ils furent
atteints, et culbutés dans ces bas-fonds, où beaucoup périrent; le reste
se réfugia près du cinquante-troisième régiment de ligne, qui les
protégea.
Cette charge heureuse des lanciers de la garde russe, les avait fait
pénétrer jusqu'au pied de la colline d'où Napoléon donnait aux corps
d'armée leur direction. Quelques chasseurs de la garde française
venaient de mettre pied à terre, suivant l'usage, pour former une
enceinte autour de lui, ils écartèrent les lanciers ennemis à coups de
carabine. Ceux-ci, repoussés, rencontrèrent, en retournant sur leurs
pas, les deux cents voltigeurs parisiens, que la fuite du seizième de
chasseurs à cheval avait laissés seuls entre les deux armées; ils les
assaillirent. Tous les regards se fixèrent alors sur ce point.
Des deux côtés on jugeait ces fantassins perdus: mais seuls, ils ne
désespérèrent pas d'eux-mêmes. D'abord leurs capitaines gagnèrent, en
combattant, un terrain entrecoupé de buissons et de crevasses, que
bordait la Düna: tous s'y réunirent aussitôt, par l'habitude que chacun
avait de la guerre, par le besoin de s'appuyer l'un de l'autre, et par
le danger qui rapproche. Alors, comme il arrive toujours dans les périls
imminens, ils se regardent entre eux, les plus jeunes, leurs anciens,
et tous, leurs officiers cherchant à lire dans leur contenance ce qu'ils
devaient espérer, craindre, ou faire: ils se virent pleins d'assurance,
et tous comptant, les uns sur les autres, chacun compta plus sur
soi-même.
On s'aida du terrain avec habileté. Les lanciers russes, embarrassés
dans les broussailles et arrêtés par les cravasses, alongeaient en vain
leurs longues lances, pendant qu'ils cherchaient à pénétrer, atteints
par les balles, ils tombaient blessés, leurs corps et ceux de leurs
chevaux s'ajoutaient aux obstacles que présentait le terrain. Enfin, ils
se rebutèrent; leur fuite, les cris de joie de notre armée, l'ordre
d'honneur, que l'empereur envoya sur-le-champ même aux plus braves, ses
paroles que l'Europe a lues, tout apprit à ces vaillans soldats, leur
gloire, qu'ils n'appréciaient pas encore, les belles actions paraissant
toujours simples à ceux qui les font. Ils s'étaient crus près d'être
tués ou pris, ils se virent presque au même instant victorieux et
récompensés.
Cependant, l'armée d'Italie et la cavalerie de Murat, que suivaient
trois divisions du premier corps, confiées, depuis Wilna, au comte de
Lobau, attaquaient la grande route, et les bois où s'appuyait la gauche
de l'ennemi. L'engagement fut d'abord vif, mais il tourna court.
L'avant-garde russe se retira précipitamment derrière le ravin de la
Luczissa, pour ne pas y être jetée. Alors l'armée ennemie se trouva
toute réunie sur l'autre rive; elle présentait quatre-vingt mille
hommes.
Leur contenance audacieuse, dans une forte position, et devant une
capitale, trompa Napoléon: il crut qu'ils tiendraient à honneur de s'y
défendre. Il n'était que onze heures; il fit cesser l'attaque, afin de
pouvoir parcourir paisiblement tout le front de la ligne, et de se
préparer à un combat décisif pour le jour suivant. D'abord, il s'alla
placer sur un tertre, parmi les tirailleurs, au milieu desquels il
déjeûna. De là, il observait l'ennemi, dont une balle blessa l'un des
siens; fort près de lui. Les heures suivante furent employées à
parcourir, à reconnaître le terrain, et à attendre les autres corps
d'armée.
Napoléon annonçait une bataille pour le lendemain. Ses adieux à Murat
furent ces paroles: «À demain à cinq heures, le soleil d'Austerlitz!»
Elles expliquent cette suspension d'hostilités au milieu du jour, au
milieu d'un succès qui animait les soldats. Eux furent étonnés de cette
inaction, à l'instant où ils avaient atteint une armée, dont la fuite
les épuisait. Murat, que chaque jour un espoir pareil avait déçu, fit
observer à l'empereur que Barclay ne se montrait si audacieux à cette
heure, qu'afin de pouvoir se retirer plus tranquillement pendant la
nuit. Ne pouvant persuader son chef, il alla témérairement planter sa
tente sur le bord de la Luczissa, presque au milieu des ennemis. Cette
position plut à son désir, d'entendre les premiers bruits de leur
retraite, à son espoir de la troubler, et à son caractère aventureux.
Murat se trompait, et il parut avoir le mieux vu; Napoléon avait raison,
et l'événement lui donna tort: tels sont les jeux de la fortune.
L'empereur des Français avait bien jugé des intentions de Barclay. Le
général russe, croyant Bagration vers Orcha, s'était décidé à se battre
pour lui donner le temps de le joindre. Ce fut la nouvelle, qu'il reçut
le soir, de la retraite de Bagration par Novoï-Bickof, vers Smolensk,
qui changea subitement sa détermination.
En effet, le 28, dès l'aurore, Murat fit dire à l'empereur qu'il allait
poursuivre les Russes, qu'on n'apercevait déjà plus; Napoléon persévéra
dans son opinion, s'obstinant à prétendre que toute l'armée ennemie
était là, et qu'il fallait avancer prudemment; cela fit perdre du temps.
Enfin il monta à cheval; chaque pas détruisit son illusion: il se
trouva bientôt au milieu du camp que Barclay venait d'abandonner.
Tout y attestait la science de la guerre: heureux emplacement, la
symétrie de toutes ses parties, l'exacte et exclusive observation de
l'emploi auquel chacune d'elles avait été destinée; l'ordre, la propreté
qui en resultaient; du reste, rien d'oublié, pas une arme, pas un effet,
aucune trace, rien enfin, dans cette marche subite et nocturne, qui pût
indiquer au-delà du camp la route que les Russes venaient de suivre. Il
parut plus d'ordre dans leur défaite que dans notre victoire! vaincus,
ils nous laissaient en fuyant des leçons dont les vainqueurs ne
profitent jamais: soit que le bonheur méprise, ou qu'on attende le
malheur pour se corriger.
Un soldat russe, qu'on surprit endormi sous un buisson, fut le seul
résultat de cette journée qui devait être décisive. On entra dans
Vitepsk, qu'on trouva déserte comme le camp des Russes; quelques Juifs
immondes et des jésuites y étaient seuls restés; on les questionna, mais
en vain. Toutes les routes furent essayées inutilement. Les Russes
s'étaient-ils dirigés vers Smolensk? avaient-ils remonté la Düna? Enfin,
une bande de Cosaques irréguliers nous attira dans cette dernière
direction, pendant que Ney tentait la première. Nous fîmes six lieues
dans un sable profond, à travers une poussière épaisse, et par une
chaleur suffocante; la nuit nous arrêta autour d'Aghaponovchtchina.
Pendant que desséchée, altérée et épuisée de fatigue et de faim, l'armée
n'y recueillait qu'une eau bourbeuse, Napoléon, le roi de Naples, le
vice-roi et le prince de Neufchâtel tinrent conseil sous les tentes
impériales, dressées dans la cour d'un château et sur une hauteur à
gauche de la grande route.
«Cette victoire tant désirée, tant poursuivie, et que chaque jour
rendait plus nécessaire, venait donc encore de s'échapper de nos mains
comme à Wilna. On avait rejoint l'arrière-garde russe, il est vrai; mais
était-ce celle de leur armée? n'était-il pas plus vraisemblable que
Barclay avait fui vers Smolensk par Rudnia; jusqu'où faudrait-il donc
poursuivre les Russes, pour les décider à une bataille? la nécessité
d'organiser la Lithuanie reconquise, de former des magasins, des
hôpitaux, d'établir un nouveau point de repos, de défense, et de départ,
pour une ligne d'opération qui s'allogeait d'une manière si effrayante,
tout enfin ne devait-il pas décider à s'arrêter sur les confins de la
vieille Russie?»
À ces motifs se joignirent les rayons d'un soleil dévorant, réfléchi par
un sable ardent. L'empereur fatigué se décida: le cours de la Düna et
celui du Borysthène marquèrent la ligne française. L'armée fut ainsi
cantonnée sur les bords de ces deux fleuves et dans leur intervalle:
Poniatowski et ses Polonais à Mohilef; Davoust et le premier corps à
Orcha, Dubrowna et Luibowiczi; Murat, Ney, l'armée d'Italie et la garde,
depuis Orcha et Dubrowna jusqu'à Vitepsk et Suraij. Les avant-postes à
Lyadi et Inkowo, devant ceux de Barclay et de Bagration: car ces deux
armées ennemies, l'une fuyant Napoléon au travers de la Düna, par Drissa
et Vitepsk, l'autre s'échappant des mains de Davoust au travers de la
Bérézina et du Borysthène, par Bobruisk, Bickof et Smolensk, venaient
enfin de se réunir dans l'intervalle de ces deux fleuves.
Les grands corps détachés de l'armée centrale, étaient alors placés
comme il suit: à la droite Dombrowski, devant Bobruisk et devant le
corps de douze mille hommes du général russe Hoertel.
À la gauche, le duc de Reggio et Saint-Cyr à Polotsk et à Bieloé, sur la
route de Pétersbourg, que défendait Witgenstein avec trente mille
hommes.
À l'extrême gauche, Macdonald et trente-huit mille Prussiens et
Polonais devant Riga. Ils se prolongeaient à droite sur l'Aa et vers
Dünabourg.
En même temps, Schwartzenberg et Regnier, à la tête des corps saxon et
autrichien, occupaient vers Slonim l'intervalle du Niémen au Bug,
couvrant Varsovie et les derrières de la grande-armée, que Tormasof
inquiétait. Le duc de Bellune partait de la Vistule avec une réserve de
quarante mille hommes; enfin Augereau rassemblait une onzième armée à
Stettin.
Quant à Wilna, le duc de Bassano y était resté au milieu des envoyés de
plusieurs cours. Ce ministre gouvernait la Lithuanie, correspondait avec
tous les chefs, leur envoyait les instructions qu'il recevait de
Napoléon, et poussait en avant les vivres, les recrues et les traîneurs,
à mesure qu'ils lui arrivaient.
Dès que l'empereur eut pris sa résolution, il revint à Vitepsk avec ses
gardes; là, le 28 juillet, en entrant dans son quartier-impérial,
il-détacha son épée, et, la posant brusquement sur les cartes dont ses
tables étaient couvertes, il s'écria: «Je m'arrête ici, je veux m'y
reconnaître, y rallier, y reposer mon armée, et organiser la Pologne; la
campagne de 1812 est finie! celle de 1815 fera le reste.»