DANS de si graves circonstances, Balachoff, un Russe, un ministre de
l'empereur de Russie, un parlementaire, se présenta aux avant-postes
français. Il fut accueilli, et l'armée, déjà moins ardente, espéra la
paix.
Il apportait à Napoléon des paroles d'Alexandre: «Il était,
disaient-elles, encore temps de traiter. Une guerre que le sol, le
climat et le caractère russe rendraient interminable, était commencée;
mais tout rapprochement n'était pas devenu impossible, et d'une rive à
l'autre du Niémen, on pourrait encore s'entendre. Il ajouta sur-tout,
que son maître déclarait devant l'Europe, qu'il n'était pas l'agresseur;
que son ambassadeur à Paris, en demandant ses passe-ports, n'avait pas
entendu rompre la paix; qu'ainsi les Français se trouvaient en Russie
sans déclaration de guerre.» Du reste, point de nouvelles propositions,
ni par écrit, ni dans la bouche de Balachoff.
Le choix du parlementaire avait été remarqué; c'était le ministre de la
police russe: cette place exige un esprit observateur; on crut qu'il
venait l'exercer parmi nous: ce qui rendit plus défiant sur le caractère
du négociateur, c'est que la négociation parut n'en avoir aucun, si ce
n'est celui d'une grande modération, qu'on prit alors pour de la
faiblesse.
Napoléon n'hésita point. Il n'avait pas pu s'arrêter à Paris,
reculerait-il à Wilna? qu'en penserait l'Europe? quel résultat présenter
aux armées françaises et alliées, pour motiver tant de fatigues, de si
grands déplacemens, tant de dépenses individuelles et nationales: ce
serait s'avouer vaincu. D'ailleurs, ses discours devant tant de princes,
depuis son départ de Paris, l'avaient autant engagé que ses actions, de
sorte qu'il se trouvait autant compromis devant ses alliés que devant
ses ennemis.
Alors même, avec Balachoff, la chaleur de la conversation l'entraîna,
dit-on, encore. «Qu'était-il venu faire à Wilna? que lui voulait
l'empereur de Russie? prétend-il lui résister? il n'est général qu'à la
parade. Quant à lui, sa tête est son conseil, tout part de là. Mais
Alexandre, qui le conseillera? qui opposera-t-il? il n'a que trois
généraux, Kutusof qu'il n'aime pas, parce qu'il est Russe; Beningsen,
trop vieux il y a six ans, aujourd'hui en enfance, et Barclay: celui-ci
manoeuvrera, il est brave, il sait la guerre; mais c'est un général de
retraite.» Et il ajouta: «Vous croyez tous savoir la guerre, parce que
vous avez lu Jomini; mais si son livre avait pu vous l'apprendre,
l'aurais-je donc laissé publier!»
Dans cet entretien que les Russes rapportent ainsi, il est certain qu'il
dit encore: «qu'au reste, l'empereur Alexandre avait des amis jusque
dans son quartier-impérial.» Alors, montrant Caulincourt au ministre
russe: «Voilà, dit-il, un chevalier de votre empereur: c'est un Russe
dans le camp français.»
Peut-être Caulincourt ne comprit-il pas assez que, par là, Napoléon
voulait se préparer en lui un négociateur qui plût à Alexandre; car
aussitôt que Balachoff fut sorti, il s'élança vers l'empereur, et, d'une
voix irritée, il lui demanda pourquoi il l'avait insulté? s'écriant
«qu'il était Français, bon Français, qu'il l'avait prouvé, qu'il allait
le lui prouver encore, en lui répétant que cette guerre était
impolitique, dangereuse, qu'elle perdrait l'armée, la France et lui.
Qu'au reste, puisqu'il venait de l'insulter, il le quittait; qu'il lui
demandait une division en Espagne, où personne ne désirait servir, et le
plus loin de lui possible.»
L'empereur voulut l'apaiser, mais ne pouvant s'en faire écouter, il se
retira, Caulincourt le poursuivant toujours de ses reproches. Berthier,
présent à cette scène, s'était interposé sans succès; Bessières, plus en
arrière, avait retenu vainement Caulincourt par ses habits. Le
lendemain, Napoléon ne put ramener à lui son grand-écuyer, que par des
ordres formels et réitérés. Enfin il le calma par des caresses et par
l'expression d'une estime et d'un attachement que Caulincourt méritait.
Mais il renvoya Balachoff avec des propositions verbales et
inadmissibles.
Alexandre n'y répondit pas; on n'avait point compris toute l'importance
de la démarche qu'il venait de faire. Il ne devait plus s'adresser à
Napoléon, ni même lui répondre. C'était, avant une rupture sans retour,
une dernière parole; ce qui la rend remarquable.
Cependant Murat courait après cette victoire tant désirée; il commandait
la cavalerie de l'avant-garde, il avait enfin atteint l'ennemi sur la
route de Swentziany, et le poussait sur Druïa. Chaque matin,
l'arrière-garde russe semblait lui avoir échappée, chaque soir, il
l'avait ressaisie, et l'attaquait, mais dans une forte position, après
une longue marche, trop tard, et sans que les siens eussent encore pris
de nourriture; c'étaient donc tous les jours de nouveaux combats sans
résultats importans.
D'autres chefs, par d'autres routes, suivaient la même direction.
Oudinot avait passé la Vilia dès Kowno, et déjà en Samogitie, au nord de
Wilna, à Deweltowo et à Vilkomir, il avait joint l'ennemi, qu'il
poussait devant lui vers Dünabourg. Il marchait ainsi à la gauche de Ney
et du roi de Naples, dont Nansouty flanquait la droite. Dès le 15
juillet, la Düna avait été abordée de Disna à Dünabourg par Murat,
Montbrun, Sébastiani et Nansouty, par Oudinot et Ney, et par trois
divisions du premier corps, mises aux ordres du comte, de Lobau.
Ce fut Oudinot qui se présenta devant Dünabourg; il tâta cette ville,
que les Russes s'étaient inutilement efforcés de fortifier. Cette marche
trop excentrique du duc de Reggio mécontenta Napoléon. Le fleuve
séparait les deux armées. Oudinot le remonta pour se rapprocher de
Murat, et Witgenstein pour se réunir à Barclay. Dünabourg resta sans
assaillans et sans défenseurs.
Dans sa marche, Witgenstein aperçut, de la rive droite, Druïa, et la
cavalerie de Sébastiani, qui occupait cette ville avec trop de sécurité.
La nuit l'encouragea; il fit passer le fleuve à l'un de ses corps, et le
15 au matin, les avant-postes français furent surpris, l'une de leurs
brigades presque tout enlevée, et Sébastiani forcé de reculer. Après
quoi, Witgenstein rappela son monde sur la rive droite, et poursuivit sa
route avec ses prisonniers, parmi lesquels se trouvait un général
français. Ce coup de main fit espérer une bataille à Napoléon; croyant
que Barclay reprenait l'offensive, il suspendit quelques momens sa
marche sur Vitepsk, pour concentrer ses troupes, et les diriger suivant
les circonstances. Son espoir fut court.
Pendant ces événemens, Davoust à Osmiana, au sud-est de Wilna, avait
entrevu quelques coureurs de Bagration, qui déjà cherchait avec
inquiétude une issue vers le nord. Jusque-là, hors une victoire, le plan
formé dès Paris avait réussi. Sachant l'ennemi étendu sur une trop
longue ligne défensive, Napoléon l'avait rompue, en l'attaquant
brusquement d'un seul côté, et avait ainsi rejeté et fait poursuivre sa
plus grande masse sur la Düna, tandis que Bagration, qu'il n'avait fait
aborder que cinq jours plus tard, était encore sur le Niémen. C'était
pendant plusieurs jours, et sur quatre-vingts lieues de front, la même
manoeuvre que Frédéric II avait souvent employée sur deux lieues de
terrain et en quelques heures.
Déjà Doctorof et plusieurs divisions errantes de l'une à l'autre de ces
deux masses séparées, n'avaient échappé que grâce à l'étendue du pays,
au hasard, et à toutes les causes de cette ignorance, où l'on est
toujours à la guerre, sur ce qui se passe si près de soi, chez l'ennemi.
Plusieurs ont prétendu qu'il y avait eu trop de circonspection, ou de
négligence, dans ce premier mouvement d'invasion: que depuis la Vistule,
cette armée d'attaque avait eu l'ordre de marcher avec toutes les
précautions d'une armée attaquée; que l'agression commencée, et
Alexandre en fuite, l'avant-garde de Napoléon aurait dû remonter plus
rapidement, et plus avant, les deux rives de la Vilia, et l'armée
d'Italie suivre de plus près ce mouvement. Peut-être alors Doctorof,
commandant l'aile gauche de Barclay, forcé de traverser notre attaque,
pour fuir de Lida vers Swentziany, eût été fait prisonnier. Pajol le
repoussa à Osmiana, mais il s'échappa par Smorgoni. On ne lui enleva que
des bagages, et Napoléon s'en prit au prince Eugène, quoiqu'il lui eût
prescrit tous ses mouvemens.
Mais bientôt l'armée d'Italie, l'armée bavaroise, le premier corps et la
garde occupèrent et entourèrent Wilna. Là, couché sur ses cartes, dont
sa vue courte, comme celle d'Alexandre-le-Grand et de Frédéric II, le
forçait de se rapprocher ainsi, Napoléon suivait des yeux l'armée russe;
elle était divisée en deux masses inégales; l'une avec son empereur vers
Drissa, l'autre avec Bagration encore vers Myr.
À quatre-vingts lieues en avant de Wilna, la Düna et le Borysthène
séparent la Lithuanie de la vieille Russie. D'abord ces deux fleuves
coulent parallèlement de l'est à l'ouest, laissant entre eux un
intervalle d'environ vingt-cinq lieues d'un terrain inégal, boisé et
marécageux. Ils arrivent ainsi de l'intérieur de la Russie sur ses
confins; mais à cette hauteur, en même temps, et comme de concert, ils
tournent, l'un brusquement à Orcha vers le midi, l'autre près de
Vitepsk, vers le nord-ouest. C'est dans cette nouvelle direction que
leur cours trace les frontières de la Lithuanie et de la vieille Russie.
L'étroit intervalle que laissent entre eux ces deux fleuves avant de
prendre un direction si opposée, semble être l'entrée, et comme les
portes de la Moskovie. C'est le noeud des routes qui conduisent aux deux
capitales de cet empire.
Tous les regards de Napoléon restèrent fixés sur ce point. Par la
retraite d'Alexandre sur Drissa, il prévit celle que Bagration allait
tenter de Grodno vers Vitepsk, par Osmiana, par Minsk et Docktzitzy, ou
par Borizof: il voulut s'y opposer, et aussitôt vers Minsk, entre ces
deux corps ennemis, il jeta Davoust avec deux divisions d'infanterie,
les cuirassiers de Valence et plusieurs brigades de cavalerie légère.
Pendant qu'à sa droite le roi de Westphalie poussera Bagration sur
Davoust, qui le coupera d'Alexandre, lui fera mettre bas les armes et
s'emparera du cours du Borysthène; tandis qu'à sa gauche, Murat, Oudinot
et Ney, déjà devant Drissa, contiendront en face d'eux Barclay et son
empereur; lui avec son armée d'élite, l'armée d'Italie, l'armée
bavaroise et trois divisions détachées de Davoust, se dirigera sur
Vitepsk, entre Davoust et Murat, prêt à se joindre à l'un ou à l'autre;
s'interposant et pénétrant ainsi entre les deux armées ennemies, se
jetant entre elles et au-delà d'elles; enfin les tenant séparées,
non-seulement par cette position centrale, mais par l'incertitude
qu'elle donnera à Alexandre sur celle de ses deux capitales qu'il aurait
alors à défendre. Les circonstances devaient décider du reste.
Telle était sa pensée, le 10 juillet, à Wilna; c'est ainsi qu'elle fut
écrite, ce jour-là même, sous sa dictée, et corrigée de sa main, pour
l'un de ses chefs, pour celui qui devait le plus concourir à son
exécution. Aussitôt le mouvement, déjà commencé, devint général.