CE fut la grande colonne, celle du centre, qui souffrit le plus: elle
suivait le chemin que les Russes avaient ruiné, et que l'avant-garde
française venait d'achever de dévorer. Les colonnes qui prirent des
routes latérales, y trouvèrent le nécessaire; mais elles ne mirent point
assez d'ordre pour le recueillir et pour le ménager.
Le poids des calamités qu'entraîna cette marche rapide ne doit donc pas
peser tout entier sur Napoléon; car l'ordre et la discipline se
maintinrent dans l'armée de Davoust; elle souffrit moins de la disette;
il en fut à peu près de même de celle du prince Eugène. Dans ces deux
corps, lorsqu'on eut recours à la maraude, ce fut avec méthode; ou ne
fit que le mal nécessaire; on obligea le soldat de porter plusieurs
jours de vivres; on l'empêcha de les gaspiller. Ailleurs, les mêmes
précautions eussent donc pu être prises: mais, soit habitude de faire la
guerre dans des pays fertiles, soit ardeur, plusieurs des autres chefs
pensèrent plus à combattre qu'à administrer.
Aussi Napoléon était-il le plus souvent forcé de fermer les yeux sur un
maraudage qu'il défendait vainement: sachant d'ailleurs trop bien tout
l'attrait qu'a pour le soldat cette manière de subsister; qu'elle lui
fait aimer la guerre qui l'enrichit; qu'elle lui plaît par l'autorité
que souvent elle lui donne sur des classes supérieures à la sienne;
qu'elle a pour lui tout l'attrait de la guerre du pauvre contre le
riche; enfin que le plaisir d'être et de prouver qu'on est le plus fort,
s'y fait sentir sans cesse.
Pourtant, à la nouvelle de ces excès, il s'indigne! Il fait proclamer
ses menaces; il charge des colonnes mobiles de Français et de
Lithuaniens, de les exécuter: et nous, que la vue de ces pillards
irritait, nous voulions courir et punir: mais quand on leur avait
arraché le pain ou le bétail qu'ils avaient ravi, et qu'on les voyait se
retirer lentement, vous regardant, tantôt avec un désespoir concentré,
tantôt en versant des larmes, et qu'on les entendait murmurer, «que non
content de ne leur rien donner, on leur arrachait tout, qu'on voulait
donc qu'ils périssent d'inanition!» alors on s'accusait de barbarie
envers les siens, on les rappelait, on leur rendait leur proie; car
c'était l'impérieuse nécessité qui poussait au maraudage. L'officier
lui-même ne vivait que de la part que lui en faisaient ses soldats.
Une position si excessive amena des excès. Ces hommes rudes et armés,
assaillis par tant de besoins immodérés, ne purent rester modérés. Ils
arrivaient affamés près des habitations: ils demandaient d'abord; mais,
soit défaut de s'entendre, soit refus ou impossibilité aux habitans de
les satisfaire, à eux d'attendre, une altercation s'élevait; alors de
plus en plus irrités par la faim, ils devenaient farouches, et après
avoir bouleversé les cabanes et les châteaux, sans y trouver la
subsistance qu'ils cherchaient, dans l'égarement de leur désespoir, ils
accusaient les habitans d'être leurs ennemis, et se vengeaient des
propriétaires sur les propriétés.
Il y en eut qui se tuèrent avant d'en venir à ces extrémités; d'autres
après: c'étaient les plus jeunes. Ils s'appuyaient le front sur leurs
fusils, et se faisaient sauter la cervelle au milieu des chemins. Mais
plusieurs s'endurcirent; un excès les entraînait à un autre, comme on
s'échauffe souvent par les coups qu'on donne. Parmi ceux-là, quelques
vagabonds se vengèrent de leurs maux jusque sur les personnes; au milieu
de cette nature ingrate, ils se dénaturèrent; à cette distance,
abandonnés à eux-mêmes, ils crurent que tout leur était permis, et que
leurs souffrances les autorisaient à faire souffrir.
Dans cette armée si nombreuse, et composée de tant de nations, il dut
aussi se trouver plus de malfaiteurs que dans les autres; les causes de
tant de malheurs en amenèrent de nouveaux; déjà faibles par la faim, il
fallait aller à marches forcées pour la fuir, et pour atteindre
l'ennemi. La nuit venue, on s'arrêtait, et les soldats entraient en
foule dans les maisons; là, sur une paille dégoûtante, ils tombaient
autant de lassitude que de besoin.
Les plus robustes, n'avaient que le courage de pétrir la farine qu'ils
trouvaient, et d'allumer les fours, dont toutes ces maisons de bois sont
munies; les autres, d'aller à quelques pas faire les feux nécessaires
pour apprêter quelques alimens; leurs officiers, épuisés comme eux,
ordonnaient faiblement plus de précautions, et négligeaient de voir
s'ils étaient obéis. Alors une flammèche qui s'échappait de ces fours,
une étincelle qui jaillissait de ces bivouacs, suffisait pour incendier
un château, un village, et pour faire périr plusieurs des malheureux
soldats qui s'y étaient réfugiés. Au reste, ces désastres furent
très-rares en Lithuanie.
L'empereur n'ignora point ces détails; mais il était engagé: déjà, dès
Wilna, tous ces désordres avaient eu lieu; le duc de Trévise, entre
autres, l'en instruisit: «Du Niémen à la Vilia, il n'a vu, dit-il, que
des maisons dévastées, que chariots et caissons abandonnés; on les
trouve dispersés sur les chemins et dans les champs; ils sont renversés,
ouverts, et leurs effets répandus çà et là, et pillés comme s'ils
avaient été pris par l'ennemi. Il a cru suivre une déroute. Dix mille
chevaux ont été tués par les froides pluies du grand orage, et par les
seigles verts, leur nouvelle et seule nourriture. Ils gisent sur la
route, qu'ils embarrassent; leurs cadavres exhalent une odeur
méphitique, insupportable à respirer; c'est un nouveau fléau que
plusieurs comparent à la famine; mais celle-ci est bien plus terrible:
déjà plusieurs soldats de la jeune garde sont morts de faim.»
Jusque-là Napoléon avait écouté avec calme; ici il interrompt
brusquement: il veut échapper à la douleur par l'incrédulité; il
s'écrie: «C'est impossible! où sont leurs vingt jours de vivres? Les
soldats bien commandés ne meurent jamais de faim.»
Un général, l'auteur de ce dernier rapport, était là; Napoléon se tourne
vers lui, il l'interpelle, il le presse de questions; et ce général,
soit faiblesse, soit incertitude, répond que ces malheureux ne sont
point morts d'inanition, mais d'ivresse.
L'empereur demeure alors persuadé qu'on exagère à ses yeux les
privations de ses soldats. Quant au reste, il s'écrie «qu'il faut bien
supporter la perte des chevaux, de quelques équipages, celle même de
quelques habitations: c'est un torrent qui s'écoule; c'est le mauvais
côté de la guerre, un mal pour un bien; il faut faire au malheur sa
part; ses trésors, ses bienfaits le répareront: un grand résultat
couvrira tout; il ne lui faut qu'une victoire; s'il lui reste de quoi la
gagner, il suffît.»
Le duc observa qu'on pouvait y arriver par une marche plus méthodique,
que suivraient les magasins; mais il ne fut pas écouté. Ceux auxquels ce
maréchal, qui revenait d'Espagne, se plaignait alors, lui répondirent,
«qu'en effet l'empereur s'irritait au récit de maux qu'il jugeait
irrémédiables, sa politique lui imposant la nécessité d'un succès prompt
et décisif.»
Ils ajoutaient, «qu'ils voyaient bien que la santé de leur chef était
affaiblie; et que cependant, forcé de se lancer dans des positions de
plus en plus critiques, il n'envisageait pas sans humeur, des
difficultés à côté desquelles il passait et qu'il laissait s'amonceler
derrière lui: difficultés qu'il couvrait alors de mépris, pour en
déguiser l'importance, et afin de conserver lui-même la force d'esprit
nécessaire pour les surmonter. C'est pourquoi, déjà inquiet et fatigué
de la nouvelle situation critique dans laquelle il venait de se jeter,
impatient d'en sortir, il allait marcher, et pousser son armée en avant,
toujours en avant, pour en finir plus tôt.»
Ainsi, Napoléon était contraint de s'aveugler lui-même. On sait assez
que la plupart de ses ministres n'étaient point des flatteurs: les faits
et les hommes parlèrent; mais que purent-ils lui apprendre?
qu'ignorait-il? tous ses préparatifs n'avaient-ils pas été dictés par la
prudence la plus clairvoyante? que pouvait-on lui dire qu'il n'eût dit,
qu'il n'eût écrit cent fois? C'était après avoir prévu jusqu'aux
moindres détails, s'être préparé contre tous les inconvéniens, avoir
tout disposé pour une guerre lente et méthodique, qu'il se dépouillait
de toutes ces précautions, qu'il abandonnait tous ces préparatifs, et se
laissait emporter par l'habitude, par la nécessité des guerres courtes,
des victoires rapides et des paix subites.