CHAPITRE IV.

CE fut la grande colonne, celle du centre, qui souffrit le plus: elle

suivait le chemin que les Russes avaient ruiné, et que l'avant-garde

française venait d'achever de dévorer. Les colonnes qui prirent des

routes latérales, y trouvèrent le nécessaire; mais elles ne mirent point

assez d'ordre pour le recueillir et pour le ménager.

Le poids des calamités qu'entraîna cette marche rapide ne doit donc pas

peser tout entier sur Napoléon; car l'ordre et la discipline se

maintinrent dans l'armée de Davoust; elle souffrit moins de la disette;

il en fut à peu près de même de celle du prince Eugène. Dans ces deux

corps, lorsqu'on eut recours à la maraude, ce fut avec méthode; ou ne

fit que le mal nécessaire; on obligea le soldat de porter plusieurs

jours de vivres; on l'empêcha de les gaspiller. Ailleurs, les mêmes

précautions eussent donc pu être prises: mais, soit habitude de faire la

guerre dans des pays fertiles, soit ardeur, plusieurs des autres chefs

pensèrent plus à combattre qu'à administrer.

Aussi Napoléon était-il le plus souvent forcé de fermer les yeux sur un

maraudage qu'il défendait vainement: sachant d'ailleurs trop bien tout

l'attrait qu'a pour le soldat cette manière de subsister; qu'elle lui

fait aimer la guerre qui l'enrichit; qu'elle lui plaît par l'autorité

que souvent elle lui donne sur des classes supérieures à la sienne;

qu'elle a pour lui tout l'attrait de la guerre du pauvre contre le

riche; enfin que le plaisir d'être et de prouver qu'on est le plus fort,

s'y fait sentir sans cesse.

Pourtant, à la nouvelle de ces excès, il s'indigne! Il fait proclamer

ses menaces; il charge des colonnes mobiles de Français et de

Lithuaniens, de les exécuter: et nous, que la vue de ces pillards

irritait, nous voulions courir et punir: mais quand on leur avait

arraché le pain ou le bétail qu'ils avaient ravi, et qu'on les voyait se

retirer lentement, vous regardant, tantôt avec un désespoir concentré,

tantôt en versant des larmes, et qu'on les entendait murmurer, «que non

content de ne leur rien donner, on leur arrachait tout, qu'on voulait

donc qu'ils périssent d'inanition!» alors on s'accusait de barbarie

envers les siens, on les rappelait, on leur rendait leur proie; car

c'était l'impérieuse nécessité qui poussait au maraudage. L'officier

lui-même ne vivait que de la part que lui en faisaient ses soldats.

Une position si excessive amena des excès. Ces hommes rudes et armés,

assaillis par tant de besoins immodérés, ne purent rester modérés. Ils

arrivaient affamés près des habitations: ils demandaient d'abord; mais,

soit défaut de s'entendre, soit refus ou impossibilité aux habitans de

les satisfaire, à eux d'attendre, une altercation s'élevait; alors de

plus en plus irrités par la faim, ils devenaient farouches, et après

avoir bouleversé les cabanes et les châteaux, sans y trouver la

subsistance qu'ils cherchaient, dans l'égarement de leur désespoir, ils

accusaient les habitans d'être leurs ennemis, et se vengeaient des

propriétaires sur les propriétés.

Il y en eut qui se tuèrent avant d'en venir à ces extrémités; d'autres

après: c'étaient les plus jeunes. Ils s'appuyaient le front sur leurs

fusils, et se faisaient sauter la cervelle au milieu des chemins. Mais

plusieurs s'endurcirent; un excès les entraînait à un autre, comme on

s'échauffe souvent par les coups qu'on donne. Parmi ceux-là, quelques

vagabonds se vengèrent de leurs maux jusque sur les personnes; au milieu

de cette nature ingrate, ils se dénaturèrent; à cette distance,

abandonnés à eux-mêmes, ils crurent que tout leur était permis, et que

leurs souffrances les autorisaient à faire souffrir.

Dans cette armée si nombreuse, et composée de tant de nations, il dut

aussi se trouver plus de malfaiteurs que dans les autres; les causes de

tant de malheurs en amenèrent de nouveaux; déjà faibles par la faim, il

fallait aller à marches forcées pour la fuir, et pour atteindre

l'ennemi. La nuit venue, on s'arrêtait, et les soldats entraient en

foule dans les maisons; là, sur une paille dégoûtante, ils tombaient

autant de lassitude que de besoin.

Les plus robustes, n'avaient que le courage de pétrir la farine qu'ils

trouvaient, et d'allumer les fours, dont toutes ces maisons de bois sont

munies; les autres, d'aller à quelques pas faire les feux nécessaires

pour apprêter quelques alimens; leurs officiers, épuisés comme eux,

ordonnaient faiblement plus de précautions, et négligeaient de voir

s'ils étaient obéis. Alors une flammèche qui s'échappait de ces fours,

une étincelle qui jaillissait de ces bivouacs, suffisait pour incendier

un château, un village, et pour faire périr plusieurs des malheureux

soldats qui s'y étaient réfugiés. Au reste, ces désastres furent

très-rares en Lithuanie.

L'empereur n'ignora point ces détails; mais il était engagé: déjà, dès

Wilna, tous ces désordres avaient eu lieu; le duc de Trévise, entre

autres, l'en instruisit: «Du Niémen à la Vilia, il n'a vu, dit-il, que

des maisons dévastées, que chariots et caissons abandonnés; on les

trouve dispersés sur les chemins et dans les champs; ils sont renversés,

ouverts, et leurs effets répandus çà et là, et pillés comme s'ils

avaient été pris par l'ennemi. Il a cru suivre une déroute. Dix mille

chevaux ont été tués par les froides pluies du grand orage, et par les

seigles verts, leur nouvelle et seule nourriture. Ils gisent sur la

route, qu'ils embarrassent; leurs cadavres exhalent une odeur

méphitique, insupportable à respirer; c'est un nouveau fléau que

plusieurs comparent à la famine; mais celle-ci est bien plus terrible:

déjà plusieurs soldats de la jeune garde sont morts de faim.»

Jusque-là Napoléon avait écouté avec calme; ici il interrompt

brusquement: il veut échapper à la douleur par l'incrédulité; il

s'écrie: «C'est impossible! où sont leurs vingt jours de vivres? Les

soldats bien commandés ne meurent jamais de faim.»

Un général, l'auteur de ce dernier rapport, était là; Napoléon se tourne

vers lui, il l'interpelle, il le presse de questions; et ce général,

soit faiblesse, soit incertitude, répond que ces malheureux ne sont

point morts d'inanition, mais d'ivresse.

L'empereur demeure alors persuadé qu'on exagère à ses yeux les

privations de ses soldats. Quant au reste, il s'écrie «qu'il faut bien

supporter la perte des chevaux, de quelques équipages, celle même de

quelques habitations: c'est un torrent qui s'écoule; c'est le mauvais

côté de la guerre, un mal pour un bien; il faut faire au malheur sa

part; ses trésors, ses bienfaits le répareront: un grand résultat

couvrira tout; il ne lui faut qu'une victoire; s'il lui reste de quoi la

gagner, il suffît.»

Le duc observa qu'on pouvait y arriver par une marche plus méthodique,

que suivraient les magasins; mais il ne fut pas écouté. Ceux auxquels ce

maréchal, qui revenait d'Espagne, se plaignait alors, lui répondirent,

«qu'en effet l'empereur s'irritait au récit de maux qu'il jugeait

irrémédiables, sa politique lui imposant la nécessité d'un succès prompt

et décisif.»

Ils ajoutaient, «qu'ils voyaient bien que la santé de leur chef était

affaiblie; et que cependant, forcé de se lancer dans des positions de

plus en plus critiques, il n'envisageait pas sans humeur, des

difficultés à côté desquelles il passait et qu'il laissait s'amonceler

derrière lui: difficultés qu'il couvrait alors de mépris, pour en

déguiser l'importance, et afin de conserver lui-même la force d'esprit

nécessaire pour les surmonter. C'est pourquoi, déjà inquiet et fatigué

de la nouvelle situation critique dans laquelle il venait de se jeter,

impatient d'en sortir, il allait marcher, et pousser son armée en avant,

toujours en avant, pour en finir plus tôt.»

Ainsi, Napoléon était contraint de s'aveugler lui-même. On sait assez

que la plupart de ses ministres n'étaient point des flatteurs: les faits

et les hommes parlèrent; mais que purent-ils lui apprendre?

qu'ignorait-il? tous ses préparatifs n'avaient-ils pas été dictés par la

prudence la plus clairvoyante? que pouvait-on lui dire qu'il n'eût dit,

qu'il n'eût écrit cent fois? C'était après avoir prévu jusqu'aux

moindres détails, s'être préparé contre tous les inconvéniens, avoir

tout disposé pour une guerre lente et méthodique, qu'il se dépouillait

de toutes ces précautions, qu'il abandonnait tous ces préparatifs, et se

laissait emporter par l'habitude, par la nécessité des guerres courtes,

des victoires rapides et des paix subites.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I · 第 24 / 58 题