CHAPITRE III.

CEPENDANT tout remuait au fond des coeurs lithuaniens, un patriotisme

vivant encore, quoique déjà vieilli; d'un côté, la retraite précipitée

des Russes et la présence de Napoléon; de l'autre, le cri d'indépendance

qu'avait jeté Varsovie, et sur-tout la vue de ces héros polonais qui

rentraient, avec la liberté, sur ce sol dont ils s'étaient exilés avec

elle. Aussi les premiers jours furent-ils tout entiers à la joie; le

bonheur parut général, l'épânchement universel.

On crut voir par-tout les mêmes sentimens, dans l'intérieur des maisons,

comme aux fenêtres, et sur les places publiques. On se félicitait, on

s'embrassait sur les chemins; les vieillards reparurent vêtus de leur

ancien costume, qui rappelait des idées de gloire et d'indépendance. Ils

pleuraient de joie à la vue des bannières nationales, qu'on venait enfin

de relever; une foule immense les suivait, en faisant retentir l'air

d'acclamations. Mais cette exaltation irréfléchie chez les uns, excitée

chez les autres, dura peu.

De leur côté, les Polonais du grand-duché brûlaient toujours du plus

noble enthousiasme: dignes de la liberté, ils lui sacrifiaient tous les

biens auxquels la plupart des hommes la sacrifient. Dans cette occasion,

ils ne se démentirent pas: la diète de Varsovie se constitua en

confédération générale, déclara le royaume de Pologne rétabli; convoqua

les diétines, invita toute la Pologne à se confédérer, somma tous les

Polonais de l'armée russe d'abandonner la Russie, se fit représenter par

un conseil-général, maintint du reste l'ordre établi, et enfin envoya

une députation au roi de Saxe, et une adresse à Napoléon.

Le sénateur Wibicki la lui porta à Wilna. Il lui dit: «que-les Polonais

n'avaient été soumis, ni par la paix ni par la guerre, mais par la

trahison; qu'ils étaient donc libres de droit devant Dieu, comme devant

les hommes; qu'aujourd'hui pouvant l'être de fait, ce droit devenait un

devoir; qu'ils réclamaient l'indépendance de leurs frères, les

Lithuaniens, encore esclaves; qu'ils s'offraient comme centre de réunion

à toute la famille polonaise; mais que c'était à lui qui dictait au

siècle son histoire, en qui la force de la providence résidait, à

appuyer des efforts qu'elle devait approuver; qu'ainsi, ils venaient

demander à Napoléon le grand, de prononcer ces seules paroles: Que le

royaume de Pologne existe, et qu'il existerait; que tous les Polonais se

dévoueraient aux ordres du chef de la quatrième dynastie française,

devant qui les siècles n'étaient qu'un moment, et l'espace qu'un point.»

Napoléon répondit: «Gentilshommes, députés de la confédération de

Pologne, j'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire.

Polonais, je penserais et agirais comme vous; j'aurais voté comme vous

dans l'assemblée de Varsovie. L'amour de son pays est le premier devoir

de l'homme civilisé.

Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intérêts à concilier et beaucoup de

devoirs à remplir. Si j'avais régné pendant le premier, le second, ou le

troisième partage de la Pologne, j'aurais armé mes peuples pour la

défendre. Aussitôt que la victoire m'eut mis en état de rétablir vos

anciennes lois dans votre capitale, et dans une partie de vos provinces,

je le fis sans chercher à prolonger la guerre, qui aurait continué à

répandre le sang de mes sujets.

J'aime votre nation! Pendant seize ans j'ai vu vos soldats à mes côtés,

dans les champs de l'Italie et dans ceux de l'Espagne. J'applaudis à ce

que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire: je

ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions. Si vos

efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire vos

ennemis à reconnaître vos droits; mais dans des contrées si éloignées et

si étendues, c'est entièrement dans l'unanimité des efforts de la

population qui les couvre, que vous pouvez trouver l'espoir du succès.»

Je vous ai tenu le même langage dès ma première entrée en Pologne. Je

dois y ajouter, que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de

ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune manoeuvre, ou aucun

mouvement, qui tende à troubler la paisible possession de ce qui lui

reste des provinces de la Pologne.»

«Faites que la Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Polotsk, Mohilef, la

Volhinie, l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai

vu dans la grande Pologne, et la providence couronnera votre bonne cause

par des succès. Je récompenserai ce dévouement de vos contrées, qui vous

rend si intéressans, et vous acquiert tant de titres à mon estime et à

ma protection, par tout ce qui pourra dépendre de moi dans les

circonstances.»

Les Polonais avaient cru s'adresser à l'arbitre souverain du monde, à

celui dont chaque parole était un décret, et qu'aucun ménagement

politique n'était capable d'arrêter: ils ne surent à quoi attribuer la

circonspection de cette réponse. Ils doutèrent des intentions de

Napoléon: le zèle des uns en fut glacé, la tiédeur des autres justifiée:

tous s'étonnèrent. Même autour de lui, on se demanda les motifs de cette

prudence, qui paraissait intempestive, et à laquelle il n'avait pas

accoutumé: «Quel était donc le but de cette guerre? craignait-il

l'Autriche? la retraite des Russes l'avait-elle déconcerté? doutait-il

de sa fortune, et ne voulait-il pas prendre, devant l'Europe, des

engagemens qu'il n'était pas sûr de pouvoir tenir?

Enfin la froideur de la Lithuanie l'avait-elle gagné? ou plutôt, se

défiait-il de l'explosion d'un patriotisme, qu'il n'aurait pas pu

maîtriser, et ne s'était-il pas encore décidé sur le sort qu'il lui

réservait?»

Quels que fussent ses motifs, il voulut que les Lithuaniens parussent

s'affranchir d'eux-mêmes; et comme en même temps il leur créait un

gouvernement, et leur dictait jusqu'aux élans de leur patriotisme, cela

le plaça, ainsi qu'eux, dans une fausse position, où tout devint fautes,

contradictions, et demi-mesures. On ne se comprit pas réciproquement;

une défiance mutuelle en résulta. Pour tant de sacrifices que les

Polonais avaient à faire, ils voulurent des engagemens plus positifs.

Mais leur réunion en un seul royaume n'ayant pas été prononcée, la

crainte ordinaire à l'instant des grandes décisions, s'accrut, et la

confiance, qu'ils venaient de perdre en lui, ils la perdirent en

eux-mêmes.

Ce fut alors qu'il désigna sept Lithuaniens pour composer le nouveau

gouvernement. Ce choix fut malheureux en quelques points, il déplut à la

fierté jalouse d'une noblesse difficile à contenter.

Les quatre provinces lithuaniennes de Wilna, Minsk, Grodno et

Bialystock, eurent chacune une commission de gouvernement et des

sous-préfets nationaux. Chaque commune dut avoir sa municipalité; mais

la Lithuanie fut en effet gouvernée par un commissaire impérial, et par

quatre auditeurs français, avec le titre d'intendans.

Enfin, de ces fautes inévitables peut-être, et sur-tout des désordres

d'une armée, placée dans l'alternative de piller ses alliés ou de mourir

de faim, il résulta un refroidissement général. L'empereur n'en put

douter; il comptait sur quatre millions de Lithuaniens, quelques

milliers seulement le secondèrent! Leur pospolite*, qu'il avait

estimée à plus de cent mille hommes, lui avait décerné une garde

d'honneur; trois cavaliers seulement le suivirent! la populeuse Volhinie

resta immobile, et Napoléon en appela encore à la victoire. Heureux,

cette froideur ne l'inquiéta pas assez; malheureux, il ne s'en plaignit

pas, soit fierté, soit justice.

[*Le mot "pospolite" vient du polonais "pospolite ruszenié". Il

désignait, dans l'ancien royaume de Pologne, la levée en masse de toute

la noblesse, 150 000 hommes environ: "Le Dictionnaire Encyclopédique

Quillet" publié en 1935 sous la direction de Raoul Mortier, par la

Librairie Aristide Quillet, 278, boulevard Saint-Germain, à Paris 7ème.

(Note du transcripteur.)]

Pour nous, toujours confians en lui et en nous-mêmes, d'abord les

dispositions des Lithuaniens nous occupèrent peu; mais quand nos forces

diminuèrent, nous regardâmes autour de nous; avec notre attention

s'éveilla notre exigence. Trois généraux lithuaniens, grands par leurs

noms, leurs biens et leurs sentimens, suivaient l'empereur. Les généraux

français leur reprochèrent enfin la froideur de leurs compatriotes.

L'ardeur des Varsoviens, en 1806, leur fut proposée pour exemple. La

vive discussion qui s'ensuivit, comme plusieurs autres pareilles, qu'il

faut réunir, se passa chez Napoléon, près du lieu où il travaillait; et

comme on fut vrai de part et d'autre, comme dans ces discours les

allégations opposées se combattent sans se détruire, comme enfin les

premières et dernières causes de la froideur des Lithuaniens s'y

trouvent développées, il est impossible de les omettre.

Ces généraux répondirent donc: «qu'ils croyaient avoir bien reçu la

liberté que nous leur avions apportée. Qu'au reste chacun aimait avec

son caractère: que les Lithuaniens étaient plus-froids que les Polonais,

et conséquemment moins communicatifs. Qu'après tout, les sentimens

pouvaient être les mêmes, quoique l'exprèssion fût différente.

Que d'ailleurs les positions n'étaient pas à comparer. Qu'en 1806,

c'était après avoir vaincu les Prussiens, que les Français en avaient

délivré la Pologne; au lieu qu'aujourd'hui, s'ils affranchissaient la

Lithuanie du joug russe, c'était avant d'avoir subjugué la Russie.

Qu'ainsi les uns avaient dû accueillir avec transport une liberté

victorieuse et certaine; et les autres plus gravement, une liberté

incertaine et périlleuse. Qu'on n'achetait pas un bien, du même air

qu'on le recevait gratuitement. Qu'à Varsovie, six ans plus tôt, on

n'avait eu qu'à se préparer à des fêtes; tandis qu'aujourd'hui, à Wilna,

où l'on venait de voir toute la puissance des Russes, où l'on savait

leur armée intacte, et les motifs de leur retraite, c'était à dès

combats qu'on avait à se préparer.

Et avec quels moyens? Pourquoi la liberté ne leur avait-elle pas été

apportée en 1807! Alors la Lithuanie était riche et peuplée! depuis, le

système continental, en fermant à ses productions leur seul débouché,

l'a appauvrie, en même temps que la prévoyance des Russes l'a dépeuplée

de recrues, et plus récemment, d'une foule de seigneurs, de paysans, de

chariots et de bestiaux que l'armée russe venait d'entraîner avec elle.»

À ces causes ils ajoutèrent: «La disette, résultat de l'inclémence du

ciel de 1811, et les avaries auxquelles les blés trop gras de ces

contrées sont sujets. Mais pourquoi ne s'adressait-on pas aux provinces

du sud? Là, étaient les hommes, les chevaux, les vivres de toute espèce.

Il ne fallait qu'en chasser Tormasof et son armée. Schwartzenberg

peut-être y marchait, mais était-ce bien à des Autrichiens, usurpateurs

inquiets de la Gallicie, qu'on devait confier la délivrance de la

Volhinie? voudraient-ils asseoir la liberté si près de l'esclavage? Que

n'y envoyait-on des Français et des Polonais? Mais alors il faudrait

s'arrêter, faire une guerre plus méthodique, se donner le temps

d'organiser; et Napoléon, sans doute pressé par l'éloignement où il se

trouvait de ses états, par la dépense que nécessitait chaque jour

l'entretien de son armée, s'en tenant à elle, et courant après une

victoire, sacrifiait tout à l'espoir de finir la guerre d'un seul choc.»

Ici, on les interrompit: ces raisons, quoique vraies, parurent des

excuses insuffisantes. «Ils taisaient la plus forte cause de

l'immobilité de leurs compatriotes; elle se trouvait dans l'attachement

intéressé des grands pour la politique adroite des Russes, qui flattait

leur amour-propre, respectait leurs usages, et assurait leurs droits sur

des paysans, que les Français venaient affranchir. On ajouta que, sans

doute, l'indépendance nationale leur paraissait trop chère à ce prix.»

Ce reproche était fondé, et bien qu'il ne fût pas personnel, les

généraux lithuaniens s'en irritèrent. L'un d'eux s'écria: «Vous parlez

de notre indépendance, mais il faut qu'elle soit bien périlleuse,

puisque vous, à la tête de quatre cent mille hommes, vous craignez de

vous compromettre en la reconnaissant; car vous ne l'avez reconnue ni

par vos discours, ni par vos actions. Ce sont vos auditeurs, hommes tout

neufs avec une administration toute nouvelle, qui gouvernent nos

provinces. Ils exigent impérieusement, et nous laissent ignorer à qui

nous faisons des sacrifices, qu'on ne fait qu'à sa patrie. Ils nous

montrent par-tout l'empereur, et nulle part encore la république. Vous

ne donnez donc point de but à notre marche, et vous vous étonnez qu'elle

soit incertaine. Ceux que nous n'aimons pas comme compatriotes, vous

nous les donnez pour chefs. Wilna, malgré nos prières, reste séparée de

Varsovie; désunis, vous nous demandez cette confiance dans nos forces,

que l'union seule peut donner. Les soldats que vous attendiez de nous,

vous sont offerts; trente mille seraient déjà prêts, mais vous leur

refusez les armes, les habits et l'argent qui nous manquent.»

Toutes ces imputations pouvaient peut-être encore être combattues; mais

il ajouta: «Certes nous ne marchandons pas la liberté, mais nous

trouvons, en effet, qu'elle ne s'offre pas désintéressée. Par-tout le

bruit de vos désordres vous précède; ils ne sont pas partiels, car votre

armée marche sur cinquante lieues de front. À Wilna, même, malgré les

ordres multipliés de votre empereur, les faubourgs ont été pillés; et

l'on s'y défie d'une liberté qu'apporte la licence.

Qu'attendez-vous donc de notre zèle? un visage satisfait, des cris de

joie, des accens de reconnaissance? quand chaque jour, chacun de nous

apprend que ses villages, que ses granges sont dévastées; car le peu que

les Russes n'ont point entraîné avec eux, vos colonnes affamées le

dévorent. Dans leurs marches rapides, il s'échappe de leurs flancs une

foule de maraudeurs de toutes nations, dont il faut se défendre.

Qu'exigez-vous encore? que nos compatriotes accourent sur votre passage,

vous apportant leurs blés, vous conduisant leurs troupeaux; qu'ils

s'offrent eux-mêmes tout armés et prêts à vous suivre? Eh! qu'ont-ils à

vous donner? vos pillards prennent tout! on n'a pas le temps de vous

offrir. Regardez d'ici l'entrée du quartier-impérial; y voyez-vous cet

homme? il est presque nu! il gémit; il vous tend une main suppliante! eh

bien, ce malheureux qui excite votre pitié, c'est un de ces nobles dont

vous attendiez les secours: hier, il accourait vers vous plein d'ardeur,

avec sa fille, ses vassaux et ses biens; il venait s'offrir à votre

empereur; mais il a rencontré des pillards wurtembergeois, et il est

dépouillé; il n'est plus père, à peine est-il homme.»

Chacun gémit et l'alla secourir! Français, Allemands et Lithuaniens,

tous s'accordaient pour déplorer ces désordres, aucun n'en pouvait

trouver le remède. Comment, en effet, rétablir la discipline dans de si

grandes masses, poussées si précipitamment, conduites par tant de chefs,

de moeurs, de caractères et de pays différens, et forcées de vivre de

maraude.

En Prusse, l'empereur n'avait fait prendre à son armée que pour vingt

jours de vivres. C'était ce qu'il en fallait pour gagner Wilna par une

bataille. La victoire devait faire le reste; mais la fuite de l'ennemi

ajourna cette victoire. L'empereur pouvait attendre ses convois, mais en

surprenant les Russes, il les avait désunis, il ne voulut pas lâcher

prise et perdre son avantage. Il lança donc sur leurs traces quatre cent

mille hommes, avec vingt jours de vivres, dans un pays qui n'avait pas

pu nourrir les vingt mille Suédois de Charles XII.

Ce ne fut pas défaut de prévoyance: car d'immenses convois de boeufs

suivaient l'armée, la plupart en troupeaux, le reste attelé à des

chariots de vivres. On avait organisé leurs conducteurs en bataillons.

Il est vrai que ceux-ci, ennuyés de la lenteur de ces pesans animaux,

les assommaient, ou les laissaient périr d'inanition. On en vit pourtant

un grand nombre à Wilna et à Minsk; quelques-uns atteignirent Smolensk,

mais trop tard; il ne purent servir qu'aux recrues et aux renforts qui

nous suivirent.

D'un autre côté, Dantzick renfermait tant de grains, qu'elle seule eût

pu nourrir l'armée: elle alimentait Koenigsberg. On avait vu ses vivres

remonter le Prégel sur de grands bateaux jusqu'à Vehlau, et sur de plus

légers jusqu'à Insterburg. Les autres convois allaient par terre de

Koenigsberg à Labiau, et de là, par le Niémen et la Vilia, jusqu'à Kowno

et Wilna. Mais la Vilia desséchée se refusa à ces transports; il fallut

y suppléer.

Napoléon haïssait les traitans. Il voulut que l'administration de

l'armée organisât des chariots lithuaniens; cinq cents furent

rassemblés; leur vue l'en dégoûta. Il permit alors qu'on traitât avec

des Juifs, qui sont les seuls commerçans de ce pays; et les vivres,

arrêtés à Kowno, arrivèrent enfin à Wilna: mais l'armée en était

partie.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I · 第 23 / 58 题