CEPENDANT tout remuait au fond des coeurs lithuaniens, un patriotisme
vivant encore, quoique déjà vieilli; d'un côté, la retraite précipitée
des Russes et la présence de Napoléon; de l'autre, le cri d'indépendance
qu'avait jeté Varsovie, et sur-tout la vue de ces héros polonais qui
rentraient, avec la liberté, sur ce sol dont ils s'étaient exilés avec
elle. Aussi les premiers jours furent-ils tout entiers à la joie; le
bonheur parut général, l'épânchement universel.
On crut voir par-tout les mêmes sentimens, dans l'intérieur des maisons,
comme aux fenêtres, et sur les places publiques. On se félicitait, on
s'embrassait sur les chemins; les vieillards reparurent vêtus de leur
ancien costume, qui rappelait des idées de gloire et d'indépendance. Ils
pleuraient de joie à la vue des bannières nationales, qu'on venait enfin
de relever; une foule immense les suivait, en faisant retentir l'air
d'acclamations. Mais cette exaltation irréfléchie chez les uns, excitée
chez les autres, dura peu.
De leur côté, les Polonais du grand-duché brûlaient toujours du plus
noble enthousiasme: dignes de la liberté, ils lui sacrifiaient tous les
biens auxquels la plupart des hommes la sacrifient. Dans cette occasion,
ils ne se démentirent pas: la diète de Varsovie se constitua en
confédération générale, déclara le royaume de Pologne rétabli; convoqua
les diétines, invita toute la Pologne à se confédérer, somma tous les
Polonais de l'armée russe d'abandonner la Russie, se fit représenter par
un conseil-général, maintint du reste l'ordre établi, et enfin envoya
une députation au roi de Saxe, et une adresse à Napoléon.
Le sénateur Wibicki la lui porta à Wilna. Il lui dit: «que-les Polonais
n'avaient été soumis, ni par la paix ni par la guerre, mais par la
trahison; qu'ils étaient donc libres de droit devant Dieu, comme devant
les hommes; qu'aujourd'hui pouvant l'être de fait, ce droit devenait un
devoir; qu'ils réclamaient l'indépendance de leurs frères, les
Lithuaniens, encore esclaves; qu'ils s'offraient comme centre de réunion
à toute la famille polonaise; mais que c'était à lui qui dictait au
siècle son histoire, en qui la force de la providence résidait, à
appuyer des efforts qu'elle devait approuver; qu'ainsi, ils venaient
demander à Napoléon le grand, de prononcer ces seules paroles: Que le
royaume de Pologne existe, et qu'il existerait; que tous les Polonais se
dévoueraient aux ordres du chef de la quatrième dynastie française,
devant qui les siècles n'étaient qu'un moment, et l'espace qu'un point.»
Napoléon répondit: «Gentilshommes, députés de la confédération de
Pologne, j'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire.
Polonais, je penserais et agirais comme vous; j'aurais voté comme vous
dans l'assemblée de Varsovie. L'amour de son pays est le premier devoir
de l'homme civilisé.
Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intérêts à concilier et beaucoup de
devoirs à remplir. Si j'avais régné pendant le premier, le second, ou le
troisième partage de la Pologne, j'aurais armé mes peuples pour la
défendre. Aussitôt que la victoire m'eut mis en état de rétablir vos
anciennes lois dans votre capitale, et dans une partie de vos provinces,
je le fis sans chercher à prolonger la guerre, qui aurait continué à
répandre le sang de mes sujets.
J'aime votre nation! Pendant seize ans j'ai vu vos soldats à mes côtés,
dans les champs de l'Italie et dans ceux de l'Espagne. J'applaudis à ce
que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire: je
ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions. Si vos
efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire vos
ennemis à reconnaître vos droits; mais dans des contrées si éloignées et
si étendues, c'est entièrement dans l'unanimité des efforts de la
population qui les couvre, que vous pouvez trouver l'espoir du succès.»
Je vous ai tenu le même langage dès ma première entrée en Pologne. Je
dois y ajouter, que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de
ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune manoeuvre, ou aucun
mouvement, qui tende à troubler la paisible possession de ce qui lui
reste des provinces de la Pologne.»
«Faites que la Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Polotsk, Mohilef, la
Volhinie, l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai
vu dans la grande Pologne, et la providence couronnera votre bonne cause
par des succès. Je récompenserai ce dévouement de vos contrées, qui vous
rend si intéressans, et vous acquiert tant de titres à mon estime et à
ma protection, par tout ce qui pourra dépendre de moi dans les
circonstances.»
Les Polonais avaient cru s'adresser à l'arbitre souverain du monde, à
celui dont chaque parole était un décret, et qu'aucun ménagement
politique n'était capable d'arrêter: ils ne surent à quoi attribuer la
circonspection de cette réponse. Ils doutèrent des intentions de
Napoléon: le zèle des uns en fut glacé, la tiédeur des autres justifiée:
tous s'étonnèrent. Même autour de lui, on se demanda les motifs de cette
prudence, qui paraissait intempestive, et à laquelle il n'avait pas
accoutumé: «Quel était donc le but de cette guerre? craignait-il
l'Autriche? la retraite des Russes l'avait-elle déconcerté? doutait-il
de sa fortune, et ne voulait-il pas prendre, devant l'Europe, des
engagemens qu'il n'était pas sûr de pouvoir tenir?
Enfin la froideur de la Lithuanie l'avait-elle gagné? ou plutôt, se
défiait-il de l'explosion d'un patriotisme, qu'il n'aurait pas pu
maîtriser, et ne s'était-il pas encore décidé sur le sort qu'il lui
réservait?»
Quels que fussent ses motifs, il voulut que les Lithuaniens parussent
s'affranchir d'eux-mêmes; et comme en même temps il leur créait un
gouvernement, et leur dictait jusqu'aux élans de leur patriotisme, cela
le plaça, ainsi qu'eux, dans une fausse position, où tout devint fautes,
contradictions, et demi-mesures. On ne se comprit pas réciproquement;
une défiance mutuelle en résulta. Pour tant de sacrifices que les
Polonais avaient à faire, ils voulurent des engagemens plus positifs.
Mais leur réunion en un seul royaume n'ayant pas été prononcée, la
crainte ordinaire à l'instant des grandes décisions, s'accrut, et la
confiance, qu'ils venaient de perdre en lui, ils la perdirent en
eux-mêmes.
Ce fut alors qu'il désigna sept Lithuaniens pour composer le nouveau
gouvernement. Ce choix fut malheureux en quelques points, il déplut à la
fierté jalouse d'une noblesse difficile à contenter.
Les quatre provinces lithuaniennes de Wilna, Minsk, Grodno et
Bialystock, eurent chacune une commission de gouvernement et des
sous-préfets nationaux. Chaque commune dut avoir sa municipalité; mais
la Lithuanie fut en effet gouvernée par un commissaire impérial, et par
quatre auditeurs français, avec le titre d'intendans.
Enfin, de ces fautes inévitables peut-être, et sur-tout des désordres
d'une armée, placée dans l'alternative de piller ses alliés ou de mourir
de faim, il résulta un refroidissement général. L'empereur n'en put
douter; il comptait sur quatre millions de Lithuaniens, quelques
milliers seulement le secondèrent! Leur pospolite*, qu'il avait
estimée à plus de cent mille hommes, lui avait décerné une garde
d'honneur; trois cavaliers seulement le suivirent! la populeuse Volhinie
resta immobile, et Napoléon en appela encore à la victoire. Heureux,
cette froideur ne l'inquiéta pas assez; malheureux, il ne s'en plaignit
pas, soit fierté, soit justice.
[*Le mot "pospolite" vient du polonais "pospolite ruszenié". Il
désignait, dans l'ancien royaume de Pologne, la levée en masse de toute
la noblesse, 150 000 hommes environ: "Le Dictionnaire Encyclopédique
Quillet" publié en 1935 sous la direction de Raoul Mortier, par la
Librairie Aristide Quillet, 278, boulevard Saint-Germain, à Paris 7ème.
(Note du transcripteur.)]
Pour nous, toujours confians en lui et en nous-mêmes, d'abord les
dispositions des Lithuaniens nous occupèrent peu; mais quand nos forces
diminuèrent, nous regardâmes autour de nous; avec notre attention
s'éveilla notre exigence. Trois généraux lithuaniens, grands par leurs
noms, leurs biens et leurs sentimens, suivaient l'empereur. Les généraux
français leur reprochèrent enfin la froideur de leurs compatriotes.
L'ardeur des Varsoviens, en 1806, leur fut proposée pour exemple. La
vive discussion qui s'ensuivit, comme plusieurs autres pareilles, qu'il
faut réunir, se passa chez Napoléon, près du lieu où il travaillait; et
comme on fut vrai de part et d'autre, comme dans ces discours les
allégations opposées se combattent sans se détruire, comme enfin les
premières et dernières causes de la froideur des Lithuaniens s'y
trouvent développées, il est impossible de les omettre.
Ces généraux répondirent donc: «qu'ils croyaient avoir bien reçu la
liberté que nous leur avions apportée. Qu'au reste chacun aimait avec
son caractère: que les Lithuaniens étaient plus-froids que les Polonais,
et conséquemment moins communicatifs. Qu'après tout, les sentimens
pouvaient être les mêmes, quoique l'exprèssion fût différente.
Que d'ailleurs les positions n'étaient pas à comparer. Qu'en 1806,
c'était après avoir vaincu les Prussiens, que les Français en avaient
délivré la Pologne; au lieu qu'aujourd'hui, s'ils affranchissaient la
Lithuanie du joug russe, c'était avant d'avoir subjugué la Russie.
Qu'ainsi les uns avaient dû accueillir avec transport une liberté
victorieuse et certaine; et les autres plus gravement, une liberté
incertaine et périlleuse. Qu'on n'achetait pas un bien, du même air
qu'on le recevait gratuitement. Qu'à Varsovie, six ans plus tôt, on
n'avait eu qu'à se préparer à des fêtes; tandis qu'aujourd'hui, à Wilna,
où l'on venait de voir toute la puissance des Russes, où l'on savait
leur armée intacte, et les motifs de leur retraite, c'était à dès
combats qu'on avait à se préparer.
Et avec quels moyens? Pourquoi la liberté ne leur avait-elle pas été
apportée en 1807! Alors la Lithuanie était riche et peuplée! depuis, le
système continental, en fermant à ses productions leur seul débouché,
l'a appauvrie, en même temps que la prévoyance des Russes l'a dépeuplée
de recrues, et plus récemment, d'une foule de seigneurs, de paysans, de
chariots et de bestiaux que l'armée russe venait d'entraîner avec elle.»
À ces causes ils ajoutèrent: «La disette, résultat de l'inclémence du
ciel de 1811, et les avaries auxquelles les blés trop gras de ces
contrées sont sujets. Mais pourquoi ne s'adressait-on pas aux provinces
du sud? Là, étaient les hommes, les chevaux, les vivres de toute espèce.
Il ne fallait qu'en chasser Tormasof et son armée. Schwartzenberg
peut-être y marchait, mais était-ce bien à des Autrichiens, usurpateurs
inquiets de la Gallicie, qu'on devait confier la délivrance de la
Volhinie? voudraient-ils asseoir la liberté si près de l'esclavage? Que
n'y envoyait-on des Français et des Polonais? Mais alors il faudrait
s'arrêter, faire une guerre plus méthodique, se donner le temps
d'organiser; et Napoléon, sans doute pressé par l'éloignement où il se
trouvait de ses états, par la dépense que nécessitait chaque jour
l'entretien de son armée, s'en tenant à elle, et courant après une
victoire, sacrifiait tout à l'espoir de finir la guerre d'un seul choc.»
Ici, on les interrompit: ces raisons, quoique vraies, parurent des
excuses insuffisantes. «Ils taisaient la plus forte cause de
l'immobilité de leurs compatriotes; elle se trouvait dans l'attachement
intéressé des grands pour la politique adroite des Russes, qui flattait
leur amour-propre, respectait leurs usages, et assurait leurs droits sur
des paysans, que les Français venaient affranchir. On ajouta que, sans
doute, l'indépendance nationale leur paraissait trop chère à ce prix.»
Ce reproche était fondé, et bien qu'il ne fût pas personnel, les
généraux lithuaniens s'en irritèrent. L'un d'eux s'écria: «Vous parlez
de notre indépendance, mais il faut qu'elle soit bien périlleuse,
puisque vous, à la tête de quatre cent mille hommes, vous craignez de
vous compromettre en la reconnaissant; car vous ne l'avez reconnue ni
par vos discours, ni par vos actions. Ce sont vos auditeurs, hommes tout
neufs avec une administration toute nouvelle, qui gouvernent nos
provinces. Ils exigent impérieusement, et nous laissent ignorer à qui
nous faisons des sacrifices, qu'on ne fait qu'à sa patrie. Ils nous
montrent par-tout l'empereur, et nulle part encore la république. Vous
ne donnez donc point de but à notre marche, et vous vous étonnez qu'elle
soit incertaine. Ceux que nous n'aimons pas comme compatriotes, vous
nous les donnez pour chefs. Wilna, malgré nos prières, reste séparée de
Varsovie; désunis, vous nous demandez cette confiance dans nos forces,
que l'union seule peut donner. Les soldats que vous attendiez de nous,
vous sont offerts; trente mille seraient déjà prêts, mais vous leur
refusez les armes, les habits et l'argent qui nous manquent.»
Toutes ces imputations pouvaient peut-être encore être combattues; mais
il ajouta: «Certes nous ne marchandons pas la liberté, mais nous
trouvons, en effet, qu'elle ne s'offre pas désintéressée. Par-tout le
bruit de vos désordres vous précède; ils ne sont pas partiels, car votre
armée marche sur cinquante lieues de front. À Wilna, même, malgré les
ordres multipliés de votre empereur, les faubourgs ont été pillés; et
l'on s'y défie d'une liberté qu'apporte la licence.
Qu'attendez-vous donc de notre zèle? un visage satisfait, des cris de
joie, des accens de reconnaissance? quand chaque jour, chacun de nous
apprend que ses villages, que ses granges sont dévastées; car le peu que
les Russes n'ont point entraîné avec eux, vos colonnes affamées le
dévorent. Dans leurs marches rapides, il s'échappe de leurs flancs une
foule de maraudeurs de toutes nations, dont il faut se défendre.
Qu'exigez-vous encore? que nos compatriotes accourent sur votre passage,
vous apportant leurs blés, vous conduisant leurs troupeaux; qu'ils
s'offrent eux-mêmes tout armés et prêts à vous suivre? Eh! qu'ont-ils à
vous donner? vos pillards prennent tout! on n'a pas le temps de vous
offrir. Regardez d'ici l'entrée du quartier-impérial; y voyez-vous cet
homme? il est presque nu! il gémit; il vous tend une main suppliante! eh
bien, ce malheureux qui excite votre pitié, c'est un de ces nobles dont
vous attendiez les secours: hier, il accourait vers vous plein d'ardeur,
avec sa fille, ses vassaux et ses biens; il venait s'offrir à votre
empereur; mais il a rencontré des pillards wurtembergeois, et il est
dépouillé; il n'est plus père, à peine est-il homme.»
Chacun gémit et l'alla secourir! Français, Allemands et Lithuaniens,
tous s'accordaient pour déplorer ces désordres, aucun n'en pouvait
trouver le remède. Comment, en effet, rétablir la discipline dans de si
grandes masses, poussées si précipitamment, conduites par tant de chefs,
de moeurs, de caractères et de pays différens, et forcées de vivre de
maraude.
En Prusse, l'empereur n'avait fait prendre à son armée que pour vingt
jours de vivres. C'était ce qu'il en fallait pour gagner Wilna par une
bataille. La victoire devait faire le reste; mais la fuite de l'ennemi
ajourna cette victoire. L'empereur pouvait attendre ses convois, mais en
surprenant les Russes, il les avait désunis, il ne voulut pas lâcher
prise et perdre son avantage. Il lança donc sur leurs traces quatre cent
mille hommes, avec vingt jours de vivres, dans un pays qui n'avait pas
pu nourrir les vingt mille Suédois de Charles XII.
Ce ne fut pas défaut de prévoyance: car d'immenses convois de boeufs
suivaient l'armée, la plupart en troupeaux, le reste attelé à des
chariots de vivres. On avait organisé leurs conducteurs en bataillons.
Il est vrai que ceux-ci, ennuyés de la lenteur de ces pesans animaux,
les assommaient, ou les laissaient périr d'inanition. On en vit pourtant
un grand nombre à Wilna et à Minsk; quelques-uns atteignirent Smolensk,
mais trop tard; il ne purent servir qu'aux recrues et aux renforts qui
nous suivirent.
D'un autre côté, Dantzick renfermait tant de grains, qu'elle seule eût
pu nourrir l'armée: elle alimentait Koenigsberg. On avait vu ses vivres
remonter le Prégel sur de grands bateaux jusqu'à Vehlau, et sur de plus
légers jusqu'à Insterburg. Les autres convois allaient par terre de
Koenigsberg à Labiau, et de là, par le Niémen et la Vilia, jusqu'à Kowno
et Wilna. Mais la Vilia desséchée se refusa à ces transports; il fallut
y suppléer.
Napoléon haïssait les traitans. Il voulut que l'administration de
l'armée organisât des chariots lithuaniens; cinq cents furent
rassemblés; leur vue l'en dégoûta. Il permit alors qu'on traitât avec
des Juifs, qui sont les seuls commerçans de ce pays; et les vivres,
arrêtés à Kowno, arrivèrent enfin à Wilna: mais l'armée en était
partie.