ENTRE ces deux ailes, la grande-armée marchait au Niémen en trois masses
séparées. Le roi de Westphalie, avec quatre-vingt mille hommes, se
dirigeait sur Grodno; le vice-roi d'Italie, avec soixante-quinze mille
hommes, sur Pilony; Napoléon, avec deux cent vingt mille hommes, sur
Nogaraïski, ferme située à trois lieues au-dessus de Kowno. Le 23 juin,
avant le jour, la colonne impériale atteignit le Niémen, mais sans le
voir. La lisière de la grande forêt prussienne de Pilwisky et les
collines qui bordent le fleuve, cachaient cette grande armée prête à le
franchir.
Napoléon, qu'une voiture avait transporté jusque-là, monta à cheval à
deux heures du matin. Il reconnut le fleuve russe, sans se déguiser
comme on l'a dit faussement, mais en se couvrant de la nuit pour
franchir cette frontière, que, cinq mois après, il ne put repasser qu'à
la faveur d'une même obscurité. Comme il paraissait devant cette rive,
son cheval s'abattit tout-à-coup, et le précipita sur le sable. Une voix
s'écria: «Ceci est d'un mauvais présage; un Romain reculerait!» On
ignore si ce fut lui ou quelqu'un de sa suite, qui prononça ces mots.
Sa reconnaissance faite, il ordonna qu'à la chute du jour suivant, trois
ponts fussent jetés sur le fleuve près du village de Poniémen; puis il
se retira dans son quartier, où il passa toute cette journée, tantôt
dans sa tente, tantôt dans une maison polonaise, étendu sans force dans
un air immobile, au milieu d'une chaleur lourde, et cherchant en vain le
repos.
Dès que la nuit fut revenue, il se rapprocha du fleuve. Ce furent
quelques sapeurs, dans une nacelle, qui le traversèrent d'abord.
Étonnés, ils abordent, et descendent sans obstacle sur la rive russe.
Là, ils trouvent la paix; c'est de leur côté qu'est la guerre: tout est
calme sur cette terre étrangère, qu'on leur a dépeinte si menaçante.
Cependant un simple officier de Cosaques, commandant une patrouille, se
présente bientôt à eux. Il est seul, il semble se croire en pleine paix,
et ignorer que l'Europe entière en armes est devant lui. Il demande à
ces étrangers qui ils sont.-«Français,» lui répondirent-ils.-«Que
voulez-vous, reprit cet officier, et pourquoi venez-vous en Russie? Un
sapeur lui répliqua brusquement: «Vous faire la guerre! prendre Wilna!
délivrer la Pologne!» Et le Cosaque se retire; il disparaît dans les
bois, sur lesquels trois de nos soldats, emportés d'ardeur, et pour
sonder la forêt, déchargent leurs armes.
Ainsi le faible bruit de trois coups de feu, auxquels on ne répondit
pas, nous apprit qu'une nouvelle campagne s'ouvrait, et qu'une grande
invasion était commencée.
Ce premier signal de guerre irrita violemment l'empereur, soit prudence
ou pressentiment. Trois cents voltigeurs passèrent aussitôt le fleuve,
pour protéger l'établissement des ponts.
Alors sortirent des vallons et de la forêt toutes les colonnes
françaises. Elles s'avancèrent silencieusement jusqu'au fleuve à la
faveur d'une profonde obscurité. Il fallait les toucher pour les
reconnaître. On défendit les feux et jusqu'aux étincelles; on se reposa
les armes à la main, comme en présence de l'ennemi. Les seigles verts et
mouillés d'une abondante rosée, servirent de lit aux hommes et de
nourriture aux chevaux.
La nuit, sa fraîcheur qui interrompait le sommeil, son obscurité qui
alonge les heures et augmente les besoins, qui ôte aux yeux leur
utilité, soit qu'on ait besoin de ses regards pour se conduire ou pour
se distraire, ou de ceux des autres pour s'encourager; enfin les dangers
du lendemain, tout rendait grave cette position. Mais l'attente d'une
grande journée soutenait. La proclamation de Napoléon venait d'être lue:
on s'en répétait à voix basse les passages les plus remarquables, et le
génie des conquêtes enflammait notre imagination.
Devant nous était la frontière russe. Déjà, à travers les ombres, nos
regards avides cherchaient à envahir cette terre promise à notre gloire.
Il nous semblait entendre les cris de joie des Lithuaniens à l'approche
de leurs libérateurs. Nous nous figurions ce fleuve bordé de leurs mains
suppliantes. Ici tout nous manquait, là tout nous serait prodigué! Ils
s'empresseraient de pourvoir à nos besoins: nous allions être entourés
d'amour et de reconnaissance. Qu'importe une mauvaise nuit, le jour
allait bientôt renaître, et avec lui sa chaleur et toutes ses illusions!
Le jour parut! il ne nous montra qu'un sable aride, désert, et de mornes
et sombres forêts. Nos yeux alors se tournèrent tristement sur
nous-mêmes, et nous nous sentîmes ressaisis d'orgueil et d'espoir par le
spectacle imposant de notre armée réunie.
À trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on
apercevait la tente de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines,
leurs pentes, les vallées, étaient couvertes d'hommes et de chevaux. Dès
que la terre eut présenté au soleil toutes ces masses mobiles, revêtues
d'armes étincelantes, le signal fut donné, et aussitôt cette multitude
commença à s'écouler en trois colonnes, vers les trois ponts. On les
voyait serpenter en descendant la courte plaine qui les séparait du
Niémen, s'en approcher, gagner les trois passages, s'alonger et se
rétrécir pour les traverser et atteindre enfin ce sol étranger, qu'ils
allaient dévaster, et qu'ils devaient bientôt couvrir de leurs vastes
débris.
L'ardeur était si grande que deux divisions d'avant-garde se disputant
l'honneur de passer les premières, furent près d'en venir aux mains; on
eût quelque peine à les calmer. Napoléon se hâta de poser le pied sur
les terres russes. Il fit sans hésiter ce premier pas vers sa perte. Il
se tint d'abord près du pont, encourageant les soldats de ses regards.
Tous le saluèrent de leur cri accoutumé. Ils parurent plus animés, que
lui, soit qu'il se sentît peser sur le coeur une si grande agression,
soit que son corps affaibli ne pût supporter le poids d'une chaleur
excessive, ou que déjà il fût étonné de ne rien trouver à vaincre.
L'impatience enfin le saisit. Tout-à-coup, il s'enfonça-à travers le
pays, dans la forêt qui bordait le fleuve. Il courait de toute la
vitesse de son cheval; dans son empressement il semblait qu'il voulût
tout, seul atteindre l'ennemi. Il fit plus d'une lieue dans cette
direction, toujours dans la même solitude, après quoi il fallut bien
revenir près des ponts, d'où il redescendit avec le fleuve et sa garde
vers Kowno.
On croyait entendre gronder le canon. Nous écoutions, en marchant, de
quel côté le combat s'engageait. Mais à l'exception de quelques troupes
de Cosaques, ce jour-là comme les suivans, le ciel seul se montra notre
ennemi. En effet, à peine l'empereur avait-il passé le fleuve qu'un
bruit sourd avait agité l'air. Bientôt le jour s'obscurcit, le vent
s'éleva et nous apporta les sinistres roulemens du tonnerre. Ce ciel
menaçant, cette terre sans abri nous attrista. Quelques-uns même,
naguère enthousiastes, en furent effrayés comme d'un funeste présage.
Ils crurent que ces nuées enflammées s'amoncelaient sur nos têtes, et
s'abaissaient sur cette terre, pour nous en défendre l'entrée.
Il est vrai que cet orage fut grand comme l'entreprise. Pendant
plusieurs heures, ces lourds et noirs nuages s'épaissirent et pesèrent
sur toute l'armée de la droite à la gauche et sur cinquante lieues
d'espace, elle fut tout entière menacée de ses feux, et accablée de ses
torrens: les routes et les champs furent inondés; la chaleur
insupportable de l'atmosphère fut changée subitement en un froid
désagréable. Dix mille chevaux périrent dans la marche, et sur-tout dans
les bivouacs qui suivirent. Une grande quantité d'équipages resta
abandonnée dans les sables, beaucoup d'hommes succombèrent ensuite.
Un couvent servit d'abri à l'empereur, contre la première fureur de cet
orage. Il en repartit bientôt pour Kowno, où régnait le plus grand
désordre. Le fracas des coups de tonnerre n'était plus entendu; ces
bruits menaçans, qui grondaient encore sur nos têtes, semblaient
oubliés. Car si ce phénomène, commun dans cette saison, a pu étonner
quelques esprits, pour la plupart le temps des présages est passé. Un
scepticisme, ingénieux chez les uns, insouciant ou grossier chez les
autres, de terrestres passions, des besoins impérieux, ont détourné
l'ame des hommes de ce ciel d'où elle vient, et où elle doit retourner.
Ainsi dans ce grand désastre, l'armée ne vit qu'un accident naturel
arrivé mal à propos; et loin d'y reconnaître la réprobation d'une si
grande agression, dont au reste elle n'était pas responsable, elle n'y
trouva qu'un motif de colère contre le sort, ou le ciel qui, par hasard
ou autrement, lui donnait un si terrible présage.
Ce jour-là même, un malheur particulier vint se joindre à ce désastre
général. Au-delà de Kowno, Napoléon s'irrite contre la Vilia, dont les
Cosaques ont rompu le pont; et qui s'oppose au passage d'Oudinot. Il
affecte de la mépriser, comme tout ce qui lui faisait obstacle, et il
ordonne à un escadron des Polonais de sa garde, de se jeter dans cette
rivière. Ces hommes d'élite s'y précipitèrent sans hésiter.
D'abord ils marchèrent en ordre, et quand le fond leur manqua, ils
redoublèrent d'efforts. Bientôt ils atteignirent à la nage le milieu
des flots. Mais ce fut là que le courant plus rapide les désunit. Alors
leurs chevaux s'effraient, ils dérivent, et sont emportés par la
violence des eaux. Ils ne nagent plus, ils flottent dispersés. Leurs
cavaliers luttent et se débattent vainement, la force les abandonne;
enfin ils se résignent. Leur perte est certaine, mais c'est à leur
patrie, c'est devant elle, c'est pour leur libérateur qu'ils se sont
dévoués, et près d'être engloutis, suspendant leurs efforts, ils
tournent la tête vers Napoléon et s'écrient: Vive l'empereur! On en
remarqua trois sur-tout, qui, ayant encore la bouche hors de l'eau,
répétèrent ce cri, et périrent aussitôt. L'armée était saisie d'horreur
et d'admiration.
Quant à Napoléon, il ordonna vivement et avec précision tout ce qu'il
fallut pour en sauver le plus grand nombre, mais sans paraître ému; soit
habitude de se maîtriser, soit qu'à la guerre il regardât les émotions
du coeur comme des faiblesses, dont il ne devait pas donner l'exemple,
et qu'il fallait vaincre, soit enfin qu'il entrevît de plus grands
malheurs, devant lesquels celui-là n'était rien.
Un pont, jeté sur cette rivière, porta le maréchal Oudinot et le
deuxième corps vers Keydani. Pendant ce temps le reste de l'armée
passait encore le Niémen. Il lui fallut trois jours entiers. L'armée
d'Italie ne le traversa que le 29, devant Pilony. L'armée du roi de
Westphalie n'entra dans Grodno que le 30.
De Kowno, Napoléon se rendit en deux jours, jusques aux défilés qui
défendent la plaine de Wilna. Il attendit, pour s'y montrer, des
nouvelles de ses avant-postes. Il espérait qu'Alexandre lui disputerait
cette capitale. Le bruit de quelques coups de feu flattait déjà son
espoir; quand on vint lui annoncer que la ville était ouverte. Il
s'avance soucieux et mécontent. Il accuse ses généraux d'avant-garde
d'avoir laissé s'échapper l'armée russe. C'est à Montbrun, au plus
actif, qu'il adresse ce reproche, et il s'emporte jusqu'à le menacer.
Paroles sans effet, violence sans aucune suite, et, dans un homme
d'action, moins condamnables que remarquables, en ce qu'elles prouvaient
toute l'importance qu'il attachait à une prompte victoire.
Au milieu de son emportement, il mit de l'adresse dans ses dispositions,
pour entrer à Wilna. Il se fit précéder et suivre par des régimens
polonais. Mais, plus occupé de la retraite des Russes que des cris
d'admiration et de reconnaissance des Lithuaniens, il traversa
rapidement la ville, et courut aux avant-postes. Plusieurs des meilleurs
hussards du 8º, engagés sans être soutenus dans un bois, venaient d'y
périr sous les efforts de la garde russe: Ségur, qui les commandait,
après une défense désespérée, était tombé percé de coups.
L'ennemi avait brûlé ses ponts, ses magasins: il fuyait par plusieurs
routes, mais toutes dans la direction de Drissa. Napoléon fit recueillir
ce que le feu avait épargné, et rétablir les communications. Il poussa
Murat et sa cavalerie sur les traces d'Alexandre; en même temps, il jeta
Ney sur sa gauche, pour appuyer Oudinot, qui, ce jour-là même, culbutait
Witgenstein depuis Deweltowo jusqu'à Wilkomir; puis il revint occuper
dans Wilna la place d'Alexandre.
Là, ses cartes déployées, les rapports militaires, et une foule
d'officiers demandant ses ordres, l'attendaient. Il était sur le théâtre
de la guerre, et dans l'instant de sa plus vive action; il avait de
promptes et imminentes décisions à prendre, des ordres de mouvement à
donner, des hôpitaux, des magasins, des lignes d'opération à établir.
Il fallait questionner, lire, comparer ensuite, enfin trouver et saisir
la vérité, qui semble toujours fuir et se cacher au milieu de mille
réponses et rapports contradictoires.
Ce n'était pas tout. Napoléon, dans Wilna, avait un nouvel empire à
organiser, la politique de l'Europe, la guerre d'Espagne, le
gouvernement de la France à diriger. Sa correspondance politique,
militaire et administrative, qu'il avait laissée s'accumuler depuis
plusieurs jours, l'appelait impérieusement. Car tel était son usage,
dans l'attente d'un grand événement qui décidait de plusieurs de ses
réponses, et dont toutes se ressentaient. Il entra donc, et d'abord il
se jeta sur un lit, moins pour dormir que pour méditer en repos; et
bientôt, se levant comme en sursaut, il dicta rapidement les ordres
qu'il venait de concevoir.
Il vint alors des nouvelles de Varsovie et de l'armée autrichienne. Le
discours d'ouverture de la diète polonaise déplut à l'empereur; il
s'écria en le jetant: «C'est du français; il fallait du polonais!» Quant
aux Autrichiens, on ne lui dissimula pas que, dans toute leur armée, il
ne devait compter que sur leur chef. Cette assurance lui parut
suffisante.