CEPENDANT Poniatowski, à qui cette expédition semblait promettre un
trône, se joignait généreusement aux ministres de l'empereur, pour lui
en montrer le danger. Dans ce prince polonais, l'amour de la patrie
était une noble et grande passion; sa vie et sa mort l'ont prouvé; mais
elle ne l'aveuglait pas. Il peignit la Lithuanie déserte, peu
praticable; sa noblesse déjà presque à demi russe, le caractère des
habitans froid et peu empressé: mais l'empereur impatient l'interrompit;
il voulait des renseignemens pour entreprendre, et non pour s'abstenir.
Il est vrai que la plupart de ces objections n'étaient qu'une faible
répétition de toutes celles qui, dès long-temps, s'étaient présentées à
son esprit. On ignorait jusqu'à quel point il avait mesuré le danger;
ses efforts multipliés, depuis le 30 décembre 1810, pour connaître le
terrain qui tôt ou tard devait infailliblement devenir le théâtre d'une
guerre décisive; combien d'émissaires il avait envoyés le reconnaître;
la multitude de mémoires qu'il s'était fait donner sur les routes de
Pétersbourg et de Moskou; sur l'esprit des habitans, principalement sur
celui de la classe marchande; enfin sur les ressources de toute nature
que le pays pourrait offrir: s'il persistait, c'est que, loin de
s'abuser sur sa force, il ne partageait pas cette confiance, qui
peut-être empêchait d'apercevoir combien l'affaiblissement de la Russie
importait à l'existence à venir du grand empire français.
Dans cette vue, il s'adressa encore à trois de ses grands-officiers[8],
dont les services et l'attachement connus autorisaient la franchise:
tous les trois, comme ministres, envoyés et ambassadeurs, avaient, à
différentes époques, connu la Russie. Il s'attacha à leur persuader
l'utilité, la justice et la nécessité de cette guerre; mais l'un d'eux
sur-tout[9] l'interrompait souvent avec impatience: car, dès qu'une
discussion était établie, Napoléon en souffrait les écarts.
[Note 8: Le duc de Frioul, le comte de Ségur, le duc de Vicence.]
[Note 9: Le duc de Vicence.]
Ce grand-officier, s'abandonnant à cette impétueuse et inflexible
franchise qu'il tenait de son caractère, de son éducation militaire, et
peut-être aussi de la province où il était né, s'écriait: «qu'il ne
fallait pas s'abuser, ni prétendre abuser les autres; qu'en s'emparant
du continent, et même des états de la famille de son allié, on ne
pouvait accuser cet allié de manquer au système continental! Quand les
armées françaises couvraient l'Europe, comment reprocher aux Russes leur
armée? Était-ce à l'ambition de Napoléon à dénoncer l'ambition
d'Alexandre.
Qu'au reste, la détermination de ce prince était prise; que la Russie
une fois envahie, il-n'y aurait plus de paix à attendre tant qu'un
Français resterait sur son territoire; qu'en cela l'orgueil national et
obstiné des Russes était d'accord avec celui de leur empereur.
Qu'à la vérité ses sujets l'accusaient de faiblesse, mais que c'était à
tort; qu'il ne fallait pas le juger d'après toutes les complaisances
dont, à Tilsitt et à Erfurt, son admiration, son inexpérience et quelque
ambition l'avaient rendu capable. Que ce prince aimait la justice; qu'il
tenait à mettre le bon droit de son côté, et pouvait hésiter jusqu'à ce
qu'il s'en crût appuyé, mais qu'alors il devenait inflexible; qu'enfin,
en le considérant par rapport à ses sujets, il y aurait plus de danger
pour lui à faire une honteuse paix qu'à soutenir une guerre
malheureuse.
Comment au reste ne pas voir que, dans cette guerre, tout était à
craindre, jusqu'à nos alliés? Napoléon n'entendait-il pas leurs rois
inquiets dire qu'ils n'étaient que ses préfets? Pour se tourner contre
lui, tous n'attendaient qu'une occasion; pourquoi risquer de la faire
naître?»
Alors, appuyé de ses deux collègues, ce général ajoutait: «que, depuis
1805, un système de guerre qui forçait au pillage le soldat le plus
discipliné, avait semé de haines toute cette Allemagne qu'aujourd'hui
l'empereur voulait franchir. Allait-il donc se jeter avec son armée,
par-delà, tous ces peuples qui n'ont point encore cicatrisé les plaies
qu'ils nous doivent? Que d'inimitiés, que de vengeances ce serait mettre
entre la France et lui!
Et à qui demandait-il ses points d'appui? À cette Prusse que nous
dévorons depuis cinq ans, et dont l'alliance est feinte et forcée. Il va
donc tracer la plus longue ligne d'opérations qui fut jamais, à travers
une crainte silencieuse, souple, perfide, qui, telle que cette cendre
des volcans, cache des feux terribles dont le moindre choc peut produire
l'éruption[10]!
[Note 10: Duc de Vicence, le comte de Ségur.]
Après tout enfin, que lui reviendra-t-il de tant de conquêtes? de
substituer à des rois des lieutenans, qui, plus ambitieux que les
généraux d'Alexandre, les imiteront peut-être, sans attendre la mort de
leur souverain; mort qu'au reste il rencontrera infailliblement sur tant
de champs de bataille, et cela avant d'avoir consolidé son ouvrage,
chaque guerre réveillant dans l'intérieur l'espoir de tous les partis,
et remettant en question ce qui était résolu.
Voulait-il connaître les discours de l'armée? Eh bien! on y disait que
ses meilleurs soldats étaient en Espagne; que les régimens, trop souvent
recrutés, manquaient d'ensemble; qu'ils ne se connaissaient pas entre
eux; qu'on était incertain si l'on pourrait compter l'un sur l'autre
dans le danger; que le premier rang cachait en vain la faiblesse des
deux autres; que déjà, faute d'âge et de santé, beaucoup succombaient
dans les premières marches, sous le seul poids de leurs sacs et de leurs
armes.
Et pourtant, dans cette expédition, c'était moins la guerre qui
déplaisait que le pays où l'on allait la porter[11]. Les Lithuaniens
nous appelaient, disait-on; mais sur quel sol? dans quel climat? au
milieu de quelles moeurs? On les connaissait trop par la campagne de
1806: où pouvoir jamais s'arrêter dans ces plaines plates et démantelées
de toute espèce de position fortifiée par l'art ou la nature?
[Note 11: Le duc de Frioul, le comte de Ségur, le duc de Vicence.]
Ne savait-on pas que tous les élémens défendaient ces contrées depuis le
premier d'octobre jusqu'au premier de juin; que hors du court intervalle
compris entre ces deux époques, une armée engagée dans ces déserts de
boue ou de glace, y pouvait périr tout entière et sans gloire!» Et ils
ajoutaient: «que la Lithuanie était déjà l'Asie plus encore que
l'Espagne n'était l'Afrique; et l'armée française, déjà comme exilée de
la France par une guerre perpétuelle, voulait du moins rester
européenne.
Enfin, quand on serait en présence de l'ennemi dans ces déserts, par
quels motifs différens chaque armée serait-elle animée? Pour les Russes,
la patrie, l'indépendance, tous les intérêts privés et publics,
jusqu'aux voeux secrets de nos alliés! Pour nous, et contre tant
d'obstacles, la gloire toute seule, même sans la cupidité, que
l'affreuse pauvreté de ces climats ne pourrait tenter.
Et quel but pour tant de travaux? Les Français ne se reconnaissaient
déjà plus au milieu d'une patrie qu'aucune autre frontière naturelle ne
limitait plus, et tant y devenait grande la diversité des moeurs, des
figures et des langages.» À ce propos le plus âgé de ces
grands-officiers[12] ajouta: «qu'on ne s'étendait pas ainsi sans
s'affaiblir; que c'était perdre la France dans l'Europe, car enfin quand
la France serait l'Europe, il n'y aurait plus de France: déjà même un
tel départ ne va-t-il pas la laisser solitaire, déserte, sans chef, sans
armée, accessible à toute diversion; qui donc la défendra? _Ma
renommée_! s'écria l'empereur: _J'y laisse mon nom et la crainte
qu'inspire une nation armée!_»
Et, sans se laisser ébranler par tant d'objections, il annonçait: «qu'il
allait organiser l'empire en cohortes de ban et d'arrière-ban, et
laisser, sans défiance, à des Français la garde de la France, de sa
couronne et de sa gloire.
Que quant à la Prusse, il s'était assuré de sa tranquillité, par
l'impossibilité où il l'avait mise de remuer, même dans le cas d'une
défaite, ou d'une descente des Anglais sur les côtes de la mer du Nord
et sur nos derrières. Qu'il tenait dans sa main la police civile et
militaire de ce royaume; qu'il était maître de Stettin, Custrin, Glogau,
Torgau, Spandau, et de Magdebourg; qu'il aurait des officiers
clairvoyans à Colberg et une armée à Berlin; qu'avec ces moyens et la
loyauté de la Saxe, il n'avait rien à craindre de l'inimitié prussienne.
[Note 12: M. de Ségur.]
Que pour le reste de l'Allemagne, une vieille politique l'attachait à la
France, ainsi que les mariages avec les maisons de Bade, de Bavière et
d'Autriche; qu'il comptait sur ceux de ses rois qui lui devaient leur
nouveau titre. Qu'après avoir enchaîné l'anarchie, et s'être rangé du
parti des rois, fort comme il l'était, ceux-ci ne pourraient l'attaquer
qu'en soulevant leurs peuples par les principes de la démocratie: mais
que sans doute les souverains ne s'allieraient pas à cette ennemie
naturelle des trônes, qui sans lui les aurait renversés, et contre
laquelle lui seul pouvait les défendre.»
«Que d'ailleurs les Allemands étaient d'un génie méthodique et lent, et
qu'avec eux il aurait toujours le temps pour lui; qu'il régnait dans
toutes les forteresses de la Prusse; que Dantzick était un second
Gibraltar.» Ce qui était inexact sur-tout en hiver. «Que la Russie
devait effrayer l'Europe de son gouvernement militaire et conquérant,
comme de sa population sauvage déjà si nombreuse, et qui augmentait d'un
demi-million tous les ans: n'avait-on pas vu ses armées dans toute
l'Italie, en Allemagne et jusque sur le Rhin! Qu'en demandant
l'évacuation de la Prusse, elle voulait une chose impossible, parce que
se dessaisir de la Prusse, après l'avoir tant ulcérée, c'était la donner
à la Russie, qui s'en servirait contre nous.»
Poursuivant ensuite avec plus de chaleur, il s'écriait: «Pourquoi
menacer mon absence des différens partis encore existans dans
l'intérieur de l'empire? Où sont-ils? je n'en vois qu'un seul contre
moi, celui de quelques royalistes, la plupart de l'ancienne noblesse,
vieux et sans expérience. Mais ils redoutent plus ma perte qu'ils ne la
désirent. Voici ce que je leur ai dit en Normandie: On me vante fort
comme grand capitaine, comme politique habile, et l'on ne parle guère de
moi comme administrateur; pourtant ce que j'ai fait de plus difficile et
de plus utile, a été d'arrêter le torrent révolutionnaire; il aurait
tout englouti, l'Europe et vous! J'ai réuni les partis les plus
opposés, mêlé les classes rivales, et, parmi vous cependant, quelques
nobles obstinés résistent: ils refusent mes places! Eh! que m'importe à
moi! c'est pour votre bien, pour votre salut que je vous les offre. Que
feriez-vous seuls et sans moi? Vous êtes une poignée contre des masses!
Ne voyez-vous pas qu'il faut éteindre cette guerre du tiers-état contre
la noblesse, par un mélange complet de ce qu'il y a de mieux dans les
deux classes? Je vous tends la main, et vous la repoussez! Mais qu'ai-je
besoin de vous? Quand je vous soutiens, je me fais tort à moi-même dans
l'esprit du peuple; car que suis-je, moi? roi du tiers-état: n'est-ce
point assez?»
Alors, passant avec plus de calme à une autre question, «il connaissait,
disait-il, l'ambition de ses généraux; mais elle était détournée par la
guerre, et ne serait pas appuyée dans ses excès par des soldats
français, trop fiers et trop attachés à leur belle patrie. Que si la
guerre était périlleuse, la paix avait aussi ses dangers; qu'en ramenant
ses armées dans l'intérieur, elle y renfermerait et y concentrerait trop
d'intérêts et de passions audacieuses, que le repos et leur réunion
feraient fermenter, et qu'il ne pourrait plus contenir; qu'il fallait
donner un cours à toutes ces ambitions; qu'après tout, il en craignait
moins l'effet au dehors qu'au dedans.»
Enfin il ajouta: «Vous craignez, la guerre pour mes jours? C'est ainsi
qu'au temps des conspirations on voulait m'effrayer de Georges: il se
trouvait par-tout sur mes pas; ce misérable devait tirer sur moi. Eh
bien! il aurait tué mon aide-de-camp tout au plus; mais me tuer, moi,
c'était impossible! avais-je donc accompli les volontés du destin? Je me
sens poussé vers un but que je ne connais pas: quand je l'aurai atteint,
dès que je n'y serai plus utile, alors un atome suffira pour m'abattre;
mais jusque-là tous les efforts humains ne pourront rien contre moi.
Paris ou l'armée, c'est donc une même chose; quand mon heure sera venue,
une fièvre, une chute de cheval à la chasse, me tueront aussi bien qu'un
boulet: les jours sont écrits!»
Celle opinion, utile au moment du danger, aveugle trop souvent les
conquérans sur le prix auquel les grands résultats qu'ils obtiennent
sont achetés. Ils aiment à croire à la prédestination, soit que plus que
d'autres ils aient éprouvé tout ce qu'il y a d'inattendu dans les
affaires des hommes, soit qu'elle les décharge d'une trop pesante
responsabilité. C'était en revenir au temps des croisades, où ces mots,
_Dieu le veut_, répondaient à toutes les objections d'une politique
pacifique et prudente.
Car l'expédition de Napoléon en Russie a une triste ressemblance avec
celles de Saint Louis en Égypte et en Afrique. Ces invasions
entreprises, les unes, pour les intérêts du ciel, l'autre pour ceux de
la terre, eurent une fin pareille; et ces deux grands désastres
apprennent au monde que les grands et profonds calculs politiques du
siècle des lumières peuvent avoir le même résultat que les élans
désordonnés des passions religieuses des siècles de l'ignorance et de la
superstition.
Toutefois, dans ces deux entreprises, ne comparons ni leur opportunité,
ni leurs chances de succès. Celle-ci était indispensable à l'achèvement
d'un grand dessein presque accompli; son but n'était point hors de
portée; les moyens pour l'atteindre étaient sûffisans: il se peut que
l'instant en ait été mal choisi; que la conduite en ait été, tantôt trop
hâtée, tantôt incertaine; et, à cet égard, les faits parleront, c'est à
eux à en décider.