CEPENDANT Napoléon répondait à tout; son habile main savait saisir et
manier à propos tous les esprits; et, en effet, dès qu'il voulait
séduire, il y avait dans son entretien une espèce d'enchantement dont il
était impossible de se défendre: on se sentait moins fort que lui, et
comme contraint de se soumettre à son influence. C'était, si l'on peut
s'exprimer ainsi, une espèce de puissance magnétique; car son génie
ardent et mobile est tout entier dans chacun de ses désirs, le moindre
comme le plus important: il veut, et toutes ses forces, toutes ses
facultés se réunissent pour accomplir; elles accourent, se précipitent,
et, dociles, elles prennent à l'instant même les formes qui lui
plaisent.
Aussi la plupart de ceux qu'il avait en vue d'engager, se trouvaient-ils
entraînés comme hors d'eux-mêmes. On se sentait flatté de voir ce maître
de l'Europe sembler n'avoir plus d'autre ambition, d'autre volonté que
celle de vous convaincre; de voir ces traits, pour tant d'autres si
terribles, n'exprimer pour vous qu'une douce et touchante bienveillance;
d'entendre cet homme mystérieux, et dont chaque parole était historique,
céder comme pour vous seul à l'irrésistible attrait du plus naïf et du
plus confiant épanchement: et cette voix, en vous parlant, si
caressante, n'était-ce pas celle dont le moindre son retentissait dans
toute l'Europe, déclarait des guerres, décidait des batailles, fixait le
sort des empires, élevait ou détruisait les réputations! Quel
amour-propre pouvait résister au charme d'une si grande séduction! on en
était saisi de toutes parts; son éloquence était d'autant plus
persuasive, que lui-même semblait persuadé.
Dans cette occasion, il n'y eut pas de teintes si variées dont sa vive
et fertile imagination ne colorât, son projet pour convaincre et
entraîner. Le même texte lui fournissait mille argumens divers: c'est le
caractère et la position de chacun de ses interlocuteurs qui
l'inspirent; il l'entraîne dans son entreprise, en la lui faisant
envisager sous la forme, avec la couleur, et du côté qui doit lui
plaire.
Voilà comme il fait entrevoir à celui qu'effraie la dépense, qu'un autre
paiera cette conquête de la Russie, qu'il veut lui faire approuver.
Il dit au militaire que cette expédition hasardeuse étonne, mais qui
doit être facilement séduit par la grandeur d'une idée ambitieuse, que
la paix est à Constantinople, c'est-à-dire à la fin de l'Europe: il lui
est libre d'entrevoir qu'alors ce ne sera pas seulement à un bâton de
maréchal, mais à un sceptre qu'on pourra prétendre.
Il répond au ministre[13] élevé dans l'ancien monde, et qu'épouvanterait
tant de sang à verser, et d'ambition à satisfaire, «que c'est une guerre
toute politique; que ce sont les Anglais seulement qu'il va attaquer en
Russie; que la campagne sera courte; qu'après on se reposera; que c'est
le cinquième acte, le dénouement.»
[Note 13: Le comte Molé]
Avec d'autres, c'est la puissance, l'ambition des Russes et la force des
événemens qui l'entraînent à la guerre malgré lui. Devant les hommes
superficiels et sans expérience, avec lesquels il ne veut ni
s'expliquer, ni se donner la peine de feindre, il s'écrie brusquement:
«Vous ne comprenez rien à tout ceci, vous en ignorez les antécédens et
les conséquens!»
Mais avec les princes de sa famille, il s'est déclaré depuis long-temps;
il s'est plaint de ce qu'ils n'appréciaient pas assez sa position. «Ne
voyez-vous pas, leur a-t-il dit, que je ne suis point né sur le trône;
que je dois m'y soutenir comme j'y suis monté, par la gloire; qu'il faut
qu'elle aille en croissant; qu'un particulier devenu souverain, comme
moi, ne peut plus s'arrêter; qu'il faut qu'il monte sans cesse, et qu'il
est perdu s'il reste stationnaire?»
Alors, il montrait toutes les anciennes dynasties armées contre la
sienne, tramant des complots, préparant des guerres, et cherchant à
détruire en lui le dangereux exemple d'un roi parvenu. Voilà pourquoi
toute paix, à ses yeux, était une conspiration des faibles contre le
fort, des vaincus contre le vainqueur, et sur-tout des grands par leur
naissance contre les grands par eux-mêmes. Tant de coalitions
successives l'avaient confirmé dans cette appréhension! Aussi pensait-il
souvent à ne plus souffrir de puissance ancienne en Europe, et
voulait-il seul faire époque, être une ère nouvelle pour les trônes, et
qu'enfin tout, datât de lui.
Il se découvrait ainsi tout entier aux yeux de sa famille, par ces vives
peintures de sa position politique, qui ne paraîtront peut-être plus
aujourd'hui ni fausses, ni trop chargées; et pourtant la douce
Joséphine, toujours occupée à le retenir et à le calmer, lui avait
souvent fait entendre, «qu'avec le sentiment de la supériorité de son
génie, il semblait n'avoir jamais assez celui de sa puissance; que,
comme à ces caractères jaloux, il lui en fallait sans cesse des preuves.
Comment, à travers les bruyantes acclamations de l'Europe, son oreille
inquiète pouvait-elle entendre quelques voix isolées qui contestaient sa
légitimité? qu'ainsi son esprit inquiet cherchait toujours l'agitation
comme son élément; que, fort pour désirer, faible pour jouir, il serait
donc le seul qu'il n'eût pu, vaincre.»
Mais, en 1811, Joséphine était séparée de Napoléon; et, quoiqu'il allât
encore lui rendre des soins dans sa retraite, la voix de cette
impératrice avait perdu cette influence que donne une présence
continuelle, de tendres habitudes, et le besoin des doux épanchemens.
Cependant, de nouveaux démêlés avec le pape compliquaient la position de
la France. Napoléon s'adressait alors au cardinal Fesch. C'était un
prêtre zélé, et tout bouillant d'une vivacité italienne: il défendait
les droits ultramontains avec une ardente opiniâtreté; et telle était la
chaleur de ses discussions avec l'empereur, que, dans une occasion
précédente, celui-ci, tout irrité, s'était emporté jusqu'à lui crier,
«qu'il le réduirait à obéir!--Eh! qui conteste votre puissance? répondit
le cardinal: mais force n'est pas raison; car si j'ai raison, toute
votre puissance ne me fera point avoir tort. D'ailleurs, votre majesté
sait que je ne crains pas le martyre.--Le martyre! répliqua Napoléon en
passant de la violence au sourire, ah! n'y comptez pas, monsieur le
cardinal; c'est une affaire où il faut être deux, et quant à moi je ne
veux martyriser personne.»
Ces discussions prirent, dit-on, un caractère plus grave vers la fin de
1811. Un témoin assure qu'alors le cardinal, jusque-là étranger à la
politique, la mêla à ses controverses religieuses; qu'il conjura
Napoléon de ne pas s'attaquer ainsi aux hommes, aux élémens, aux
religions, à la terre et au ciel à la fois; et qu'enfin il lui montra la
crainte de le voir succomber sous le poids de tant d'inimitiés.
Pour toute réponse à cette vive attaque, l'empereur le prit par la main,
le conduisit à la fenêtre, l'ouvrit, et lui dit: «Voyez-vous là-haut
cette étoile?--Non, sire.--Regardez bien.--Sire, je ne la vois pas.--Eh
bien! moi je la vois!» s'écria Napoléon. Le cardinal, saisi
d'étonnement, se tut, s'imaginant qu'il n'y avait plus de voix humaine
assez forte pour se faire entendre d'une ambition si colossale, qu'elle
atteignait déjà les cieux.
Quant au témoin de cette scène singulière, il comprit tout autrement les
paroles de son chef. Elles ne lui parurent point l'expression d'une
confiance exagérée dans sa fortune, mais plutôt celle de la grande
différence que Napoléon établissait entre les aperçus de son génie et
ceux de la politique du cardinal!
Mais, en supposant même que l'ame de Napoléon n'ait point été exempte
d'un penchant à la superstition, son esprit était à la fois trop ferme
et trop éclairé pour laisser dépendre d'une faiblesse d'aussi grandes
destinées. Une grande inquiétude le préoccupait: c'était la pensée de
cette même mort qu'il semblait braver. Il sentait ses forces
s'affaiblir, et craignait qu'après lui cet empire français, ce grand
trophée de tant de travaux et de victoires, ne fût démembré.
«L'empereur russe était, disait-il, le seul souverain qui pesât encore
sur le sommet de cet immense édifice. Jeune et plein de vie, les forces
de ce rival croissaient encore, quand déjà les siennes déclinaient.» Il
lui semblait que, des bords du Niémen, Alexandre n'attendait que la
nouvelle de sa mort pour se saisir du sceptre de l'Europe, et l'arracher
des mains de son faible successeur. «Quand l'Italie entière, la Suisse,
l'Autriche, la Prusse et toute l'Allemagne marchaient sous ses aigles,
qu'attendrait-il donc pour prévenir ce danger, et pour consolider le
grand empire, en rejetant Alexandre et la puissance russe, affaiblie de
la perte de toute la Pologne, au-delà du Borysthène?»
Telles furent ses paroles prononcées dans le secret de l'intimité; elles
renferment sans doute le véritable motif de cette terrible guerre. Quant
à sa précipitation à la commencer, il semblait qu'il se hâtât, poussé
par l'instinct d'une mort prochaine. Une humeur acre répandue dans sang,
et qu'il accusait de son irascibilité, «mais sans laquelle, disait-il,
on ne gagnait pas de batailles,» le dévorait.
Qui de nous a su pénétrer assez avant dans l'organisation humaine pour
affirmer que ce vice caché ne fût pas l'une des causes de cette inquiète
activité qui hâtait les événemens, et qui fit sa grandeur et sa chute?
Cet ennemi intérieur manifestait de plus en plus sa présence par une
douleur secrète, et par de violentes convulsions d'estomac qu'il lui
faisait éprouver. Dès 1806, à Varsovie, dans une de ces crises
douloureuses, on[14] avait entendu Napoléon s'écrier, «qu'il portait en
lui le principe d'une fin prématurée, et qu'il périrait du même mal que
son père.»
[Note 14: Le comté de Lobau.]
Déjà pour lui, les courts exercices de la chasse, le galop des chevaux
les plus doux, étaient une fatigue: comment soutiendrait-il donc les
longues journées, et les mouvemens rapides et violens par lesquels les
combats se préparent? Aussi pendant que, même autour de lui, la plupart
le croyaient emporté vers la Russie par sa grande ambition, par
l'inquiétude de son esprit et par son amour pour la guerre, seul et
presque sans témoin, il en pesait l'énorme poids, et, poussé par la
nécessité, il ne s'y décidait qu'après une pénible hésitation.
Enfin, le 3 août 1811, dans une audience, au milieu des envoyés de toute
l'Europe, il éclate; mais cet emportement, présage de la guerre, est une
preuve de plus de sa répugnance à la commencer. Peut-être la défaite que
viennent d'essuyer les Russes à Routschouk a-t-elle enflé son espoir, et
pense-t-il qu'en menaçant il arrêtera les préparatifs d'Alexandre.
C'est au prince Kourakin qu'il s'est adressé. Cet ambassadeur vient de
protester des intentions pacifiques de son souverain, il l'interrompt:
«Non, son maître veut la guerre! il sait par ses généraux que les armées
russes accourent sur le Niémen! L'empereur Alexandre trompe et gagne
tous ses envoyés!» Puis apercevant Caulincourt, il traverse rapidement
la salle, et l'interpelant avec violence: «Oui, vous aussi vous êtes
devenu Russe. Vous êtes séduit par l'empereur Alexandre.» Le duc
répliqua fermement: «Oui, sire, parce que je le crois Français.»
Napoléon se tut; mais depuis ce moment il traita froidement ce
grand-officier, sans pourtant le rebuter; plusieurs fois même il essaya,
par de nouveaux raisonnemens, entremêlés de caresses familières, de le
faire rentrer dans son opinion, mais inutilement; il le trouva toujours
inflexible, prêt à le servir, mais sans l'approuver.