CEPENDANT Napoléon est encore à Paris, au milieu de ses grands, effrayés
du terrible choc qui se prépare. Ceux-ci n'ont plus rien à acquérir, ils
ont beaucoup à conserver: ainsi leur intérêt personnel se réunit au voeu
général des peuples, fatigués de la guerre; et sans contester l'utilité
de cette expédition, ils en redoutent les approches. Mais ils n'en
parlent qu'entre eux, secrètement, soit qu'ils craignent de déplaire, de
nuire à la confiance des peuples, ou d'être démentis par le succès:
c'est pourquoi, devant Napoléon, ils se taisent, et semblent même ne pas
être instruits d'une guerre qui, depuis long-temps, est le sujet des
conversations de toute l'Europe.
Mais enfin ce respect silencieux, que lui-même avait pris soin
d'imposer, l'importune; il y soupçonne plus d'improbation que de
réserve, l'obéissance ne lui suffit plus, il veut y ajouter la
conviction: ce sera une nouvelle conquête! Il sait d'ailleurs mesurer,
mieux que personne, cette puissance de l'opinion, qui, selon lui, _crée
ou tue les souverains_. Enfin, soit politique, soit amour-propre, il
aime à persuader.
Telles étaient les dispositions de Napoléon et celles des grands qui
l'entouraient, quand le voile étant près de se déchirer et la guerre
évidente, leur silence avec lui devint plus indiscret que quelques
paroles hasardées à propos. Les uns prirent donc l'initiative;
l'empereur prévint les autres.
On[5] parut d'abord concevoir toutes les nécessités de sa position: «Il
fallait achever l'ouvrage commencé; on ne pouvait s'arrêter sur une
pente aussi rapide, et si près du sommet. L'empire de l'Europe convenait
à son génie; la France en serait le centre et la base; autour d'elle,
grande et entière, elle ne verrait que de faibles états, tellement
divisés, que toute coalition deviendrait méprisable et impossible: mais,
avec un tel but, pourquoi ne commençait-il pas par soumettre et partager
ce qui était autour de lui?»
[Note 5: L'archichancelier]
À cette objection, Napoléon répondit «que tel avait été son projet en
1809, dans la guerre d'Autriche, mais que le malheur d'Esslingen avait
dérangé son plan: que même telle avait été sa pensée, quand, dès Tilsitt
et par l'entremise de Murat, il voulut s'allier à la Russie par un
mariage: mais que le refus de la princesse russe, et son union
précipitée avec le duc d'Oldenbourg, l'avaient conduit à épouser une
princesse autrichienne, et à s'appuyer de l'empereur d'Autriche contre
l'empereur russe.»
«Qu'il ne créait pas les circonstances, mais qu'il ne voulait pas les
laisser échapper; qu'il les concevait toutes, et se tenait prêt, tout ce
qui était possible devant arriver; qu'il sentait bien que, pour
accomplir ses desseins, il lui fallait douze ans, mais qu'il n'avait pas
le temps de les attendre.»
«Qu'au reste, il n'avait pas provoqué cette guerre; qu'il avait été
fidèle à ses engagemens envers Alexandre: la preuve s'en trouvait assez
dans la froideur de ses relations avec la Turquie et la Suède, livrées à
la Russie, l'une presque entière, l'autre dépossédée de la Finlande, et
même de l'île d'Aland, si voisine de Stockholm. Qu'il n'avait répondu
aux cris de détressé des Suédois qu'en leur conseillant cette cession.
«Que cependant, dès 1809, l'armée russe, destinée à agir de concert avec
Poniatowski dans la Gallicie autrichienne, s'était présentée trop lard,
trop faible, et avait agi perfidement; que depuis, Alexandre, par
l'ukase du 31 décembre 1810, avait manqué au système continental, et
avait, par ses prohibitions, déclaré une guerre réelle au commerce
français; qu'il savait bien que l'intérêt et l'esprit national des
Russes avaient pu l'y contraindre, mais qu'alors il avait fait dire à
leur empereur qu'il concevait sa position, et qu'il entrerait dans tous
les arrangemens qu'exigerait son repos; et pourtant qu'Alexandre, au
lieu de modifier son ukase, avait rassemblé quatre-vingt-dix mille
hommes, sous prétexte de soutenir ses douaniers; qu'il s'était laissé
gagner par l'Angleterre; qu'enfin aujourd'hui ce prince refusait de
reconnaître la trente-deuxième division militaire, et demandait
l'évacuation de là Prusse par les Français; ce qui équivalait à une
déclaration de guerre.»
À travers ces griefs, dont plusieurs étaient fondés, on croyait voir que
la fierté de Napoléon était encore blessée du refus qu'en 1807 la Russie
avait fait de sa main, puisqu'il s'était exposé à la guerre en
expropriant la princesse russe d'Oldenbourg de son duché.
Au reste, toutes ces passions qui gouvernent si despotiquement les
autres hommes étaient de trop faibles mobiles pour un génie aussi ferme
et aussi vaste; elles purent tout au plus déterminer en lui de premiers
mouvemens qui l'engagèrent plus tôt qu'il n'eût voulu. Mais, sans
pénétrer si avant dans les replis de cette grande ame, une seule pensée,
un fait évident suffisait pour le précipiter tôt ou tard dans cette
lutte décisive: c'était l'existence d'un empire rival du sien par une
égale grandeur, mais jeune encore comme son prince, et grandissant
chaque jour; quand l'empire français, déjà mûr comme son empereur, ne
pouvait plus guère que décroître.
À quelque hauteur qu'il eût élevé le trône du sud et de l'ouest de
l'Europe, Napoléon apercevait le trône septentrional d'Alexandre prêt
encore à le dominer par sa position éternellement menaçante. Sur ces
sommets glacés de l'Europe, d'où jadis s'étaient précipités tant de
flots de barbares, il voyait se former tous les élémens d'un nouveau
débordement. Jusque-là l'Autriche et la Prusse avaient été des barrières
suffisantes, mais lui-même les avait renversées ou abaissées: il restait
donc seul en présence, et seul le défenseur de la civilisation, de la
richesse et de toutes les jouissances des peuples du sud, contre la
rudesse ignorante, contre les désirs avides des peuples pauvres du nord,
et contre l'ambition de leur empereur et de sa noblesse.
Il était évident que la guerre seule pouvait décider de ce grand débat,
de cette grande et éternelle lutte, du pauvre contre le riche; et
cependant, de notre côté, cette guerre n'était ni européenne, ni même
nationale. L'Europe y marchait à contre-coeur, parce que le but de cette
expédition était d'ajouter aux forces de celui qui l'avait conquise. La
France épuisée voulait du repos; ses grands, qui formaient la cour de
Napoléon, s'effrayaient de ce redoublement de guerre, de la dispersion
de nos armées de Cadix à Moskou; et tout en concevant la nécessité à
venir de ce grand débat, l'urgence ne leur en était pas démontrée.
Ils savaient que c'était sur-tout dans l'intérêt de sa politique qu'il
fallait chercher à ébranler un prince dont le principe était «qu'il y a
des hommes dont la conduite ne peut que rarement être réglée par leurs
sentimens, mais toujours par les circonstances.» Dans cette pensée, ses
ministres lui dirent, l'un[6], «que ses finances avaient besoin de
repos;» mais il répondit:
«Au contraire, elles s'embarrassent, il leur faut la guerre.» Un autre
ajouta[7]: «qu'à la vérité jamais l'état de ses revenus n'avait été plus
satisfaisant: qu'après un compte rendu de trois à quatre milliards, il
était admirable qu'on se trouvât sans dettes exigibles, mais que tant de
prospérités touchaient à leur terme; puisqu'il paraissait qu'avec
l'armée 1812 allait commencer une campagne ruineuse: que jusque-là la
guerre avait nourri la guerre; que par-tout on avait trouvé la table
mise, mais qu'à l'avenir nous ne pourrions plus vivre aux dépens de
l'Allemagne, devenue notre alliée; bien loin de là, il faudrait nourrir
ses contingens, et cela sans espoir de dédommagement, quel que fût le
succès; car on aurait à payer de Paris chaque ration de pain qui se
mangerait à Moskou, les nouveaux champs de bataille n'offrant à
recueillir, après la gloire que des chanvres, des goudrons et des
mâtures, qui ne serviraient sans doute pas à acquitter les frais d'une
guerre continentale. Que la France n'était pas en état de défrayer ainsi
l'Europe, sur-tout dans l'instant où ses ressources s'écoulaient vers
l'Espagne; que c'était mettre à la fois le feu aux extrémités, et
qu'alors, refluant vers le centre épuisé par tant d'efforts, il pourrait
nous consumer nous-mêmes.»
[Note 6: Le comte Mollien.]
[Note 7: Le duc de Gaëte.]
Ce ministre avait été écouté; l'empereur le regardait d'un air riant,
accompagné d'une caresse qui lui était familière. Il pensait avoir
persuadé, mais Napoléon lui dit: «Vous croyez donc que je ne saurai pas
bien à qui faire payer les frais de la guerre?» Le duc cherchait à
comprendre sur qui tomberait ce fardeau, quand l'Empereur par un seul
mot, dévoilant toute la grandeur de ses projets, ferma la bouche à son
ministre étonné.
Il n'appréciait pourtant que trop bien toutes les difficultés de son
entreprise. Ce fut là peut-être ce qui lui attira le reproche de s'être
servi d'un moyen qu'il avait repoussé dans la guerre d'Autriche, et
dont, en 1793, le célèbre Pitt avait donné l'exemple.
Vers la fin de 1811, le préfet de police de Paris apprit, dit-on, qu'un
imprimeur contrefaisait secrètement des billets de banque russes; il
l'envoie saisir; celui-ci résiste, mais enfin sa maison est forcée, et
il est conduit devant le magistrat, qu'il étonne par son assurance, et
plus encore en se réclamant du ministre de la police. Cet imprimeur fut
relâché sur-le-champ; on a même ajouté qu'il continua sa contrefaçon, et
que, dès nos premiers pas en Lithuanie, nous répandîmes le bruit qu'à
Wilna nous nous étions emparés de plusieurs millions de billets de
banque russes, dans les caisses de l'armée ennemie.
Quelle qu'ait été l'origine de cette fausse monnaie, Napoléon ne la vit
qu'avec une extrême répugnance: on ignore même s'il se décida à en faire
usage; du moins est-il certain qu'aux jours de notre retraite, et quand
nous abandonnâmes Wilna, la plupart de ces billets s'y retrouvèrent
intacts, et furent brûlés, par ses ordres.